A la demande de la famille et de M. Léon-Joseph "Jo" Peyronnet, le maire de la commune de Moindou dont le conseil municipal a émis le voeu que la médiathèque du village porte le nom de François Burck, ce texte prononcé le samedi 24 septembre 2016 pour son inauguration, tente de retracer très brièvement son parcours politique.
Monsieur le Commissaire-délégué
Madame la représentante du Sénateur Pierre Frogier
Monsieur le Maire de Moindou,
Mesdames, Messieurs les conseillers municipaux,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chèr(e)s ami(e)s,
Je m’appelle Pierre. Je suis un des petits frères de François. Et à ce titre, permettez-moi de vous convier à partager brièvement, les traits les plus saillants de sa vie, de son caractère, de son action publique et de sa personnalité.
François Burck est né le 4 juin 1939 à Thio. Il sera l’aîné d’une fratrie de 7 enfants: 5 garçons et 2 filles. Son père André travaille sur les mines de la SLN depuis l’année de ses 17 ans. Il a débuté au décapelage sur la mine Zizette. Sa mère, Antoinette-Clémence née Sorge est femme au foyer. Comme de tradition, François porte le même prénom que son grand-père maternel et en tant que premier né, ses parents le destinent à la prêtrise.
Chez les Burck, on a l’engagement chevillé au corps. Qu’on en juge! André fait partie du syndicat des mines aux côtés de Daniel Boulé et d’Evenor de Greslan. Ensemble, ils luttent contre la maltraitance des travailleurs japonais, tonkinois et javanais et militent pour la création d’une caisse de solidarité sociale qui deviendra en 1957, la CAFAT. André, le père de François, est également un des tous premiers leaders de l’Union Calédonienne naissante en 1956, au sein de laquelle, il œuvre pendant plus de trente ans.
Écolier à la Mission Sainte-Chantale à partir de 1948, François est repéré par le Père Rouget et s’engage vers une formation religieuse. Il rejoint Saint-Léon à Païta et après l’accomplissement de son service militaire à Nandaï, il s’envole pour la Faculté de théologie de Lyon en 1963. Il y restera 3 ans sans rentrer au pays. La famille entretient une correspondance régulière ponctuée par l’envoi de colis contenant du café et des produits locaux que François partagent avec ses camarades de séminaire, Jean Le Guen et Andrès Brès. L’ordination, en juillet 1966, de François par Monseigneur Martin, à la cathédrale de Nouméa est un grand moment de communion et de ferveur familiales. Il fait la fierté de tous. Son ministère le conduit à la Mission de Tyé à Poindimié puis au grand séminaire Saint-Paul au Faubourg-Blanchot avant de rejoindre la paroisse de Canala. C’est dans ce village qu’il rencontre Virginie Ménigré. La demoiselle d’Azareu y assurait l'enseignement auprès des écoliers de l'institution catholique dont la congrégation des Petites Filles de Marie avait la responsabilité.
En cette deuxième moitié de l’année 1974, quelque chose change chez François qui n’en peut plus des faux-semblants. Il supporte mal la jalousie des Maristes à son encontre parce qu’il est Calédonien et prêtre diocésain tout comme le conflit de générations qui oppose deux visions et deux pratiques de la religion et de la pastorale. De plus, il prend conscience que la promesse qui lui avait été faite de devenir le premier évêque autochtone de Nouvelle-Calédonie ne sera pas tenue. Son soutien à peine voilé aux premières revendications identitaires et politiques qui se font jour dans le sillage des Foulards Rouges ou de l’Union des Jeunesses Calédoniennes créée en 1973 pour lesquels il imprime discrètement des tracts sur la ronéotypeuse de l’évêché démontre l’évolution de sa pensée. Il avoue même qu’il a trouvé dans l’Église catholique le même degré de racisme et de discriminations que dans l’École.
Dans une lettre du 8 octobre 1974 qu’il adresse à son ami Jean Le Guen, il lui confie les raisons de sa décision de quitter l’Église; Ecoutons-le:
« […] je dis que cette décision est une question de vérité envers moi-même et les autres. Elle m'est personnelle. D'autre part, je refuse tous ces messianismes qui te collent des étiquettes qui finissent par t'étouffer. Aussi, je pense que cette décision sera beaucoup la fin de ces fausses espérances que l'on met sur moi, dans cette église de Calédonie. »
Abasourdi, l’évêque, ne peut qu’accepter la sentence et autorise sa réduction à l’état laïc le 19 janvier 1975. Virginie, doublement fidèle à François et à ses convictions l’accompagne dans la même démarche. Une nouvelle vie commence pour eux. Elle se déroulera désormais en dehors de l’Église catholique mais sans reniement du message christique originel même si sa condamnation est sévère. Voilà ce qu’il écrit en 1986 dans l’Avenir Calédonien, l’organe d’information de l’UC: « Le témoignage de l’Église aujourd’hui chez nous doit passer par une analyse de la réalité qu’on ne doit pas fuir ou ignorer; Cela suppose le courage de l’analyse et de la remise en cause de sa compromission avec le pouvoir colonial. »
Très vite, le maire de Canala Émile Néchéro lui confie la responsabilité de secrétaire de mairie. Il commence à militer à l’UC. Sa critique du système scolaire de l’époque, notamment de son incapacité à préparer à la vie active, l’amène à concevoir la mise en place d’une formation qui tienne compte d’avantage des réalités du milieu paysan mélanésien. Le 31 mars 1977, véritable année charnière pour lui, il est désigné, premier secrétaire général du Comité territorial des Maisons Familiales et Rurales. Au plus fort de leur développement, 13 MFR ouvriront leurs portes sur l’ensemble du territoire.
Au congrès de Bourail en mai 1977, l’Union Calédonienne fait sa révolution de palais. Une nouvelle génération de jeunes leaders prennent la direction du navire: Jean-Marie Tjibaou, Yeiwéné, Yeiwéné, Éloi Machoro, Pierre Declercq et François Burck qui est nommé commissaire général adjoint auprès de Maurice Lenormand. Avec Pierre Declercq, le nouveau secrétaire général de l’UC, ils réorganisent le mouvement, reprennent en mains la parution de « l’Avenir » et arpentent le terrain à la rencontre des militants. Un travail dans lequel les accompagne Éloi Machoro.
Quatre mois plus tard, en septembre 1977, François, soutenu par le comité local de Canala, affronte pour la première fois le verdict des urnes à l’échelle territoriale: il est élu dans la circonscription Ouest sur la liste de l’Union Calédonienne avec Maurice Lenormand et Gabriel Païta. Il le sera de nouveau en juillet 1979 avec le Front Indépendantiste aux côtés cette fois-ci de Jean-Marie Tjibaou, Éloi Machoro, André Gopéa et Francis Poadouy mais dans la circonscription Est.
On l’oublie souvent mais François Burck fût également et à deux reprises, le candidat de l’UC puis du Front Indépendantiste aux élections législatives respectives de mars 1978 et de juin 1981, dans la deuxième circonscription.
Aux premières élections, le 11 juin 1989, des membres des assemblées des 3 provinces issues de la nouvelle organisation politique née de l’Accord de Matignon, François qui mène la liste du FLNKS retrouve les travées de l’hémicycle du boulevard Vauban et siège pour la première fois au sein de la Province Sud présidée par Jacques Lafleur. Il additionne alors les responsabilités, les charges et les postes: conseiller provincial, conseiller de la Nouvelle-Calédonie, président de l’UC, membre du FLNKS. Il en sera de même après les provinciales de 1995 qui voit sa réélection dans le Sud.
A la suite du séisme humain, familial et politique provoqué par le double assassinat de Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, François Burck est élu à la présidence du Mouvement d'Union Calédonienne. Son nom et son parcours font l'objet d'un consensus au niveau des structures du plus vieux parti calédonien. Il est, en effet, le seul rescapé parmi la génération de 77.
Au mois d’avril 1996, l’épisode connu sous l’appellation « la fuite dans le Figaro » et qui se traduit par la publication, probablement orchestrée par Jacques Lafleur, des grandes lignes « d’un document de travail interne » met le feu aux poudres et vaut à François Burck qui préside aux destinées de l’Union Calédonienne depuis près de 7 ans, de se voir très fortement critiqué puis évincé. Des critiques qui suivent d’autres grincements de dents. En effet en mai 1995, contre toutes attentes et rompant avec les marqueurs idéologiques établis depuis 1981, François avait apporté son parrainage à Dominique Voynet, la candidate du mouvement écologiste « Les Verts » à l’élection présidentielle, se démarquant en cela du traditionnel soutien des indépendantistes au candidat du Parti Socialiste.
Autant par le piège tendu par ceux qui ont pris l’initiative unilatérale de rendre public ce texte que par les accusations de trahison proférées par les militants réunis en comité directeur à la tribu de Ouaté à son encontre mais également envers Léopold Jorédié et Roch Wamytan, lui prennent aux tripes et vont lui entraver durablement la gorge. Reconnaissant avoir fait l’erreur de signer ce fameux document qui privilégie la solution consensuelle de Jacques Lafleur et de son pacte trentenaire et non la solution prônée par l’UC du « principe d’accession à la souveraineté dès 1998 par un processus irréversible, dans le cadre d’un Etat-associé », François Burck est désavoué. Une nouvelle équipe issue des structures internes du parti est mise en place. Elle est composée de Damien Yeiwéné, de Charly Pidjot et de Bernard Lepeu. Ils ont désormais la lourde tâche de mener les négociations et de mobiliser sur le terrain dans la perspective du « préalable minier » qui fait de l’accès à la ressource pour la réalisation de l’usine du Nord, son mot d’ordre.
Après plus de vingt ans d’engagement politique et d’abnégation militante au sein de l’Union Calédonienne, François prend ses distances avec la croix verte et se retire un temps sur ses terres de Moindou, dans la fraîcheur ouatée de la case construite par les gens de Canala au plus fort des « Événements ».
Il se fait absorber par son éternelle passion pour la lecture et écrit, parfois jusqu’à très tard, sur la table de la véranda. C’est là, principalement qu’il rédige, une réflexion à la fois philosophique et politique qu’il intitule: « La fin d’une trajectoire » et qu’il sous-titre: « A la veille de 1998, réflexion de François Burck, ancien président de l’Union Calédonienne. » Basant sa réflexion sur l’expérience Galiléenne puis la double révolution copernicienne (La remise en cause des certitudes à un caractère déstabilisant mais régénérant pour qui sait l’accepter) convoquant le philosophe Michel Serres (« les stratégies et les stratèges se jugent sur le terrain », « on s’expose quand on fait »), s’inspirant des confidences de Nelson Mandela à James Grégory, son geôlier, au sujet des difficultés à vaincre dans l’Afrique du Sud de l’après-apartheid (« Il faut apprendre à marcher avant de vouloir courir ») et tout en validant Pierre Rabhi (« La démocratie demeure le meilleur champ possible à un devenir positif »), François Burck ne cesse de s’interroger sur la capacité de la revendication d’indépendance à être une invention-création plutôt qu’une répétition-perdition. Il n’hésite pas à fustiger ceux qui, à court d’arguments et d’esprit de création, crient à la trahison envers leurs leaders, quand ces derniers, face à la réalité du terrain et du monde, prennent la responsabilité d’inventer et d’endosser, de nouveaux chemins pour parvenir aux mêmes objectifs. François qui ne doute pas dans un premier temps, de la stratégie développée par l’UC puis celle portée par le FLNKS à partir d’avril 1996 de lier les discussions sur l’avenir institutionnel à celle des conditions de faisabilité de l’usine du Nord, ne cache plus son désaccord au moment où les dirigeants de la SMSP lui avouent vouloir mettre la main sur la SLN et par là, sur son domaine minier calédonien, condition sine qua non pour la viabilité de l’indépendance. Cette irruption prédominante de l’aspect économique dans le champ des négociations politiques, sous le couvert voire le prétexte selon lui de la réparation du fait colonial par « un geste fort du gouvernement français » inaugure une nouvelle stratégie qu’il réfute. En novembre 1996, au congrès de Wagap, François est remplacé à la présidence de l’UC par Bernard Lepeu. Le « préalable minier » et la forte mobilisation sur le terrain d’un côté et le bras de fer engagé par le gouvernement Juppé avec Yves Rambaud, le pdg d’Eramet de l’autre, aboutissent en février 1998 à la signature de l’Accord de Bercy. Le traité économique a précédé le traité politique mais sans le supplanter. L’Accord de Nouméa est signé au mois de mai suivant. Il couronne toutes les idées construites collectivement dans les structures du parti, sous la présidence de François Burck qui ne sera pas sur les photos officielles.
Et pour cause, avec d’autres, comme Raphaël Mapou, Léopold Jorédié, Cono Hamu, Aymar Bouanaoué, Jean-Marc Pidjo, Albert Wahoulo, François Vouty, ils créent puis officialisent les Comités de Coordination Indépendantistes dont l’acronyme CCI qui fait confusion avec celui de la Chambre de Commerce et d’Industrie, se voit adjoindre rapidement la lettre « F » pour Fédération. Considéré par les observateurs et les chroniqueurs de l’époque comme une force d’appoint au RPCR qui semble par ce biais choisir ses partenaires, côté indépendantistes, face à l’historique FLNKS, la FCCI est le résultat de l’éviction de ces personnalités de leur partis respectifs et d’une différenciation de plus en plus nette sur les modalités devant mener à l’indépendance. François Burck ne déclarait-il pas déjà en juin 1989 au quotidien « Les Nouvelles Calédoniennes »: « (…) Je dis que l’indépendance, ce n’est pas un butoir où tout s’arrête. C’est une autre manière de voir les choses. Quand on dit par exemple, dans dix ans c’est l’indépendance, il n’y a plus de France. Moi je dis non. Dans 10 ans, on sera indépendant, il y aura la France. ce sera une autre manière d’envisager les rapports avec la France. Pour moi, l’indépendance, ce n’est pas dresser une barrière de récifs autour de l’île. C’est être souverain dans son interdépendance vis-à-vis des autres pays. »
L’alliance objective et effective avec les non-indépendantistes du RPCR dans les institutions, en est la démonstration manifeste. Malgré le bien-fondé de la démarche d’indépendance pluri-ethnique qu’ils entreprennent, la persistance de l’ambiguïté du message, du positionnement de ses leaders et les premiers tiraillements internes réduisent la portée et la crédibilité de la FCCI qui sombre aux provinciales de 2004. En Province Sud, la liste menée par François Burck obtient moins de 450 voix sur près de 55000 votants. Un désaveu cinglant.
Aux élections municipales de 2001 et grâce au soutien du RPCR, François Burck devient le maire de Moindou et dans l’optique de l’exercice partagé du pouvoir, il confie à Joseph Peyronnet, la responsabilité de Premier adjoint. La même année, Jo recueillera le consentement mutuel de François et Virginie lors d’une cérémonie de mariage emprunte d’émotion. Le compagnon et la compagne deviennent mari et femme. Le reste du mandat est occupé, avec les moyens budgétaires d’une petite commune de 600 âmes, à agir concrètement pour l’intérêt général. En 2004, la dissidence de l’Avenir Ensemble face au RPCR entame sa majorité municipale qui ne parvient que difficilement à faire voter les budgets 2006 et 2007, étant mise sous tutelle par la Chambre territoriale des comptes. Néanmoins et à l’exemple du bulletin communal, François n’hésite pas à mettre personnellement la main à la poche pour le financer intégralement. La médiathèque que nous baptisons aujourd’hui de son nom est sa volonté mise au service et à disposition du plus grand nombre. François n’a jamais oublié que l’origine du mot « bible » veut dire « livre ». Plaisons-nous à voir également dans cette destination, un clin d’œil aux livres qui délivrent l’esprit du lecteur-citoyen de la méconnaissance ou de l’ignorance pour le mener sur la voie de la connaissance qui libère, sur le chemin de l’émancipation.
En 2008, il n’occupe plus qu’une place symbolique dans la liste d’Entente communale menée par M. Daniel Tournier. Désormais, libre de tout engagement politique et libéré de toutes contraintes et obligations en ce sens, François Burck affaibli par la maladie, perturbé par cette collision accidentelle avec ce cheval sorti de nulle part, n’aspire, après plus de 40 ans au service continu des Autres, qu’à se retirer auprès des siens pour leur consacrer du temps et de l’affection. On le voit alors régulièrement avec Virginie dans des conférences portant sur tous types de sujets où on l’entend, de sa voix chevrotante, délivrer une opinion, apporter une information, partager son amour pour sa terre, pour notre terre.
François Burck s’éteint paisiblement à son domicile à l’âge de 75 ans, le 9 octobre 2014, jour de la Saint Denis, ce martyr du IIIème siècle dont la tradition chrétienne rapporte qu’après avoir eu la tête coupée, il parvint tout de même à continuer de marcher en la portant à ses côtés.
Nous gardons de François, le souvenir d’un homme de conviction mais aussi de dialogue et encore plus d’un homme d’une grande simplicité et d’une grande générosité avec ses concitoyens pour lesquels il était toujours prêt à rendre un service. Oui, François Burck était également un homme de consensus. Il était à la recherche d’une cité qui reste à construire et dont les limites seraient bordées par la force du libre arbitre, la recherche du juste milieu, l’exercice partagé du pouvoir et la main tendue toujours ouverte.
François! Ta maman, tes enfants, ton épouse, tes frères et tes soeurs, tes nièces et neveux, tes beaux-frères et beaux-fils, toute ta famille, enlace ton souvenir et ta mémoire et t’adresse un vibrant hommage et une reconnaissance éternelle. Nous ne t’oublions pas.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, merci de votre attention et bonne journée.
Copyright@Tous droits d'auteur réservés. Olivier Houdan, septembre 2016.
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