Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chers amis,
Le début de cet hommage est en grande partie extrait du témoignage que Mario et Léontine nous avait confiés au mois de décembre dernier sur l'événement auquel ils furent confrontés en 1984. Nous avons pensé qu'il était important d'évoquer leur message et les mots qu'ils contiennent, enfouis depuis si longtemps. Ce témoignage sur son vécu était pour Mario un élément de sa libération voire même de sa délivrance.
Il y a 31 ans, le 20 décembre 1984, Aldo Goyetche, décède dans sa 23ème année des suites des brûlures provoquées par l'explosion de plusieurs bouteilles de gaz vides dans l'incendie du magasin Courtot situé au centre du village de Bourail. Le jour d'avant au petit matin du 19 décembre, Philippe Comte, gendarme-mobile de l'escadron 6/22 de Grasse, permissionnaire au moment du sinistre et qui était venu volontairement porter secours, est lui aussi décédé de ses terribles brûlures. Le lendemain, 21 décembre, à 2h00 du matin, Aliette Jamin, expire son dernier souffle. Ce souffle que lui avait donné ses parents Edmond et Camille Langlois, le 27 mai 1942 à Bourail, dans l'euphorie de l'arrivée et de l'installation des détachements militaires américain et néo-zélandais.
Il y a 31 ans, dans le tumulte d'une situation confuse et extrêmement tendue qui n'a cessé de se détériorer et de s'aggraver depuis les morts de Bondé et de Hienghène, les populations de Nouvelle-Calédonie sont plongées dans un « état de guerre » comme le soutient Mario Goyetche, le frère d'Aldo lorsqu'il parle de cette période appelée pudiquement «les « Evénements ». C'est dans ce contexte que trois nouvelles personnes se trouvant au mauvais moment au mauvais endroit, trouvent la mort à quelques jours de Noël. Mario ne cache ni sa peine, ni sa colère. Chaque année à la même période, Mario souffre pour son frère. Chaque année à la même période, les lumières de Noël s'éteignent dans les yeux embués de Mario et de Léontine née Bima, la mère-courage, la maman-droite, sa sauveuse comme Mario n'hésite pas à la nommer avant d'insister: « sans elle, je ne sais pas ce que je serai devenu; je ne sais pas comment j'aurai tourné! Je ne sais pas si je serai encore ici aujourd'hui.» Chaque année, Mario souffre du poids de la peine, de la souffrance et de la douleur réunies: un trio trop lourd à porter, impossible à masquer; impossible à cacher au fond d'un tiroir. Cette peine qui assèche la gorge, coupe net le débit des mots, alimente la confusion des sentiments et nourrit le vertige des questions sans réponses jusqu'à la frontière entre réalité et chimère; entre mondes médian, céleste et souterrain. « Pourquoi, Mais pourquoi tout cela? Pourquoi tous ces morts? Pourquoi tant de haine? »
Chaque année, depuis 31 ans, ces deux dates indélébiles, de ce mois insoluble, de cette année indissociable, de cette période imprescriptible, gravées à jamais et pour le restant des jours à vivre de Mario et de Léontine, reviennent avec une régularité de métronome. Implacable. Bousculant tout sur leur passage. Chahutant les habitudes qui avaient de nouveau fait leurs nids. Empêchant la confection du traditionnel sapin. Donnant immédiatement un goût rance à la crème au beurre de la bûche. Figeant les visages d'une triste cire et vidant les regards avec la même écope et le même entrain. Imperturbablement.
Les 16 et 21 décembre 1984.
Les 16 et 21 décembre 1984.
Les 16 et 21 décembre 1984.
Quatre chiffres, immenses, taillés dans le roc de la mémoire, tel un mont Rushmore bouraillais qui dominerait de sa pesanteur lourde, la Douencheur et son segment de Ari, là sur la crête au-dessus de la Taraudière juste en face du domicile de Mario et de la maison de Léontine qui ne sera jamais plus un foyer. Et chaque année, depuis 31 ans, c'est la même litanie des nuits sans sommeil et des sommeils paradoxaux qui n'arrivent pas à trouver la nuit. La lueur des flammes dans la nuit, le craquement sec des poutres sous les morsures avides du feu qui dévore tout, la chaleur de l'incendie déformant les tôles du magasin et chauffant immédiatement les visages trop proches, et puis ce réflexe que Léontine n'arrive pas à comprendre, celui de vouloir, face au brasier destructeur et au péril de sa vie, croire que l'on pourrait encore sauver le véhicule tout neuf stationné dans le garage qui fait également office de réserve où sont entreposées les bouteilles de gaz vides. Affairés à tenter d'ouvrir le cadenas, Aldo, Aliette et Philippe sont devant la porte du garage. Les flammes qui atteignent maintenant plus de trois mètres de hauteur font prendre conscience à Mario qu'il est temps de s'éloigner. Il transmet sa pensée à Aldo: « Vient, Aldo, il n'y a plus rien à faire, c'est foutu! » Ce sont les derniers mots fraternels qu'ils s'échangeront. Mais le généreux Aldo n'écoute que son courage et n'envisage, en cet instant précis, que les futurs sourires sur les visages reconnaissants d'Aliette et de Patricia en voyant que le pick-up Mitsubishi fût sauvé des flammes. Alors le courageux Aldo repart à l'assaut, ignorant le danger si présent, si visible. Quelques minutes après, c'est l'explosion. Mario et Gratian restés à distance mais encore positionnés dans le premier cercle des sauveteurs actifs sont projetés au sol à une dizaine de mètres en arrière. Aldo, Aliette et Philippe sont tous les trois brûlés au 3ème degré sur 90% de leur enveloppe charnelle. De plus, faisant directement face aux bouteilles de gaz en ignition, les vapeurs chaudes soufflées par l'explosion pénètrent leurs cages thoraciques et leurs brûlent les poumons, ne laissant que quelques rares alvéoles encore intactes.
Nous sommes le dimanche 16 décembre 1984. Il est environ 22h45. Depuis une demi-heure, le village de Bourail est plongé dans le noir. On apprendra plus tard qu'une charge de dynamite a provoqué la chute d'un poteau électrique sur la route du 21ème. Ce soir là, dans la nuit rendue totalement noire et relativement déserte, une ou plusieurs mains anonymes ont mis le feu volontairement à un magasin. Quel était leur objectif? Accroître le climat de tension? Obtenir un prétexte pour justifier des représailles? Provoquer un électrochoc? Le mobile le plus souvent avancé est celui de la proximité. Une proximité physique et quotidienne inacceptable pour les uns car elle traduisait une connivence d'idées et d'opinions entre des blancs et des noirs. Des kanak et des non-kanak qui continueraient à se rencontrer, à se parler, à prendre mutuellement des nouvelles de leurs familles respectives. En un mot de vouloir, coûte que coûte de continuer à vivre. A vivre comme avant. C'est sans doute cela le plus intolérable pour certains extrémistes: savoir qu'il existe un lieu où la rencontre des histoires individuelles traduit un vécu collectif, un passé commun, alors qu'au dehors, tout est rupture, tout est brisure, tout est cassure.
En Nouvelle-Calédonie, en ces temps troublés et depuis l'urne brisée de Canala, deux camps antagonistes, idéologiques, armés et violents se font face à l'image de deux monolithes n'autorisant aucune brèche, aucune faiblesse. Chaque tentative contraire est vouée aux gémonies et doit être fermement combattue. La fin justifiant amplement les moyens, les pires et les plus audacieux des scénarios émergent avec une facilité déconcertante et une tranquille assurance que leur réalisation est déjà acquise. Au Magasin Courtot, on ne s'embarrasse pas des contingences politiques et des contraintes idéologiques du moment. La gérante poursuit les liens de confiance et les relations conviviales, pas forcément et exclusivement commerciales comme on serait tenter de le croire, avec toute la population sans distinction et en particulier avec les kanak des tribus environnantes de Bourail qui viennent s'y ravitailler et où, comme auparavant et dans d'autres commerces de la place, on applique le plus normalement du monde, la technique du crédit. Oui, au magasin Courtot, on accorde encore du crédit aux êtres humains. Pour certains, ce vent de confiance dans une tempête de défiance ne pouvait pas durer éternellement. Prédisant qu'en période de destructions et d'affrontements, les murs et les fossés sont préférés aux passerelles et aux ponts, alors comment se fit-il que le magasin Courtot soit encore ouvert, encore debout, toujours vivant?
Celle et ceux qui sont morts ce jour-là ou qui ont été blessés se sont comportés en héros.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chers amis, vous étiez, nous étions depuis trois décennies, les parents et les amis d'un héros. Le titre que prend aux yeux de tous, un être ordinaire dont les circonstances de la vie l'ont menées à faire quelque chose d'extra-ordinaire. Mario Goyetche est un héros calédonien, il a accompli un acte en dehors du commun, en dehors du réel. Comme ses aïeux auparavant sur les champs de bataille de la première et de la deuxième guerre mondiale. Comme Ferdinand, Georges et René Goyetche, ces tous premiers euskaldunak nés en Nouvelle-Calédonie
Après sa très longue période d'hospitalisation et son retour progressif à une vie normale, Mario n'a eu de cesse de se reconstruire, sans cellule psychologique, sans indemnisation, sans aide légale, gouvernementale ou étatique. Oui, il a eu des hauts et des bas et des très bas même mais qui pourrait aujourd'hui lui opposer un tel argument et lui faire le reproche d'avoir affronter souvent seul, les vicissitudes de la vie et d'avoir gravi à mains nues la pente raide de sa propre destinée.
Depuis longtemps il avait quelque peu délaissé la croix basque, la lamburu, pour la croix chrétienne. Mario avait trouvé dans la religion et en particulier dans la force du culte mariale, un chemin et une destination à défaut de réponses précises. Chaque dimanche, il se rendait à la messe, pour tenter une nouvelle fois de percer le mystère de la foi et le secret de la vie. Dieu fût son compagnon d'infortune. Un ami fidèle dans les bons et surtout dans les mauvais moments.
Mario est une figure de Bourail et pour beaucoup de ses amis, Bourail rimait avec Mario. Se moquant des statuts et des hiérarchies, des codes sociaux et des cloisons artificielles qu'élèvent les uns pour ne pas se mélanger avec les autres, Mario était à l'aise aussi bien dans les repas mondains nouméens qu'en short-claquettes-chemise ouverte au coin d'un feu à plaisanter, à rire, et comme on dit chez nous, à déconner. Mario avait le tutoiement facile quasi automatique, non pour discréditer mais pour sans cesse rapprocher puisque pour lui seuls les vrais rapports humains avaient de la valeur. Un tutoiement immédiatement suivi d'un « mon frère », d'un « mon ami » ou d'un « ma chérie ». L'amitié était pour lui une notion précieuse qu'il avait à coeur de mettre en pratique en toutes occasions. Et l'amitié de Mario n'était pas une légende, il appréciait de se savoir entouré et de savoir ses amis heureux. Mario n'en avait jamais fini de vouloir prendre sa revanche sur le destin et de prouver qu'il était capable.
Aujourd'hui, ici, devant sa dépouille mortelle, nous, pauvres vivants qui participons collectivement à cette cérémonie en son honneur, nous n'avons que les larmes, la gorge sèche et l'estomac noué à élever face aux souvenirs de ses rires, de sa générosité, de sa bonhommie, de son humour, de sa joie, sa joie de vivre, condamnés à accepter l'inacceptable, celle de la perte d'un être cher!
A Mam comme il vous appelait en toutes circonstances, ma chère Léontine, à la grande famille proche ou éloignée géographiquement celle dont la terre de Bourail en criant « Goyetche » obtient l'écho « Bima », à toute la grande famille des amis de Mario, amis d'enfance, amis d'école, amis de coeur, amis anciens ou récents, merci de votre présence en ces circonstances terribles.
Merci à tous de veiller et de continuer de veiller sur Léontine dont la force et le courage forgent le respect et la dignité.
Adieu Mario.
