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Document n°3: Discours-programme prononcé par Jacques Lafleur, prélude à la

rédaction d'un manifeste qui constituera la charte du Rassemblement Pour la Calédonie.

(17 avril 1977)

Jacques Lafleur au pupitre sous le chapiteau dressé pour l'occasion au stade Georges Brunelet à l'Anse-Vata, Nouméa

Jacques Lafleur au pupitre sous le chapiteau dressé pour l'occasion au stade Georges Brunelet à l'Anse-Vata, Nouméa

 

Hommes et femmes de Nouvelle-Calédonie,

Chers amis,  

C’est avec une grande joie et avec fierté que nous vous accueillons tous aujourd’hui sous ce chapiteau dressé en plein Nouméa. Je constate que vous êtes venus très nombreux, habitants de Nouméa, de la Côte Est, de la Côte Ouest, des Îles, et je vous en remercie. Je vous remercie car votre présence fait déjà de ce Rassemblement pour la Nouvelle-Calédonie une réalité qui constitue la plus belle réponse à ceux, de quelque opinion qu’ils soient, qui pensaient que cette réunion serait un échec, et qui surtout le souhaitaient.

Votre présence révèle aussi votre prise de conscience des problèmes du Territoire et par là même votre volonté d’agir. L’heure n’est plus à l’activisme mais à l’action.

En effet, la Nouvelle-Calédonie traverse actuellement une très grave crise économique et il faut bien le dire, morale. Il ne faut cependant pas céder au désarroi et seul un rassemblement peut permettre de trouver un juste milieu entre un boom qu’on nous promettait éternel et une crise que l’on nous promet également éternelle. Notre rassemblement nous permet d’exprimer notre choix, notre confiance en la Nouvelle-Calédonie dont les structures doivent s’adapter et évoluer non seulement en fonction des légitimes aspirations des calédoniens mais aussi en fonction des mutations et des profondes transformations que connaît le monde actuel. Malheureusement, ces mutations nécessaires qui conditionnent le développement de notre Collectivité dans le progrès, la prospérité et la paix, sont d’autant plus délicates à réaliser que faute d ‘avoir pris, en temps utile, conscience des véritables problèmes du territoire, celui-ci se trouve menacé dans son intégrité et son devenir par une crise économique d’une extrême gravité. A ce tableau déjà peu encourageant, il faut ajouter l’amorce d’une crise politique à dominante raciale et l’existence d’une crise générale de confiance de la part de toutes les catégories de la population. Le contexte économique, politique et psychologique peut conduire à la division et à des conflits entre ethnies et groupes sociaux. Il peut aussi favoriser la crédibilité chimérique et sans lendemain de certaines options politiques, options qui sont en fait contraires à la sauvegarde et au développement harmonieux de notre pays. C’est pourquoi le moment est maintenant venu de nous rassembler dans l’union et la solidarité, dans l’oubli de la division des partis ou de la querelle des hommes. Notre rassemblement n’est pas un défi ou une provocation comme certains ont pu l’imaginer. Notre rassemblement est avant tout un pari sur l’avenir, sur le Territoire, sur ses habitants, c’est le pari calédonien.

Pourquoi un pari et quel pari?

La Nouvelle-Calédonie est avec ses 16.000 km2, c’est à dire la superficie d’un département français une des terres les plus riches du monde.

Que sont-elles ses richesses?

- La moitié des réserves mondiales de nickel se trouve chez nous;

- Sur le marché du chrome, le Territoire est en train de se tailler une place appréciable au niveau international;

- La situation géographique du pays, îlot de civilisation française, le ciel calédonien, le lagon, l’extraordinaire diversité ethnique du pays, l’artisanat de la Nouvelle-Calédonie et la sécurité qu’elle offre, sont autant de richesses qui font de notre pays un lieu touristique privilégié sans équivalent au sein du monde anglo-saxon qui nous entoure. Je n’en veux pour preuve que le chiffre sans cesse croissant du nombre de touristes visitant notre pays. Il faut également parler du sous-sol calédonien fertile, de son élevage plein de possibilités bien que ces richesses ne connaissent pas encore leur pleine exploitation. Mais la Calédonie outre ses richesses actuelles a également des richesses potentielles:

- D’importants gisements de minerais, latérite, fer, cobalt, ne sont pas encore exploités. - Les eaux territoriales ont été portées à 200 miles marins, donnant à la Calédonie une superficie plus grande que celle de la France. C’est cette superficie qu’il nous faudra un jour exploiter: les recherches scientifiques révèlent en effet chaque jour que l’aquaculture, l’exploitation des nodules polymétalliques, les recherches pétrolières en mer, seront les réalités de demain. Cette énumération est loin d’être limitative. Ces richesses constituent donc le patrimoine qui est offert à tous ceux qui vivent sur le territoire.

Combien sommes-nous?

130.000 habitants Et oui, Chers Amis, 130.000 habitants, la population d’une ville de très moyenne importance en Métropole pour un patrimoine d’une telle importance. Qui nous fera croire, dès lors, que ces richesses que ne possèdent que peu de nations sont insuffisantes à pourvoir aux besoins actuels et à l’avenir des habitants de ce pays. Pour ma part, je me refuse, et je suis persuadé que vous vous refuserez avec moi, à suivre ceux qui prétendent que la Calédonie est dans une impasse et qu’elle est désormais vouée à la mendicité. Oui! L’impasse et la mendicité seraient les sanctions d’une population se refusant à l’effort ou à tout le moins composée d’incapables. Mais ce serait méconnaître les hommes de Nouvelle-Calédonie qui par leur travail, leur ténacité, leur ingéniosité, ont élevé notre pays à un niveau de vie envié par nos voisins. En effet, les habitants de cette terre ont toujours été des travailleurs que ce soit les anciens, les hommes d’aujourd’hui ou notre jeunesse saine et pleine de promesses. Une question s’impose dès lors:

Comment peut-on prétendre qu’un pays ayant des richesses économiques incomparables, un pays peuplé d’une mosaïque de races unies dans l’effort, un pays ayant une position stratégique dans une partie du monde en pleine expansion. Comment peut-on prétendre qu’un tel pays est voué à l’abandon et à la résignation? Qu’un tel pays est sans avenir? Notre rassemblement doit donc immédiatement mettre tout en œuvre pour prouver que tous les habitants de ce Territoire sont aptes à résoudre leurs problèmes économiques, politiques, ethniques et qu’ils en ont les moyens. Nous devons prouver par notre Entente, notre détermination, notre confiance dans le Territoire que la Nouvelle-Calédonie est un pays digne d’intérêt au sein de la nation française. C’est le pari calédonien que nous devons tenir. Pour tenir ce pari, il nous faut tout d’abord analyser les causes du mal calédonien. Pour le gagner, il nous faut établir un programme pour un renouveau Calédonien. Oui, la Calédonie est malade et chacun de nous, à travers les manifestations de ce mal, a conscience qu’il ne s’agit pas d’une faiblesse passagère. Comment en effet, ne pas parler de maladie lorsque la crise économique se généralise, lorsque le refus d’un dialogue politique devient chronique, lorsque la couleur de la peau peut, pour la première fois dans notre pays, devenir un germe de discorde: lorsqu’enfin, le désarroi moral tourne à la psychose! Sur le plan économique, la récession dans laquelle nous nous enfonçons chaque jour, dégrade progressivement l’appareil productif et met en cause la sécurité de l’emploi. dans le secteur privé, les faillites se multiplient et les cessations de paiement se répercutent sur des entreprises saines. La plupart des entreprises sont obligées d’adopter des mesures de survie. Dès lors, nous connaissons une insécurité de l’emploi, le chômage, une diminution de notre pouvoir d’achat.

Les chiffres dans leur rigueur résument parfaitement cette situation. C’est ainsi que l’endettement privé est évalué à 28 milliards de francs cfp, la charge financière correspondante étant de l’ordre de 3 milliards 1/2. Ce dernier chiffre dépasse le montant cumulé des résultats bénéficiaires de toutes les entreprises du Territoire. Le freinage des investissements privés entraine des difficultés insurmontables pour certains secteurs économiques, et je n’en veux pour exemple que les difficultés que connaissent les secteurs des travaux publics et du bâtiment, dont le chiffre d’affaire sera dans quelques mois réduit à sa plus simple expression. Que dire maintenant du secteur public? Là encore la situation est extrêmement préoccupante. La diminution de la capacité contributive de la Collectivité, conséquence de la récession économique, entraîne une réduction des recettes publiques. Dans le même temps les dépenses publiques se sont accrues de manière exorbitante. En dix ans, le budget des dépenses est passé de 2,5 milliards de francs cfp à 12,5 milliards de francs. Pendant la même période, le budget des recettes n’a pu équilibrer les dépenses qu’au prix d’une aggravation sensible de la pression fiscale, devenue intolérable, et d’appels à la subvention. Un fait est encore plus significatif: L’équilibre “recettes-dépenses” ne s’applique plus depuis deux ou trois ans qu’au budget de fonctionnement. Quant au budget d’équipement ou d’investissement, il est devenu inexistant depuis plusieurs années. Le budget 1977 voté récemment, dans les conditions que l’on connait, fait une large part à l’artifice, sinon à l’absurde! Nous ne devons pas nous leurrer, ce budget sera impossible à boucler tel qu’il est. Quant au budget de l’année 1978, il relève des coulisses de l’exploit ou de la mission impossible. Qu’il s’agisse de la crise du secteur privé ou de celle du secteur public, nous voyons donc qu’elles se traduisent, l’une comme l’autre, par le pourrissement de notre économie et c’est bientôt le territoire tout entier qui ne pourra plus faire face à aucun de ses engagements. Sur le plan politique la situation est tout aussi alarmante. Nous voyons notre assemblée territoriale dont les attributions sont encore importantes, paralysée dans son action par l’éparpillement et la balkanisation de formations politiques qui n’hésitent pas à se regrouper en majorité de circonstances, sacrifiant ainsi les intérêts de la Collectivité aux querelles de personnes. On ne peut que frémir à la pensée de voir transposer au niveau du Conseil de Gouvernement le mal chronique dont souffre actuellement l’Assemblée Territoriale. C’est surtout dans le débat politique que nous constatons une déviation singulière et inquiétante. En effet, au cours de ces 10 dernières années, les différents partis se sont classés par rapport à une idée majeure, celle de l’autonomie interne. les consultations de 1972 et 1973 ont vu s’affronter partisans et adversaires de cette idée. Nous devons cependant nous rappeler que ces affrontements ne concernaient que le principe des relations entre le Territoire et la Métropole, ils ne remettaient jamais en cause les fondements ou le système de notre société calédonienne. Il faut, aujourd’hui, prendre garde à ce que ces affrontements qui demeuraient toujours sur le plan strictement politique, ne débouchent sur le plan racial. En effet, les idées ont évolué et les évènements se sont précipités depuis ces deux dernières années. D’une part, l’idée d’indépendance est maintenant couramment soutenue; les dernières élections municipales en sont une preuve évidente. Certains leaders appartenant ou ayant appartenu à une ex-formation majoritaire, dévalorisés et même désapprouvées par leurs propres troupes, n’hésitent pas à pratiquer la politique de la fuite en avant et de la terre brûlée en s’ingéniant à provoquer une coupure entre les ethnies. Non contents d’exploiter l’épineux problème des terres qu’ils n’ont jamais tenté de résoudre eux-mêmes, ils ont cru trouver dans l’aide à l’enseignement privé l’occasion de tronquer le débat et de tenter de regrouper les Mélanésiens autour de l’idée mensongère selon laquelle l’application de la Loi Debré était une manœuvre pour supprimer l’enseignement en milieu Mélanésien. D’autre part, les difficultés économiques, le chômage et la diminution des moyens d’existence, l’inquiétude chez certains, ont favorisé l’importation et l’adaptation locale d’une certaine idéologie collectiviste et la création d’un parti socialiste Calédonien. Ses dirigeants ont montré, tant dans leur comportement public, que dans leur action de propagande, qu’ils comptaient sur les difficultés économiques et sociales actuelles, voire même sur leur aggravation éventuelle, pour grossir les rangs de leurs troupes. Aux uns et aux autres, nous disons que nous ne nous laisserons pas prendre à ce jeu là. Ces deux facteurs de crise économique et politique ont leurs prolongements inéluctables sur le plan moral et psychologique. Cette crise de confiance se situe autour de deux idées principales, selon lesquelles, l’avenir de la Nouvelle-Calédonie est compromis d’une part et les intentions de la Métropole peu encourageantes d’autre part.

Pourquoi donc en sommes-nous là? Il est aisé d’en chercher les raisons, à la condition toutefois d’examiner les choses froidement. Notre société calédonienne est déséquilibrée et bloquée. 20.000 km nous séparent de la Métropole. Ce handicap que crée la distance ne va pas sans être générateur d’effets particuliers et notamment d’une certaine divergence de vues entre la Métropole et le Territoire en face d’un même problème. L’historien Michelet a dit que le sol façonnait ses habitants. Cette idée admise, combattue, puis définitivement accueillie ne devait pas être oubliée par ceux qui, de loin, veulent nous diriger. La fiscalité calédonienne pourrait être citée en exemple d’un système illogique, incohérent et manquant d’une vue globale des problèmes. Les difficultés budgétaires ont entrainé un accroissement de la pression fiscale. Si l’ancienne imposition indirecte a été maintenue l’imposition directe a été augmentée. Cette augmentation qui s’est faite de façon anarchique et sans plan logique a dénaturé certains impôts existants, tel l’impôt foncier ou la patente pour ne citer que ces deux-là. Par manque évident d’ingéniosité et dans la recherche de la solution de facilité, l’administration se contente de placer les recettes budgétaires au niveau des dépenses. Le système de crédit en vigueur sur le territoire est aussi critiquable. La politique de l’Institut d’Emission et les normes de crédits imposées par cet organisme étouffent l’économie locale et freinent son développement. Sur le plan des Institutions les erreurs commises ne sont pas moins spectaculaires. En application du processus de décolonisation illustré par la loi-Cadre, le territoire se voyait doté, en 1957, d’un statut de large autonomie à laquelle ses structures et ses élites locales étaient mal préparées. Après le référendum de 1958, qui voyait la population calédonienne opter pour le maintien du statut du Territoire, une loi de 1963 est venue restreindre singulièrement notre autonomie locale. Elle marquait un net retour vers la période d’avant 1957, les pouvoirs du conseil privé étant, en définitive plus larges que ceux qui restaient au Conseil de Gouvernement. Le vote, tout récent, de la loi du 28 décembre 1976 est l’aboutissement d’une réaction vive qui s’est manifestée depuis quelques années sous la pression de nos amis politiques et par notre propre action. Mais pendant toute cette période, la conduite de nos affaires a été laissée aux mains de l’administration... On en voit le résultat aujourd’hui. Sur le plan économique, notamment, la responsabilité du gouvernement central et de ses représentants locaux est particulièrement engagée. Au nom de l’intérêt national le Territoire s’est vu enlever par les lois Billotte et son décret d’application toute faculté de décision en matière minière et métallurgique.

Que nous a-t-on offert en contre-partie? D’abord des projets métallurgiques grandioses qui, tel le monstre du Loch Ness, remontent régulièrement à la surface. Ensuite, de mini-mesures d’assistance sans logique et sans cohérence. Et toujours une vue grandiose, et toujours erronée des choses, qui prévoyait, c’est le 6è plan qui nous l’apprend, un développement économique basé sur une production de 200.000 tonnes de nickel métal. Le Territoire et l’activité privée essentiellement, ont réalisé leur part d’équipement et d’infrastructure. Ils en supportent aujourd’hui la lourde charge. Les projets industriels, eux, n’ont pas vu le jour. La raison principale tient à une xénophobie dépassée du gouvernement qui s’est opposé à l’installation en Nouvelle-Calédonie de firmes étrangères ou multinationales, même en participation minoritaire, alors que les projets industriels en question dépassaient les capacités financières des groupes français. Quand dans le même temps, on laissait de grandes firmes multinationales prendre la majorité dans des secteurs-clé en Métropole. Que dire de la limitation des ventes aux acheteurs japonais qui ont tout normalement, mais à la surprise de l’administration, recherché ailleurs des sources de production et ont été amenés à participer à l’essor de nouveaux pays fournisseurs de nickel tels que l’Indonésie ou les Philippines qui nous concurrencent maintenant directement et dangereusement. En fait notre territoire est malade de l’avortement du Boom des années 1970. A cette époque, la propagande officielle vouait le Territoire à une prospérité exceptionnelle. Cette propagande a entrainé une immigration importante, un développement anormal de certaines activités secondaires et tertiaires, un suréquipement dans certains secteurs favorisés par une politique de l’argent facile adoptée à l’époque par les banques. Que voilà donc un bilan négatif. Que voilà donc une situation bien précaire. 1977 sera une année décisive et il importe donc que les remèdes soient apportés sans tarder à notre situation car malgré toutes les erreurs, le Territoire conserve tous ses atouts soyez-en persuadés. 1977 sera une année décisive marquée par le renouvellement de l’Assemblée Territoriale, l’élection des membres du nouveau Conseil de Gouvernement et la préparation des élections législatives.

Il nous faut tout d’abord affirmer la personnalité calédonienne. Nous n’y arriverons que par l’entente. L’entente entre les différentes ethnies. L’entente avec la Métropole. L’entente entre les différentes ethnies est une nécessité dans un Territoire dont la caractéristique fondamentale est l’existence d’une société multiraciale. L’ethnie mélanésienne et l’ethnie européenne se partagent 80 % de la population. Le restant est constitué par les souches relativement anciennes d’origine asiatique et la venue récente d’une fort intéressante population polynésienne. Cette population multiraciale, il nous faut la défendre énergiquement. Assurer à chaque ethnie des droits identiques et la garantie d’une situation stable et assurée. L’appel à l’indépendance uniraciale est la revendication de certains partis ou groupements qui ne constituent qu’une minorité. les champions de cette forme d’indépendance sont certainement aidés dans leur action par le soutien direct et sournois de quelques-uns dont les préoccupations ou les motivations sont étrangères aux véritables intérêts du Territoire. Disons-le tout net, nous refusons fermement et nous combattrons toute action ou tentative visant à faire primer la notion de race ou de couleur de peau sur celle de nation. Nous constituons une collectivité pluriraciale au dosage harmonieux, véritable petite nation au sein de la nation française et nous lutterons pour la conserver en tant que telle. Chaque ethnie doit en effet se voir reconnaitre et garantir sans aucune ambiguïté ses aspirations légitimes dans la mesure où chacune de ces ethnies fait partie intégrante du peuple calédonien et participe à la vie du territoire.

Mais il ne suffit pas de défendre cette société. Il faut aussi la promouvoir et cela de façon effective. Je pense tout d’abord à nos frères mélanésiens qui doivent se voir garantir d’une façon formelle et non équivoque le maintien du statut de la réserve. Statut de la réserve qui apparait le seul apte à assumer à celui qui désire vivre en tribu une jouissance paisible et non contestée de la terre de ses ancêtres dans le cadre coutumier qui est le sien. Il faut également que tous ensemble nous prenions l’engagement d’assurer aux Mélanésiens qui désirent quitter le mode de vie tribal, la possibilité de trouver hors de leur réserve un cadre juridique et un cadre de vie harmonieux qui leur permettent d’exprimer pleinement leur individualité. Pour cela, il faut tout d’abord adopter sans délai une politique foncière. Une politique foncière au niveau de la réserve qui doit être précédée d’un inventaire des besoins de chaque clan. Une politique foncière afin de permettre hors de la tribu l’accession à une propriété individuelle ou même collective. Dans ce but des négociations ont déjà été entamées avec les autorités métropolitaines en vue de la constitution d’un Fonds de Rachat des Terres. Ce fonds qui dans un premier temps s’élèvera à 15 milliards de francs cfp, permettrait le rachat dans l’ensemble du territoire d’une première tranche d’environ 100.000 hectares de terres de culture ou d’élevage. Ce fonds permettrait également une aide financière utile et efficace pour la construction de logements ou la première mise en valeur. Les terres qui seraient ainsi rachetées seraient attribuées aux familles qui en feraient la demande à la double condition que l’attributaire effectue un minimum de travaux de mise en valeur et que la propriété soit incessible pendant au moins 10 années. Nous sommes cependant d’avis qu’il serait plus objectif de confier ces opérations de rachat et d’attribution des terres, d’aide au logement et à la mise en valeur à un office public territorial plutôt qu’à l’administration. La Calédonie se doit donc, tant sur le plan foncier qu’à tous les niveaux de prendre conscience des problèmes qui se posent aux Mélanésiens, de travailler dans l’entente et la compréhension. Nos frères Mélanésiens doivent l’y aider en lui accordant leur confiance. Pour tous nos autres amis, de quelque ethnie qu’ils soient, notre rassemblement doit également leur assurer la reconnaissance de leur langue et le respect de leurs convictions. Notre rassemblement doit dès lors s’engager publiquement à promouvoir toutes les ethnies en tant que parties intégrantes du peuple de Nouvelle-Calédonie. L’enseignement ne doit pas être négligé. Et il faut placer les jeunes dans des conditions normales de scolarisation. Cela implique le développement de classes de pré-scolarisation et de maternelles en tribus de manière à supprimer le handicap de la langue française aux enfants de ces tribus. Il ne faut pas enfin, oublier la formation professionnelle accélérée des adultes qui permettra à ceux qui veulent occuper des emplois permanents à la ville ou dans les villages d’obtenir les situations qui leur conviennent. Mais en tous cas, les Mélanésiens doivent savoir que leur insertion dans les circuits économiques ne dépend pas que de l’offre qui leur est faite. C’est à eux-mêmes qu’appartient le choix de leur avenir. Nous souhaitons qu’ils sachent saisir l’opportunité qui leur sera ainsi offerte de participer de façon active à la vie économique du Territoire, même au prix du bouleversement de certaines traditions. Notre avenir c’est aussi l’entente avec la Métropole. Cette entente implique que nous prenions position sur l’idée d’indépendance, non pas même d’indépendance uniraciale que nous combattons, mais encore d’indépendance multiraciale. Si l’indépendance multiraciale n’est pas, ou n’est pas encore un thème d’action politique, l’idée en est cependant retenue par ceux-là mêmes qui se déclarent peu convaincus des réelles bonnes intentions de la Métropole à l’égard du Territoire.

Comment peut-on envisager sérieusement aujourd’hui de se séparer de la France? Comment peut-on envisager sérieusement, en l’état de notre territoire d’assurer convenablement l’ordre public intérieur et la sécurité extérieure sans la présence et l’autorité d’une Métropole à laquelle tout nous relie. Comment peut-on envisager sérieusement le travail de réorganisation auquel nous pensons sans garantie d’ordre et de sécurité; Comment peut-on enfin envisager sérieusement le sauvetage de notre économie sans des concours et des aménagements financiers extrêmement importants et sans qu’il soit fait appel à la solidarité nationale. Ce droit à la solidarité nationale est la contre-partie de notre attachement à la mère Patrie. Le gouvernement à par ailleurs, le devoir de nous venir en aide dans la situation particulière ou nous nous trouvons et ce pour deux raisons majeures: - D’abord par la nature même des choses, nous sommes des nationaux et l’Etat a toujours accordé son aide ou pris des mesures d’adaptation en faveur des régions, des provinces et des départements aux prises avec des difficultés particulières. De même pour la Calédonie doivent être pris en considération tant les éléments permanents de la spécificité que le caractère exceptionnel de la crise qu’elle traverse. - Ensuite parce que l’Etat doit une légitime compensation aux conséquences d’une politique qui a fait primer l’intérêt national sur les intérêts de la Collectivité Calédonienne. N’oublions pas que nos difficultés économiques actuelles résultent en grande partie de la confiscation au profit de la Métropole de l’exercice par le territoire de toute prérogative en matière minière et métallurgique se traduisant en fait par le gel de l’industrialisation minière et par l’installation d’activités minières concurrentielles en pays étrangers. - Nous voulons aussi, par l’Entente, régler nous-même les affaires territoriales. Nous sommes tous d’accord pour que notre territoire soit doté d’un statut libéral et fortement décentralisé. Vu sous cet angle nous sommes autonomistes. Mais il faut bien s’entendre sur cette terminologie. L’autonomie interne expression dont beaucoup parlent, mais dont peu savent exactement ce qu’elle signifie, est un système hybride, bâtard, incompatible avec le principe de l’unité de l’Etat et avec la Constitution. Cela consiste en effet, à doter la collectivité qui la réclame d’un véritable gouvernement responsable des affaires intérieures, ayant autorité directe sur l’administration locale. L’autonomie interne ne peut donc avoir qu’un caractère provisoire, c’est une étape vers le séparatisme, un niveau dans le processus d’accession à l’indépendance. L’autonomie dont nous nous réclamons est une autonomie administrative de gestion dans laquelle notre territoire, collectivité territoriale de la République, règle par l’intermédiaire de ses assemblées élues, les affaires territoriales, ses propres affaires. Nous sommes entrés dans la voie nécessaire de la décentralisation, par une augmentation sensible des responsabilités territoriales, et par la création d’un véritable exécutif territorial que sera le nouveau conseil de gouvernement qui se voit attribuer les compétences jusque-là reconnues au Haut-Commissaire en matière économique, financière, administrative et sociale. Nous devons cependant nous montrer raisonnables. Nous venons en effet d’être dotés d’un nouveau statut. Ce statut ne satisfait peut-être pas toutes nos aspirations mais il constitue un outil de travail indispensable pour nous permettre de rétablir la confiance sur le Territoire. Mais ces nouvelles institutions ne pourront bien fonctionner que si nous parvenons à sortir de la situation actuelle, situation marquée par une succession de coalitions de forces politiques éparpillées au gré des circonstances qui ont grandement discrédité l’image de l’assemblée territoriale auprès du public. Il nous faut dès lors amener les formations politiques à se regrouper sur des objectifs essentiels. Seule une modification du système électoral en vigueur pour la désignation des conseillers à l’assemblée territoriale nous permettra de parvenir à une stabilité politique. Le système actuel autorise en effet toutes les ambitions, la multiplication des listes, l’émiettement des formations partisanes et la constitution de groupuscules. Actuellement il y a à l’assemblée territoriale 9 ou 10 partis pour 35 conseillers. Il nous faut donc tenter et déjà nous attacher à trouver un système qui, tout en restant démocratique et garantissant la représentativité des groupes minoritaires, permette à une majorité de se dégager, lui donnant ainsi les moyens de s’exprimer et de travailler. Ce mal calédonien que nous venons d’analyser vient peut-être de ce que le Territoire n’a jamais pu formuler de façon concrète ses craintes mais aussi ses désirs. Nous préférons penser que c’est la seule raison pour laquelle l’Etat français a ignoré ou mal interprété les aspirations calédoniennes. La Calédonie, Terre Française, a conscience de ses devoirs envers la France. Mais la France doit également avoir conscience des droits de la Calédonie, Terre Calédonienne. Par notre rassemblement, nous sommes prêts à faire valoir une nouvelle fois nos légitimes aspirations. Mais nous devons aussi avoir le courage de préciser qu’une fin de non-recevoir reviendrait à cautionner directement certaines aspirations extrémistes, émanant d’une minorité à laquelle la Calédonie se refuse, quant à elle d’apporter sa caution. Il faut restaurer la confiance et amorcer la relance, mettre en place un véritable plan de redressement accéléré de l’économie, assurer la restructuration économique dans la croissance et la diversification, améliorer la justice sociale et la qualité de vie. Pour restaurer une partie de la confiance perdue il faut créer dans l’opinion un choc psychologique. Ce choc ne pourra être obtenu que si l’on arrive dans un très bref délai à la réalisation d’un grand projet industriel qui marque un impact économique important et rassure un grand nombre d’entre nous quant à l’intérêt sincère et véritable que porte la Métropole aux problèmes du Territoire. Seul le lancement effectif du projet industriel du Nord peut actuellement prouver aux Calédoniens que l’autorité centrale a vraiment conscience de ces problèmes. Il appartient maintenant au gouvernement de tenir ses promesses comme notre territoire les a tenues vis à vis de lui. Nous savons que ce qui a freiné jusqu’à présent la réalisation de ces projets qu’ils soient du Nord ou du Sud, a été la répugnance du Gouvernement à voir participer des groupes étrangers, en général américains, aux sociétés qui devraient réaliser ces projets. Or, il faut être maintenant réaliste, l’ampleur de ces projets dépasse les capacités financières des firmes ou groupes français et peut-être même leur volonté. Les sociétés américaines intéressées à participer à l’industrialisation du Territoire offrent trois avantages déterminants. Ce sont elles qui ont les moyens financiers nécessaires, elles ont une technologie appropriée, elles ont également des débouchés commerciaux correspondants sur le Territoire. Pourquoi en effet porter la concurrence en Europe à une société locale alors que ces sociétés américaines ont à leur disposition un marché immense et nettement différent de celui de notre marché actuel. Les tergiversations qui ont été celles du gouvernement jusqu’à présent sont de nature à voir ces sociétés rechercher d’autres investissements dans d’autres pays et provoquer des activités métallurgiques concurrentes de la nôtre. Souvenons-nous qu’en 1970 la société INCO était disposée à investir 800 millions de dollars dans le projet métallurgique du Sud. Depuis lors INCO s’est retourné vers les Célèbes et y a investi un milliard de dollars dans un complexe métallurgique qui nous concurrence directement. Il est donc temps maintenant que le Gouvernement prenne conscience du caractère extrêmement sérieux du problème ainsi posé. La confiance étant restaurée, il faut mettre en place un véritable plan de redressement accéléré de l’économie. Il faut donc qu’une très large politique d’investissement soit envisagée. Le redressement économique est à ce prix. Il faut donc relancer l’investissement local, créer des emplois nouveaux et résorber le chômage, financer la relance de la consommation. Dans la situation actuelle l’investissement public se doit de se manifester pour suppléer à la carence de l’investissement privé, l’Etat doit intervenir de façon positive pour financer l’achèvement des gros travaux d’infrastructure en Nouvelle-Calédonie. Ces grands travaux vont permettre non seulement de créer des emplois nouveaux, mais d’augmenter le pouvoir d’achat, mais de favoriser encore le développement économique et spécialement l’industrie touristique. Il importe aussi que des mesures soient prises sur le plan budgétaire. Le budget doit être un instrument de la relance. Pour y arriver il faut que les dépenses publiques de fonctionnement soient normalement couvertes et il faut dégager dans ses recettes une part pour l’équipement. L’Etat devra donc financer pour une part importante le budget des communes. Il s’agit là d’une solution qui n’a rien d’original, elle s’applique déjà en Métropole. Les communes de Nouvelle-Calédonie sont devenues des communes de plein exercice, sans lien administratif avec le Territoire et sans droit de regard de ce dernier sur leur gestion. Il est dès lors anormal que ce soit le Territoire qui continue à supporter la charge de leurs dépenses. Mais toutes ces mesures, pour que l’objectif recherché soit atteint, doivent être complétées par une action directe pour relancer massivement la consommation. Il importe que soit réaménagé le système de crédit et de prêt particulièrement à l’habitat au monde rural et à l’hôtellerie. Ce réaménagement doit comporter une augmentation importante des dotations aux organismes de crédit et une révision des normes de crédit par une diminution sensible de l’apport personnel et l’octroi de véritables prêts à long terme assortis de différés de remboursement raisonnables comme c’est le cas en Métropole. Il faudrait également venir en aide à certaines entreprises dont la situation actuelle est extrêmement critique. L’économie du Territoire doit également être complètement restructurée et repensée. Il faut évidemment assurer la croissance économique, diversifier nos activités et favoriser la production locale, supprimer le chômage et garantir le plein emploi. Nous pensons qu’il serait maintenant urgent de créer une agence calédonienne de développement économique, cet organisme constitué sous la forme d’un établissement public territorial sera l’organisation de centralisation, de conception, de coordination et de mise en place des réformes de structure et des grands projets d’investissements. En tant que tel, il sera l’auxiliaire indispensable de l’assemblée territoriale et du Conseil de Gouvernement. Il sera un partenaire autorisé dans les relations avec l’administration. Pour l’efficacité de son action, il devra d’une part regrouper des représentants de l’Etat, du Territoire, des organismes sociaux et économique, du monde des affaires et des salariés, d’autre part s’assurer le concours d’experts ou consultants venus de l’extérieur. Nous voici donc arrivés maintenant au terme de ce que je m’étais promis de dire publiquement. Notre rassemblement a une grande tâche à accomplir. Celle d’exprimer et de concrétiser toutes les aspirations de la population calédonienne. Cette tâche peut nous paraître lourde mais c’est par cet effort que passe la sauvegarde du patrimoine de tous les habitants de Nouvelle-Calédonie et la sauvegarde de notre identité calédonienne. Notre rassemblement est ouvert à tous les hommes de bonne volonté. La Nouvelle-Calédonie, je l’ai déjà précisé, compte peu d’habitants et l’effort de chacun constitue une source de richesse inestimable! Notre joie est la satisfaction, aujourd’hui, d’avoir tourné une page difficile de la vie de notre territoire. C’est notre rassemblement qui pour la première fois en Nouvelle-Calédonie a exprimé l’engagement que le territoire doit prendre pour la reconnaissance et la garantie des droits de chaque ethnie.

- Si nous savons nous rassembler sur l’essentiel, et oublier les vaines querelles du passé;

- Si nous savons donner le pas aux forces qui nous unissent sur celles qui nous divisent;

- Si nous savons préférer à la lutte contre des hommes le combat pour des idées;

- Si nous savons affirmer la personnalité de notre société dans l’union et la compréhension entre les ethnies, Nous relèverons ensemble le défi calédonien et plus encore: Nous nous montrerons des hommes dignes de notre pays, dignes de notre temps.   Vive la France! Mais aussi que vive la Nouvelle-Calédonie.  

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