Document n°4: Discours prononcé par le Premier Ministre Michel Rocard, entouré de Jacques Lafleur et de Jean-Marie Tjibaou, dans la salle d'honneur de la mairie de Nouméa.
(26 août 1988)
Mes chers compatriotes de Nouméa et de Nouvelle-Calédonie. Voici deux mois, jour pour jour, que je m’adressais à vous depuis Paris. C’était au petit matin, après une longue nuit de négociations à l’Hôtel Matignon. Ici, à Nouméa, il faisait nuit. Mais c’était pourtant une aube nouvelle qui se levait pour la Nouvelle-Calédonie. Je vous disais: Reprenez espoir. Une page nouvelle va pouvoir s’écrire, non pas par les armes, mais par le dialogue et la tolérance, le travail et la volonté. Aujourd’hui, l’espoir est revenu. Les armes se sont tues. Un chapitre nouveau de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie commence. Et il y a quelques jours, le dialogue, la tolérance et la volonté ont, en effet, permis d’en écrire une page décisive pour la construction de l’avenir. Ce territoire a connu depuis cent cinquante ans trop de drames, de soubresauts violents, d’espoirs déçus, pour que l’on n’abuse pas du mot “historique”. Mais je crois qu’il y a au moins deux raisons pour lesquelles les accords du 26 juin marqueront l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. La première raison est que les choix qui ont été faits n’ont pas été décidés à Paris, ou imposés par le gouvernement, mais qu’ils ont germé ici, dans les esprits et dans les cœurs. L’ombre de trop nombreux de morts, dans toutes les communautés comme dans les rangs de la gendarmerie et des forces armées, la souffrance des familles, le nombre des hommes et des femmes jetés en prison, le lourd tribut payé à la violence, les maisons incendiées et les cases brûlées, les fruits de tant de travail ruinés, ont enfin fait prévaloir la raison et la volonté de négociation. Ce fut l’immense mérite de la “mission du dialogue”, conduite par le préfet Christian Blanc, que d’avoir, comme l’a rappelé samedi dernier le ministre des départements d’Outre-mer, “éclairé le ciel par la seule vertu de l’écoute humble et de la parole sincère”. Que ces hommes de cœur et de bonne volonté soient ici remerciés pour avoir su tracer le chemin de la paix civile! Les fils de la confiance renoués, le compromis nécessaire devenait possible. Les accords du 26 juin ont pu être signés, confirmés et prolongés la semaine dernière, parce qu’ils représentent un équilibre. Sans rien abandonner, chacun a su donner et pardonner. Comme l’a écrit écrit le lendemain M. Alain Peyrefitte, il n’y a eu dans cette négociation ni vainqueur, ni vaincu. Il n’y a eu ni vaincu, sauf la haine, ni vainqueur, sauf la Nouvelle-Calédonie. Il n’a été demandé à personne de renoncer à ses convictions. Pour beaucoup d’entre vous, je le sais, ce n’est que dans le cadre des institutions de la République française que l’évolution vers une Nouvelle-Calédonie harmonieuse pourra s’accomplir. Pour d’autres, il n’est d’avenir envisageable que par l’affirmation de la souveraineté et de l’indépendance. Ce qui est nouveau, c’est que chacun a accepté non plus de vaincre, mais de convaincre. De nouvelles institutions vont se mettre en place. C’est dans ce cadre que par le travail, l’imagination et le respect de la dignité des autres communautés, chacun pourra non plus imposer, mais faire partager sa conviction. La république française y sera présente, à la fois comme arbitre et comme partenaire: arbitre du droit et de la justice, par le fonctionnement impartial de l’Etat, et partenaire du développement, pour assurer l’égalité des chances. Mais il y a une deuxième raison qui justifie la dimension historique des accords du 26 juin. C’est que, pour la première fois, deux hommes d’exception, Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, se sont mis en travers du chemin fatal qui conduisait à la guerre civile. Vous pouvez être fiers de l’esprit de responsabilité, de la hauteur de vues, et pourquoi ne pas le dire? de l’immense amour de leur pays dont ont fait preuve ceux qui ont parlé en votre nom. Il leur en a fallu, croyez-moi, du courage pour surmonter les réticences de leurs amis respectifs, le scepticisme et la méfiance de leur propre camp! Il est si souvent plus facile d’accepter le poison de la haine qui nourrit la haine, l’ivresse de la violence qui appelle la violence, que de refuser la fatalité de l’affrontement et l’engrenage de l’échec! Eh bien, mes chers compatriotes, nous voici donc engagés, eux et moi, devant vous et devant l’histoire! Nous voici, vous et nous, condamnés à réussir ensemble le destin d’une Nouvelle-Calédonie apaisée, équilibrée et sereine! Il nous faudra de la persévérance, de la ténacité, de l’effort. je me réjouis de l’accord unanime qui s’est dégagé à l’Assemblée nationale et au Sénat lors du vote de la loi du 12 juillet sur l’administration directe du territoire. Je remercie les responsables de la majorité comme de l’opposition qui, au-delà des préoccupations partisanes, ont salué l’accord réalisé sous l’autorité de Louis Le Pensec sur l’avant-projet de loi référendaire. Oui, la France doit être unie pour aider la Nouvelle-Calédonie réconciliée! La France a besoin d’être rassemblée pour faire face aux défis de cette fin du XX ème siècle, et d’abord à celui de la modernisation économique. En Métropole, des régions entières sont atteintes par la concurrence sur les marchés agricoles: les frigos de la Communauté européenne regorgent de viande, de poudre de lait et de beurre, La vigne perd du terrain, même les céréales ont du mal à se vendre. La désertification menace aussi des zones de vieilles industries comme la sidérurgie, le textile ou la construction navale. Les conséquences économiques et sociales de cette grande mutation sont douloureuses: en quinze ans, le nombre des chômeurs est passé de quelques centaines de mille à plus de deux millions et demi. Les jeunes sont les premiers touchés parce que l’école et l’appareil de formation n’ont pas été en mesure de s’adapter aux changements de l’appareil productif. Malgré un système de protection sociale parmi les plus complets du monde, des centaines de milliers de nos concitoyens connaissent une situation d’extrême pauvreté, dépourvus de ressources et souvent de toit. La triple bataille de l’emploi, de la formation et de la solidarité nécessite, depuis maintenant plusieurs années, des efforts importants et prolongés pour l’Etat, sur le plan budgétaire, et pour chaque Français, sur le plan du pouvoir d’achat. Ce défi n’a pas de sens à l’échelle de notre seul pays. Le monde de demain est celui des continents. Et comme l’a dit le Président de la République, François Mitterrand: “Si la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir”. C’est dans la dimension européenne que se joue le destin de la France, et sa capacité à rester une puissance influente, respectée et fidèle à son histoire. Vous le savez d’ailleurs bien, vous qui contribuez à assurer ici la présence de la France dans le Pacifique Sud. C’est autour de la Méditerranée que s’est joué le destin du monde au cours du premier millénaire. C’est la conquête de l’Atlantique qui a façonné les grands équilibres politiques et économiques des dix siècles qui s’achèvent. Le Pacifique est déjà l’horizon du troisième millénaire. Qui sera en mesure de penser l’échelle? La France de cinquante cinq millions d’habitants, ou l’Europe de trois cent millions de citoyens, continent d’ancienne civilisation et qui, au cours d’une histoire tourmentée, a bâti un modèle de développement fondé sur la démocratie politique et économique, sur l’alliance des droits de l’homme et du progrès social? La Nouvelle-Calédonie, est-ce que c’est l’Europe? Non, bien-sûr, mais elle est à l’évidence, parce que l’histoire l’a façonné ainsi, un pont privilégié entre l’Europe et le Pacifique. Encore faut-il pour cela que la métropole voit la Nouvelle-Calédonie comme une chance et non comme un fardeau, comme un espace de développement et non comme une source de conflits, parce que la Nouvelle-Calédonie elle-même aura saisi les chances de la paix et de son développement. Les transferts financiers de la métropole vers le territoire représentent annuellement des montants considérables: de 2 milliards et demi de F en 1988, soit près de 45 milliards de F Pacifique. Que l’on me comprenne bien: je ne suis pas de ceux qui considèrent les départements et territoire d’outre-mer comme ce qu’on a appelé naguère “les danseuses de la République”. En 1989, l’Etat a même prévu, comme le ministre d’Etat, ministre de l’Economie, des Finances et du Budget l’a annoncé la semaine dernière, près de 300 millions de F, supplémentaires pour la Nouvelle-Calédonie. Mais cet effort, dans la période difficile que traverse notre pays, et que je viens de rappeler, n’a de sens que s’il sert les intérêts de la paix civile, du développement équilibré du territoire, et au bout du compte, des valeurs qui sont celles de la République. Beaucoup d’entre vous ici, je le sais et je le vois, sont attachés à la France. Et pourquoi voudrait-on que moi, chef du gouvernement de la France j’en sois inquiet ou attristé? Seulement, la France, c’est la France toute entière, la France rassemblée et accueillante à tous ceux qui vivent sur son territoire. La France juste et équitable, parce qu’elle a besoin d’être unie. Et parce que je partage avec vous un amour sans concession de notre pays et de ce qui fait à la fois sa grandeur et sa force, je vais vous tenir le langage de la vérité, celui que l’on doit à des hommes et à des femmes adultes et responsables. dans sa “lettre à tous les Français”, le Président de la république écrivait: “Il n’y avait pas de bachelier canaque jusqu’en 1962. Il y a peu de médecins ou d’ingénieurs canaques, trente-six instituteurs sur plus de huit cents, six fonctionnaires de rang élevé sur près de mille. Les trois régions à majorité canaque ont reçu un demi milliard de francs Pacifique; la région Sud six milliards et demi. je veux dire par là que si l’ultime chance de la Nouvelle-Calédonie de vivre en paix et des canaques d’être entendus tient à la République, la République doit être juste. L’exclusion des minorités n’est pas notre tradition". Voilà ce qu’écrivait il y a quatre mois à peine M. le président de la République. La France en Nouvelle-Calédonie n’a de réalité que par et dans la République. Et la République n’a de sens que dans l’accomplissement de ses valeurs: la liberté, l’égalité, et la fraternité. L’histoire ancienne, et l’histoire récente, telles qu’elles ont façonné la Nouvelle-Calédonie, ont créé des inégalités et des injustices. Je ne porte pas de jugement, car il ne sert à rien de regarder en arrière. je formule un constat, pour servir à la construction de l’avenir. D’ailleurs, vous le savez bien, il n’y a pas qu’une communauté pour se plaindre que “l’argent s’arrête à Nouméa”. ceux qui ont négocié et signé les accords du 26 juin et du 20 août ont compris que la seule chance d’échapper à la violence et à la guerre civile, de surmonter le fossé des incompréhensions et de la haine, était de tourner la page. De tourner la page d’un système inégalitaire où une seule ville dominait le reste du territoire et où une seule communauté dominait toutes les autres. Comme aurait dit le général de Gaulle, "la Nouvelle-Calédonie de papa, c’est fini!" Mais ce n’est pas fini, si vous savez gérer le temps, l’espace et les hommes avec intelligence et générosité, pour construire ce que le président Dick Ukeiwé appelait une “nouvelle société néo-calédonienne”. Ensemble, car c’est ensemble que nous réussirons ou que nous échouerons, nous devons relever un défi qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas eu de précédent: réussir une décolonisation dans le cadre des institutions de la République française. Je l’ai dit à Jacques Lafleur et à Jean-Marie Tjibaou, dès le premier jour où je les ai rencontrés ensemble: mon souhait le plus cher et je le dis autant comme citoyen que comme Premier ministre de la république est qu’en 1998 les populations de Nouvelle-Calédonie choisissent de rester dans l’ensemble français. mais en même temps, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, et tout ce qui est de mon devoir, pour que le droit constitutionnel à l’autodétermination s’exerce librement, loyalement, équitablement, ce qui peut conduire à l’indépendance, mais dans la fidélité et non dans la rupture. Autrement dit, c’est très largement entre vos mains que se trouvent les conditions du choix qui s’effectueront dans dix ans. Il dépend de la façon dont vous accompagnerez la politique de rééquilibrage que va conduire l’Etat au bénéfice des régions de l’Intérieur, de la communauté mélanésienne principalement et des autres communautés minoritaires qui leur permettra d’accéder aux responsabilités économiques, sociales et culturelles sur le territoire. Il y a eu le temps du pardon, il faut que vienne le temps du partage. Dix ans, c’est à la fois très long et très court. C’est long au regard des années heurtées, angoissées, douloureuses que vous venez de vivre. C’est court pour cicatriser des plaies séculaires, regagner une confiance perdue, reconstruire l’égalité des chances. Dix ans, ce n’est pas un répit , c’est un défi. C’est le défi du développement équilibré de toutes les régions du territoire, de la place équitable reconnue à chacune des communautés qui le peuplent, de la reconnaissance de la dignité de chaque culture et chaque héritage. L’avenir n’est écrit nulle part. Rien n’est jamais donné. Et croire que dix ans devant soi, c’est du temps de gagné, c’est avoir déjà perdu la bataille de l’espérance. Mes chers compatriotes, la voie que je vous trace n’est pas celle de la facilité. Elle est celle de l’exigence, à la dimension des enjeux que sont la paix civile, le développement harmonieux de la Nouvelle-Calédonie, l’amour partagé de la patrie, et le rayonnement de la France dans le Pacifique Sud. La démarche que j’ai choisie est celle de la France, ce qui veut dire que le gouvernement n’a pas choisi de camp, si ce n’est celui de l’équité et de la justice. Le 26 juin dernier, des accords ont été signés pour tracer le cadre institutionnel des dix ans à venir et préparer le scrutin d’autodétermination de 1998. Ils ont été complétés et développés le 20 août par l’accord recueilli sur l’avant-projet de loi sur lequel, à l’automne, le peuple français sera appelé à se prononcer par la voie du référendum. Les équilibres fondamentaux des accords du 26 juin ont été consolidés. Et si la volonté de tourner la page du passé justifiait une large amnistie, celle-ci n’a pas été étendue, conformément aux accords du 26 juin, aux auteurs d’assassinats. Un équilibre est nécessaire entre le retour à l’ordre public et l’amnistie. Si le dialogue et la bonne volonté permettent ce retour à la paix civile, il faut que celle-ci soit complète et durable pour autoriser le pardon complet. Pardonner n’a jamais été une marque de faiblesse. Malheur à ceux qui n’auraient pas compris qu’il faut être à la fois fort et sûr de soi pour tendre la main! Je forme ardemment le vœu que, d’ici un an, la remise de tous au travail, le calme et la tranquillité publics durablement assurés, la réconciliation des communautés me permettent d’envisager d’effacer complètement le passé. Que l’on sache que c’est ici et non ailleurs, dans les travaux et dans les jours, dans les esprits et dans les actes, que s’en créeront les conditions! Mes chers compatriotes, voici cent quatre-vingt dix neuf ans, jour pour jour, que le 26 août 1789, l’Assemblée nationale adoptait solennellement la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. De ce jour, date une image universelle de la France qui s’identifie avec la devise de la République. Je voudrais que ce que nous avons entrepris ensemble donne à cette devise, le 14 juillet prochain, dans un cadre institutionnel renouvelé et stabilisé, une densité plus forte. Liberté, c’est-à-dire liberté des consciences et des cœurs; Egalité, c’est-à-dire égalité des chances pour le développement; Fraternité des communautés et des êtres. Mes chers compatriotes, je me suis engagé personnellement, et le gouvernement avec moi, pour garantir cette chance de paix qui vous est offerte. Sachez la saisir! Je vous ai parlé le langage de la vérité. Mais ne vous trompez pas vous mêmes! La France est disponible, prête à vous aider et à vous approcher à l’automne prochain, par la voie exceptionnelle et solennelle du référendum, sa garantie la plus haute. Ne décevez pas la France! Celui qui regarde en arrière risque de trébucher sur le chemin de l’avenir. Oublions la peur, car désormais, la seule chose dont il faille avoir peur, c’est la peur elle-même! Il y a le souvenir douloureux du passé. Il y a l’émotion présente du dialogue retrouvé. Il y a l’espoir raisonnable d’un avenir serein et prospère. Et puis il y a l’affection pour cette France de l’autre bout du monde que je découvre et qui m’accueille si chaleureusement. calédoniens, vous attendez beaucoup de la France! La France compte sur vous! Vivent Nouméa et la Nouvelle-Calédonie! Vive la République! Vive la France!
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