Portrait du journaliste et présentateur du journal télévisé sur RFO paru dans les Nouvelles-Calédoniennes du 11 janvier 1986 d'après Johannès Wahono.
1. La Calédonie continue sa descente dans le maëlstrom ?
"Maelstrom" ce mot suédois sied parfaitement à la situation calédonienne actuelle! Nous sommes en effet, dans un tourbillon au milieu d'une vaste étendue d'eau, salée forcément, comme l'addition, en somme, que nous payons déjà et que nous continuerons à payer pendant encore de longues années, en termes sociétal, humain, de cohésion sociale, d'égrégore civique et politique (au sens noble du terme) mais aussi économique.
Nous vivons, à différentes échelles de perception, ce qui ressemble fort à un effritement des multiples structures internes d'un corps social autrefois bien vivant dans ces fondements et vivace dans ses volontés de raffermissement, de prolongements, de projections. Aujourd'hui bien mal en point, telle une épave à la dérive chahutée par une houle de fonds, roulant et tanguant au gré des fracas sur sa coque, perdue dans les conséquences délétères et mortifères d'une tempête soudaine mais tellement prévisible.
Faute d’un renouvellement de ses bases, la Nouvelle-Calédonie est en train de s’effondrer sur elle-même et l’amok politique, social et générationnel d’avril-mai-juin 2024 n’en fût que le signe dénonciateur.
2. Contrairement à la fameuse phrase de Jacques Chirac vous « n’apercevez pas la fin du tunnel »…
La présence d’un phare à la fin d’un tunnel, quelque soit son intensité, ne présage en rien de la distance restant à parcourir et de la durée du trajet pour y parvenir. Le tunnel calédonien ressemble de plus en plus à un boyau. Il se rétrécit à force d’y progresser, jusqu’à ne plus distinguer bientôt, ni plancher, ni plafond, vers un point sans doute de non-retour où il sera impossible de faire marche-arrière. Bloqué dans sa progression et engoncé de tout son être, le corps sociétal calédonien se meurt petit à petit.
3. Mais le pays ne peut plus attendre ?
Le pire, est certes toujours à craindre, mais il vient. En partie, par l’incapacité quasi structurelle de notre pays à se réformer face à l’adversité, à s’adapter face aux crises. Aucune réformes structurelles d’envergure, celles que l’on engage pour s’échapper du trou de boue dans lequel un véhicule est enlisé n’ont été réellement validées et mises en oeuvre. Une torpeur intellectuelle semble saisir les autorités et décideurs de toutes sortes; un entre-deux dangereux formant un gap de plus en plus large et profond entre un monde à clôturer et une nouvelle séquence qui tarde à venir. A de trop rares exceptions, il semblerait que notre électroencéphalogramme collectif soit devenu plat! Une ligne sans relief. Un trait imperturbable. Un bip monocorde vers une mort lente?
Et pourtant notre pays n'est pas dépourvu de potentialités, qualités, compétences, volontés et énergies! Il en regorge. Mais reconnaissons-le, elles ont beaucoup de mal à émerger face à la chape de plomb des pouvoirs entremêlés, des prébendes, des chasses-gardées, des privilèges, des places de parking réservées, des voyages en 1ère et de l’assurance d’avoir bien reçu le dernier carton d’invitation aux cocktails institutionnalisés et de l’imposante technostructure politico-juridique qui contrecarre tout pouvoir d’imagination et de capacités d’adaptation.
L’Utopia de More est une île qui aurait très bien pu prendre le nom de New Caledonia…
4. Si rien ne change, c’est toujours la faute de l’autre ?
Ah l’Autre! Cet illustre inconnu sur lequel les oisifs de toutes sortes font porter tous les malheurs de leur monde étriqué et le poids dérisoire de leurs insondables manque de courage à tous les niveaux. Quel confort rapide de confier aux autres, à l’Etat, aux Blancs, aux Kanak, aux Indépendantistes autant qu’aux Loyalistes, à la colonisation comme à la mondialisation, l’entiereté des irresponsabilités incarnées. “C’est la faute de l’autre” et tout semble être dit mais rien n’est entrepris, actionné, enclenché vers une réalisation. Et puis, nous l’oublions trop souvent, il y a le “normalement”, aussi délétère que le précédent. Alors, imaginez lorsqu’ils sont en couple! “Normalement, c’est aux autres de le faire”; “Normalement, c’est à l’Etat de faire cela!”; “Normalement, c’est à la mairie d’intervenir”; “Normalement, c’est au Ministre de les réunir.” La formule miracle ainsi prononcée à l’assurance de tuer toutes velléités, toutes entreprises, toutes dynamiques. D’ailleurs, n’est-ce pas là, le but recherché: surtout ne rien faire. Ainsi, point de changements, pas de réformes, excepté quelques modifications toujours à la marge. Le conservatisme, mode de fonctionnement et d’exercice des pouvoirs propres à une société figée et recroquevillée sur elle-même, inapte à l’ouverture et rétive aux courants d’air frais, s’installe partout et prospère pour le seul bénéfice de leurs détenteurs. La société civile qui pourtant avait émergé avec l’énergie du désespoir à la faveur des troubles de 2024, est alors priée, par les propriétaires autoproclamés de la démocratie représentative, de s’occuper surtout de ce qui ne la regarde pas! Heureusement, elle ne s’y résout pas et de nombreux groupes de citoyens s’engagent auprès de leurs compatriotes. Ils sont le corps, le cœur et l’âme d’un pays en souffrance qui ne veut plus souffrir.
5. Quel regard portez-vous sur la classe politique locale ?
Des études et autres sondages rendus publics ont montré à quels points la défiance envers la classe politique locale était une réalité. Parmi eux, les derniers avis rendu par la Chambre Territoriale des Comptes (CTC) sur l’usage et la ventilation de l’argent public par différentes institutions locales. Des avis purement symboliques hélas, qui resteront à l’état de vœux pieux sans crainte pour leurs destinataires d’un début de commencement de résolutions. Dans ces conditions là, comment exiger de chaque citoyen l’exemplarité des comportements et le respect des lois, codes et règlements qui précisément sont parfois ignorés de leurs représentants. Certes, la problématique n’est pas nouvelle et se retrouve sous d’autres latitudes mais elle a, dans le carcan insulaire ou la proximité voire la confusion prospère entre le Politique et l’Economie, des effets démultipliés, où les premiers n’ont souvent de compte à rendre qu’aux seconds qui ont financé leurs campagnes électorales. Les petits arrangements entre amis sont nombreux; les exceptions fiscales taillées à la mesure de certaines entreprises et à la demande de leurs dirigeants sont légions et le douzième alinéa de certains articles, de certains titres du code des impôts font de l’exception la règle, le tout drapé dans les plis des drapeaux tricolore ou quadricolore, aux cris de vive (l’argent) de la France! Pourrait-on aller jusqu’à dire que la démocratie représentative calédonienne a obtenu l'électorat qu’elle mérite après l’avoir tant façonné à sa manière depuis ces 50 dernières années? Le constat est éloquent: les contre-pouvoirs sont annihilés, l’opinion publique est un murmure; une Presse généraliste qui n’a jamais autant manqué à ses électeurs; les principes républicains souvent mis à mal; une Justice qui fixe dans certains de ses “attendus”, les attentes du pouvoir local; des inégalités sociales tellement criantes qu’elles en sont devenues aveuglantes; une jeunesse encore majoritairement kanak mais de plus en plus métissée qui vomit toutes les autorités et récusent tous les pouvoirs. La liste est longue. Trop longue. Désespérément longue. Manifestement, une grande partie de ce qui fût le tronc commun calédonien et ses multiples réussites est rongé de l’intérieur et semble s’affaisser sur ses bases autrefois prometteuses. Dans cet état de faits, l’irréductible et sempiternel débat “pour ou contre l’indépendance”, véritable pivot de la vie politique locale depuis un demi-siècle, n’en finit plus d’engloutir nos avants-dernières illusions. Etant entendu, selon Dubcek, que c’est l’espoir qui meurt toujours en dernier…
6. Les provinciales peuvent-elles désembrouiller la situation ?
L'espoir aurait pu renaître avec de nouvelles élections provinciales salvatrices à tel point qu'elles furent souhaitées par beaucoup comme l'Alphée et le Pénée dont la confluence des cours aurait presque été considérée comme la panacée, c'est dire! Point de recours aux suffrages donc. Le renouvellement des idées et des représentants attendront. Les mandants patienteront dans un pays qui ne peut plus attendre. Ainsi, en ont décidé majoritairement les parlementaires siégeant à Paris. Que craignaient les Autorités à redonner la parole au peuple calédonien dans toute sa diversité: l’inconstitutionnalité? Les recours pour vice de corps électoral? La mise en minorité de ces soutiens locaux? La bascule des équilibres anciens? Une vague de dégagisme? Un renversement d’alliance objective? Peut-être, tout cela à la fois?... Mais, officiellement pour laisser un temps supplémentaire à des rectifications relatives au contenu de l’accord ou du projet d’accord (on ne sait plus!) de Bougival signé ou paraphé (on ne sait plus, là encore) le 12 juillet dernier. A rebours désormais, d’une déclaration désormais célèbre et avec une date butoir fixée par le législateur au 30 juin 2026 soit 789 jours après le dimanche électoral initial du 12 mai 2024, les élections ne se tiendront donc vraiment pas à l’heure! Ce délai en dehors du champ commun sera-t-il suffisamment long pour être mis à profit par les formations politiques intéressées pour proposer la réforme et le mouvement ou pour imposer la non-réforme et l’immobilisme? Comprenons: organiser le changement des podestats ou conserver aux mêmes les fauteuils, postes, charges et fonctions? Il est généralement admis, qu’en haut-lieu, des chiffres circulent, sont décortiqués, analysés et viennent consolidés l’aide à la décision des Politiques. Consensuellement fixée en septembre 2022 à l’issue du comité des signataires (de l’accord de Nouméa) réuni autour du Premier ministre Edouard Philippe, la troisième consultation d’autodétermination fût avancée à décembre 2021 par l’actuel preneur précaire de l’Hôtel de Matignon alors Ministre des Outre-Mer. Les services de l’Etat avaient-ils des projections chiffrées qui prévoyaient une courte victoire du “oui” à l’indépendance? Le déport du référendum de 9 mois puis le report des élections provinciales de 25 mois peuvent-ils à eux-seuls signifier que la réduction de l’écart entre les partisans de l’indépendance et du camp de la France inquiète au plus haut point et au plus haut niveau de l’Etat?
Au-delà des postures et des interprétations alambiquées, les chiffres des résultats des dernières élections à enjeux locaux dans le contexte post-consultation d’autodétermination laisseraient à penser que désormais une bascule politique aurait eu lieu en défaveur de l’attachement viscéral de nos pères à la France. Les prochaines élections municipales de mars 2026 puis les élections provinciales de juin suivant, confirmeront ou infirmeront cette tendance.
En attendant, la Nouvelle-Calédonie n’en a pas fini de prendre rendez-vous avec son histoire et de forger son destin si singulier.
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