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Les causes de l'insurrection de 1878

Véritablement exhumé des archives et de l'oubli par Roselène Dousset-Leenhardt, la fille du célèbre pasteur, missionnaire et ethnologue Maurice Leenhardt, dans son livre "Colonialisme et contradiction 1878-1978: les causes de l'insurrection de 1878" paru au moment du centenaire de la mort du Chef Ataï (1978), le rapport d'enquête du Général de Brigade, de Trentinian sur les causes de l'insurrection kanak de 1878 contient des éléments accablant sur les manifestations du fait colonial. Sa lecture reste indispensable; ses informations précieuses et ses enseignements dignes d'intérêt pour le citoyen de la Nouvelle-Calédonie.

Rapport de la commission d’enquête sur les causes de l’insurrection canaque de 1878.

L’insurrection presque générale des tribus canaques de la Nouvelle-Calédonie a donné lieu dans un grand nombre de journaux de la Métropole à des attaques fort nombreuses; bien que l’on soit pénétré de leur peu de valeur lorsqu’on est resté quelques temps dans la Colonie, M. le Ministre de la Marine a jugé nécessaire de faire une enquête sur les évènements qui viennent de se dérouler pour arriver à connaître quelles sont les causes qui, tout à coup, ont pu conduire les Indigènes à commettre des massacres et surtout des actes de sauvagerie auxquels ils paraissaient avoir renoncé.

La tâche qui nous est donnée est non seulement difficile mais pénible, nos appréciations seront sans doute acceptées par les uns, repoussées par les autres. Nos efforts tendront donc à mettre notre conscience à l’abri de tout reproche; à cet effet chaque acte incombant, soit à l’administration, soit à quelques colons qu’on me semble vouloir mettre hors de cause, sera, autant que possible, appuyé d’une pièce justificative; La mort d’un certain nombre d’Européens, qui ont payé bien cher les fautes qu’ils ont pu commettre, ne doit pas à nos yeux, empêcher de rechercher la part qu’ils ont prise dans le mécontentement et la haine des natifs.

Mais dira-t-on: Ne touchez pas à ces cendres qui sont à peine refroidies, il y a inhumanité à accuser des gens qui ont été les premières victimes. nous sommes les premiers à les plaindre, mais en acceptant la mission qui nous a été confiée, il est de notre devoir de dire ce qui incombe à chacun. L’Autorité Supérieure appréciera.

Avant de commencer, je dois tout d’abord faire remarquer que certaines personnes considèrent les actes et des uns et des autres comme occasionnels seulement, et ayant été simplement cause que la révolte a éclaté en Juin plutôt qu’à une autre époque, à Uarai et à Bouloupari, plutôt qu’ailleurs: Car il est permis de penser, disent-elles, que les causes du soulèvement remontent fort loin, même qu’elles ont pris naissance du jour où la France a pris possession de la Nouvelle-Calédonie. Pour tenir ce raisonnement, elles s’appuient sur l’histoire de certaines colonisations. Elles croient donc que celle que nous avons tentée ici a des précédents et que les principales lignes sont identiques avec celle des Antilles.

Ces îles n’ont joui de tranquillité qu’après la disparition des Caraïbes que la France de concert avec l’Angleterre, finit par cantonner à la Dominique qui leur fut donnée en biens propres. La révolution empêcha l’exécution de ce traité et l’Angleterre prit cette île où l’on trouve encore un ou deux villages réservés aux Indigènes. On peut à première-vue admettre jusqu’à un certain point une ressemblance avec la colonisation de la Martinique et de la Guadeloupe; mais en fouillant au fond des choses, on voit qu’il en est autrement; en venant ici nous avons écarté l’idée d’imiter les Anglais en Tasmanie et en Australie et même ce que nous faisions autrefois; mus par un sentiment généreux, en prenant possession du sol, nous avons voulu réserver des droits aux Canaques, pour vivre en bonne harmonie avec eux. Mais la colonisation a pris son essor, on a oublié les promesses premières, et l’on a pas songé qu’il en résulterait forcément une lutte avec celui dont on prenait le territoire sans l’avoir conquis. le Canaque vaincu comprend qu’on lui enlève des terres, il considère cela comme le prix de la défaite; mais nous n’avions pas fait la conquête, cependant, il avait cédé, reculé, puis consenti à prendre des terres qui n’étaient pas très bonnes; mais enfin acculé par les blancs qui avançaient toujours, il a médité de secouer le joug quand il a vu que bientôt il ne pourrait plus vivre. Comme toute la race noire, il a dissimulé, endormi la défiance des blancs et un jour le massacre a eu lieu.

On aurait dû, puisqu’on foulait aux pieds les engagements, songer à cette loi qui régit les nations et qui elle-même cause les guerres européennes: L’intérêt des peuples, leur condition d’existence. L’Administration aurait dû prévoir l’envahissement des blancs, mais elle était plus envahissante que les autres et engageait ses agents dans cette voie. Malheureusement elle trouvait un Lécart qui poussait les choses au-delà de toute limite et provoquait jusqu’à son summum la haine des Canaques contre nous.

Nous pouvions éviter ce qui est arrivé, c’est à dire que l’Administration aurait dû comprendre et forcer les Colons à être plus prudents, et prendre elle-même des mesures de précaution vis-à-vis des indigènes pour arriver à un modus vivendi acceptable de part et d’autre. - Il n’en à rien été.-

DES TERRES CANAQUES. ALIENATION

Le Canaque n’a pour vivre que les produits du sol et ceux qu’il trouve dans la mer; il est donc permis de supposer que dès l’origine le terrain a dû être limité pour chaque tribu.

Le Chef prétend que tout lui appartient, il choisit pour lui et le groupe qui l’entoure, le second Chef vient ensuite avec son groupe, le reste de la tribu prend alors ce qu’il reste. Sur les parties sans destination et toujours assez considérables, des familles, des individus se font possesseurs temporaires tant que le Chef ne réclame pas pour les besoins de la tribu.

Aujourd’hui comme autrefois, l’indigène travaille pour son Chef, pour la tribu, puis pour lui et sa famille. Son champ lorsqu’il l’a planté, lui appartient aux yeux de tous jusqu’à la récolte.

Les produits de la terre sont le sine qua non de son existence; aussi deviendront-ils une des principales causes de la révolte lorsqu’ils ne seront pas respectés ou bien lorsqu’ils ne pourront être récoltés en assez grande quantité pour nourrir la Tribu.

Examinons ce qu’à fait l’Administration au sujet des terres.

Pendant les premières années, c’est à dire pendant dix-huit ans, les colons sont peu nombreux, on leur accorde des permis d’occupation sans contrôle. C’était, il est vrai, plus expéditif. Quelques colons indiquaient des limites indéfinies, ils affirmaient dans leurs pétitions à l’Administration qu’il n’y avait où ils voulaient s’établir, ni village indigène, ni plantations de cocotiers, ni cultures et s’installaient au contraire sur des terrains fort productifs.

D’autres traitaient avec le Chef indigène pour un prix dérisoire, sans consulter les anciens de la tribu, aussi pour affirmer leur droit de possession furent-ils obligés d’employer la violence. Ce système continue jusqu’en 1876; les colons ont augmenté, on ne leur accorde plus que des terrains délimités; moins bien partagés que les premiers occupants, ils se plaignent amèrement, regrettent qu’on ne fasse pas pour eux ce qu’on a fait pour les autres. Ils ne songent qu’à des empiètements successifs, ils ne respectent bientôt plus que la propriété des blancs, et comptent pour rien celle des Canaques, dont ils provoquent la haine.

Mais les colons ne sont pas seuls, il y a des déportés, des libérés, des transportés qui forcent de multiplier les concessions.

La terre est donnée de tous les côtés, jusque dans les vallées profondes si chères aux Canaques qui y trouvent l’épaisse couche d’humus que leurs bâtons retournent sans peine, et où les cours d’eau leur permettent d’établir leurs taros qui ne poussent qu’à force d’irrigations qu’ils savent si bien installer; Les paddocks vont même bientôt jusqu’aux crêtes de partage des eaux, entre le versant est et le versant ouest au col dit d’Arthaud.

Où veut-on que les naturels se réfugient?

D’après ce qui était arrivé autrefois, on devait s’attendre à une révolte.

L’Administration ne pouvait ignorer que la terre en Nouvelle-Calédonie avait donné toujours lieu à des massacres.

Elle devait se rappeler que la dépossession des terres des tribus de Jacques Candio, avait provoqué au mont-d’Or, le massacre de la famille Bérard et des siens tués aux champs, bien qu’armés, par ceux qu’ils considéraient comme des amis sûrs.

Elle ne pouvait avoir oublié que près de Pouébo, à Oubatche et à Tchambuène, des Canaques dépossédés de leurs terres au profit de MM. Henry et Déméné, tuaient ce dernier, le premier échappait. Ils avaient médité dans l’un et l’autre cas, pendant deux ans leurs projets de vengeance. L’Administration métropolitaine avait bien pris quelques précautions.

En 1860 elle avait envoyé des instructions sur les réserves de territoires en faveur des Canaques. En 1866 un arrêté est publié sur la matière.

En 1876 on fait une faible application des vues ministérielles en instituant une Commission de délimitation, qui arrive trop tard de plusieurs années.

I l eût été préférable tout d’abord de lever le territoire, de le délimiter, d’instituer des réserves pour les Européens qui viendraient s’établir ici et de laisser aux Indigènes une assez grande part pour vivre. Mais on ne pensait plus à eux, la paix existait depuis plusieurs années.

Pourtant la Direction de l’Intérieur, les Chefs d’arrondissement avaient tout au moins remarqué l’insolence des Chefs, entre d’autres d’Ataï, elle aurait dû penser qu’en prenant toutes les bonnes terres de ce noir qui ne nous cachait pas sa haine, les précautions étaient nécessaires. Elle n’a pas réfléchi que dans leurs réunions, les indigènes parlaient de leurs villages à peu près dépeuplés, s’éteignant à notre contact et qu’ils se disaient que tout était préférable à la mort lente qui leur était réservée.

Nos soldats n’étaient que sur les pénitenciers; les jeunes indigènes ne connaissaient point notre puissance, ils ont cru au succès; de là cette levée considérable de boucliers contre laquelle l’Administration précédente n’avait pris aucune mesure.

DES CULTURES CANAQUES - ET DU BETAIL

Si le Canaque déteste le blanc, il déteste encore plus le bétail. Souvent les Géomètres ont installé des Colons sur des terres dont les indigènes n’avaient pas besoin, ces derniers les supportaient à la rigueur à côté d’eux, s’ils faisaient de la culture, mais voyaient arriver avec terreur ceux qui avaient du bétail. En effet le bœuf est un véritable fléau pour eux; un champ d’ignames traversé par un troupeau est presque entièrement perdu, or une igname représente souvent la nourriture de plusieurs jours pour un Canaque.

De plus le bétail est friand de cannes, de bananiers qui viennent s’ajouter comme appoint dans la manière de vivre de l’Indigène, qui ne se nourrit que de végétal. Le dommage est donc très grand pour lui et ses plaintes se multiplient en même temps que s’accroissent les troupeaux.

L’Administration a fait quelques efforts pour protéger ces cultures, elle a ordonné en juin, juillet et août de l’année dernière (1877) des délimitations. Il était bien entendu que colons et pénitenciers respecteraient, jusqu’à maturité, les cultures placées sur les terres prises par la Commission. On suivit peu ou point les recommandations prescrites; les natifs virent donc, non seulement leur territoire réduit, mais les récoltes perdues sur des terrains qu’on les forçait à abandonner de suite.

L’invasion du bétail sur leur culture mit le comble à leur irritation.

Vers la fin de 1877, la sécheresse fut exceptionnelle, tout le terrain compris entre Nouméa et Bouloupari manqua d’eau non seulement, mais encore de pâturages; l’Administration autorisa alors les éleveurs qui sont en grande majorité dans le pays, à conduire leurs troupeaux dans l’arrondissement d’Uarai, sur les réserves du Domaine et de l’Administration pénitentiaire, moyennant un droit de pacage à payer au trésor.

Le bétail arriva affamé, lorsqu’il vit près de lui les feuilles vertes des cultures indigènes, il brisa les barrières faites et dévora tout.

Or la délimitation venait d’avoir lieu, les Canaques crurent qu’on les avait trompés et qu’on voulait leur enlever le reste de ce qu’ils possédaient. Quelques-uns réclamaient mais on ne leur faisait pas droit.

La haine s’accroissait de jour en jour. Le noir permet assez facilement l’occupation première par les Européens, mais lorsqu’il voit des empiètements par trop injustes, il cherche à se débarrasser du conquérant par la surprise et la ruse. Il dissimule si bien ses passions, qu’en présence des assassinats commis sur une station, les blancs de la station voisine avaient peine à y ajouter foi et croyaient échapper aux meurtres commis à côté d’eux.

Le réveil pour les Colons qui ne croyaient plus aux Canaques fut épouvantable.

J’ai avancé tout à l’heure que les cultures Canaques étaient ravagées par le bétail, pour le prouver, je vais produire des faits.

Les stockmans de MM. Pelletier, Brun, Beaumont, etc., n’ont pris aucune précaution pour empêcher les troupeaux de ces éleveurs de détruire les plantations faites dans les vallées par les noirs, il était pourtant bien entendu que les flans et les crêtes étaient mis seuls à leur disposition. Le Chef d’arrondissement informe la Direction de l’Intérieur de ce qui se passe, il ajoute que les Chefs de Tribu se plaignent journellement, il fait remarquer que beaucoup d’anciens libérés sont stockmans, que ces représentants des propriétaires s’inquiètent fort peu des dommages causés. Comme juge président de la Commission d’Uaraï, il rend un jugement en faveur du Chef de la Tribu de Moméa, on ne l’exécute pas. Il prévient en outre que les jardins d’Alem sont dévastés et prie d’interdire au libéré Antoine et au fils d’un condamné de Bourail, représentant M. Brun, de faire paître les troupeaux sur les terres de Moméa avant l’enlèvement de la récolte. Le 16 février 1878 il demande le renvoi à Nouméa du libéré Antoine qui n’a tenu aucun compte des avertissements donnés. Il demande enfin que MM. Pelletier, I. Beaumont, Brun et Aymes, paient 400 frs d’indemnité pour dommages causés; cet argent sera réparti entre les tribus de Moméa, Scindié et Petit Moindou qui ont le plus souffert.

Rien n’est fait.

Le 15 juin 1878, l’Administration est prévenue que M. Boizot à Dogny laisse paître du bétail sur la rive droite de La Foa, il n’y a pourtant aucun droit, sa concession est sur la rive gauche. les Bœufs ont détruit les plantations. presque partout il en est de même; Il est facile de conclure de tous ces faits qu’on ne veut plus compter avec les Indigènes, dont la haine ne pouvait qu’éclater d’une manière fatale.

TRAVAILLEURS INDIGENES

On recrutait des indigènes pour les travaux publics de la manière suivantes:

Du chef-lieu, on demandait aux Chefs de poste ou d’arrondissement d’envoyer des naturels pour le service des Bateaux du port, pour la douane, des Ponts-et-Chaussées, le Télégraphe, la police, etc.; les Chefs d’arrondissement qui malgré les Dépêches Ministérielles remplissaient peu ou point la fonction qui leur incombait, comme je l’expliquerai plus loin, connaissaient mal le pays, ils prenaient les hommes demandés, presque toujours dans les mêmes tribus, ce qui surprenait beaucoup ces dernières. En outre, lors de la délimitation, les Chefs avaient peut-être augmenté le nombre réel des leurs, pour obtenir plus de terres; par suite le nombre d’hommes requis était plus élevé et les bras n’étaient plus assez nombreux pour la culture. Enfin M. Charrière obtenait de l’Amiral Pritzbuer de remplacer les condamnés employés aux routes et autres travaux, par des indigènes qui construisirent ainsi plusieurs routes. Pendant ce temps des forçats dont quelques uns étaient condamnés à vie furent installés sur des terres prises aux natifs.

Les Canaques n’aiment pas le travail soutenu, ils n’ignorent pas la situation des transportés et se prêtent difficilement à remplacer les tayots forçats.

Tous ces travailleurs, employés, soit pour le compte de quelques particuliers, soit pour le compte de l’Etat, étaient traités souvent dans le premier cas avec déloyauté, je dirai même sans aucune bonne foi; le 27 janvier 1877, le Directeur de l’Intérieur était obligé d’écrire à Canala, à propos d’un colon qui demandait justice contre les Indigènes; “Ce sont au contraire ces derniers qui ont le plus souvent à se plaindre des blancs qui, dans plusieurs circonstances, ont voulu réduire le chiffre des salaires convenus avec les Canaques”.

Dans le second cas, le payement des salaires était tellement éloigné, remis de jour en jour, que les Indigènes y renonçaient le plus souvent. Aussi, songèrent-ils bientôt à échapper à la tâche qui leur incombait et on fut obligé de poursuivre les Chefs pour obtenir des hommes. A partir de 1877, le mauvais vouloir des Chefs de tribu pour donner des travailleurs se manifeste au grand jour.

Le 16 avril de la même année, on met en prison le chef Mayabourou (Arrondissement de Bourail) pour l’obliger à laisser partir un contingent de 10 hommes.

A Canala, le 21 septembre 1877, malgré les promesses faites, Gélima et Kaké au lieu de donner cinquante travailleurs pour les routes, en donnent trente et souvent moins.

A Uaraï, le 12 octobre de la même année, on demande les moyens d’agir avec rigueur contre les Chefs qui mettent des entraves au recrutement qui s’élève au 1/10 et même au 1/5 de la population valide.

Le 5 janvier 1878, le Chef de Tom refuse de fournir des hommes pour le service de la transportation d’Uaraï. On le fait arrêter par la gendarmerie et on le garde en prison jusqu’à ce qu’il ait obéi.

Le 11 février 1878, on est informé par le Brigadier de Police à Gomen que les Canaques refusent le service et méconnaissent l’autorité.

Le Gouverneur répond immédiatement: “Qu’il faut temporiser jusqu’à ce que la saison soit moins chaude. Que pour le moment on peut faire savoir au Chef que l’Amiral lui laisse le temps de réfléchir, mais que le châtiment ne lui manquera pas, s’il ne profite pas de ce temps”.

Tous ces refus d’obéissance n’annonçaient-ils pas un profond mépris pour notre autorité et un commencement de révolte, il est difficile de le nier. Cependant l’Administration se croit obligée de céder; à la date du 1er avril 1878, par ordre du Contre-Amiral Gouverneur, les Canaques ne sont plus levés pour les travaux de routes.

Antérieurement, le 14 février de la même année, le Directeur de l’Intérieur avait essayé de d’une manière équitable les levées pour les services publics et pour les engagistes avec des particuliers. Il n’avait point réussi: d’un autre côté des fonctionnaires contribuent par leur peu de moralité à soulever des haines; ainsi à Houaïlou, M. Brissot de Varville, Commissaire de Police, fait venir chez lui des indigènes, leur ordonne de couper sur le terrain du Chef près d’une centaine de cocotiers en plein rapport, puis avec ces arbres, fait construire des poulaillers, des parcs à porcs, etc. Les Canaques réclament l’argent de leur travail. M. Brissot leur répond: “Vous avez travaillé pour le Gouvernement, je ne vous paie pas”.

Or, ces gens avaient été employés malgré eux, car ils sont paresseux et désirent rester tranquilles en vivant de leurs taros et de leurs ignames; L’appât les excite peu, mais faut-il au moins leur solder le prix de leurs journées.

Le Commissaire Central envoie lui-même une dépêche à son agent de Gomen, qui a réclamé le dû des hommes qu’il occupe. cette dépêche est ainsi conçue:

“Dites à vos canaques de venir par terre à Nouméa pour se faire payer”.

N’est-ce pas dérisoire? Ces malheureux vont donc avoir une centaine de lieues à faire pour être payés?

En un mot, de tous côtés, les réquisitions sont abusives; les paiements trop tardifs font croire à un manque de bonne foi de la part de l’Administration; et en effet que peuvent penser les indigènes en présence des faits que je vais encore citer: après le coup de vent de février 1876, les casernes de la gendarmerie, à Coetempoe et à Bouloupari, sont réparées par eux, huit mois après, ils n’avaient point encore reçu d’argent.

En mai 1877, les gens de Naina réparent la caserne de gendarmerie, ils y travaillent longtemps; en mai 1878, ils n’avaient encore rien reçu.

Cependant dans les deux cas, ils avaient réclamé; les pièces indiquant les journées avaient été fournies à l’Administration.

A Bouraké, deux Canaques employés pour l’approvisionnement de la brigade, par décision du 5 avril 1877, n° 337, n’ont été payés que plusieurs mois après leur engagement de 6 mois, malgré deux réclamations, l’une du 26 septembre 1877 et l’autre du 8 janvier 1878. Les états cependant avaient été fournis. On leva d’autres hommes et les premiers furent renvoyés.

On est porté à déduire de tous ces faits, et cela forcément que les Indigènes ne pouvaient plus croire à notre loyauté, que de son côté, l’Administration, ou les gens qu’elle employait, n’avait aucun souci des Indigènes, et ne songeait nullement à les administrer avec un peu de justice, pour en tirer un parti quelconque, et leur prouver que, si nous avions envahi leurs terres, nous voulions au moins donner quelques ressources à ceux qui venaient servir près de nous.

Cette pensée existait peut-être en haut lieu, mais dans tous les cas elle était lettre morte pour certains Colons, pour nos principaux agents qui se laissaient aller à un courant funeste qui nous enlevait toute dignité vis-à-vis de sauvages qu’en résumé nous n’avions pas vaincus, et qui accumulent contre nous, par suite de toutes ces misères, une haine qui n’attendait qu’un incident pour éclater. Cet incident, on le redoutait sans doute, puisque comme nous l’avons vu, on temporisait. le Colonel Gally, lui-même, disait également, à propos de cette affaire de Gomen, qu’en résumé il ne réglait pas, pas plus que les autres: “La répression demanderait du monde et du temps, que tout cela était embrouillé, que ce n’était pas d’ailleurs arrivé à un point où il fallait absolument agir, qu’il préférait ne pas pousser les choses, que le Gouverneur semblait disposé à ne plus exiger les corvées, tout au moins pour les routes”.

Les questions Canaques étaient par trop mises de côté, on ajournait autant que possible le moment de s’en occuper; et cela sans prendre aucune précaution, en présence des avertissements qui surgissaient à tous moments.

PENITENCIERS AGRICOLES

Bien que les pénitenciers est tous une certaine importance, je m’occuperai surtout de celui de la Fonwary qui était sous la direction su Sieur Lécart.

Ce pénitencier est situé sur la rive droite de La Foa; il est séparé du centre agricole du Petit Moindou par la Font-Opata; il était peu susceptible d’extension, d’après ce qu’avait déclaré tout d’abord la Commission de délimitation, cependant cette Commission n’a eu qu’une préoccupation, son développement. Elle avait constaté pourtant que les indigènes avaient été refoulés déjà dans les parties montagneuses et ingrates, et qu’il leur restait à peine des terres de culture suffisantes pour leur existence.

Elle était poussée par M. Lécart qui, soutenu par son Directeur, voulait absorber pour les concessionnaires toutes les terres qui l’environnaient. La concorde cessa presque de suite d’exister entre le Directeur de la Fonwary et le Président de la Commission. M. Lécart ne paraissait plus, il ne voulait donner aucun renseignement pas même sur Ataï, dont les propriétés touchaient aux nôtres; son but était de chasser les indigènes de La Foa; il ne s’en cachait pas, la Commission ne voulait pas le suivre entièrement dans cette voie, mais désirait arrondir le pénitencier, on ne s’entendait pas. M. Lécart avait commencé ses agissements depuis longtemps à la suite de l’assassinat du surveillant Gallemail et de sa famille par les condamnés; ces derniers après leur crime avaient trouvé asile chez les gens de Tia, le Sieur Lécart profite de cette circonstance pour faire prisonniers les principaux Chefs de cette Tribu, il les enferme au pénitencier, puis les fait mettre en liberté. Sur son rapport, le Gouverneur décide le déplacement de cette Tribu qui sera envoyée près d’Emboa, elle pourra avant de partir, enlever ses récoltes. M. Lécart s’y oppose. Un nommé Ripault, ai-je trouvé dans les notes du Colonel Gally, est son exécuteur. Ce Ripault maltraite les indigènes, les bat, lorsqu’il est en vin, disent les Canaques qui ont été interrogés.

Les concessionnaires s’emparent immédiatement des terres des Canaques dépossédés.

Le Sieur Lécart envoie des collections de bois précieux en France (il n’oublie pas la part du Directeur), il a fait couper ces bois dans les hauteurs, mais il ne sait comment les amener au pénitencier. Cependant il veut absolument les avoir; que fait-il? Toutes les occasions sont bonnes pour lui. Il voit un indigène parler à un condamné, il le fait arrêter, fait venir les chefs Ataï et Polio et leur dit: “Je rends la liberté à cet homme si les gens de vos tribus vont chercher les arbres que j’ai fait couper là-haut sur la chaîne”.

Les Chefs se soumettent.

Malgré les prescriptions de la Commission de délimitation, il empêche les indigènes d’enlever les récoltes pendantes qui se trouvent sur les réserves données au pénitencier. Les condamnés mis de suite en concession au milieu des plantations, pillent et volent ce qui leur plaît, même sur les terres canaques. Ils savent que le Directeur ne dira rien.

Le pénitencier s’étend enfin jusqu’à la case d’Ataï dont la haine pour les Européens est connue depuis longue date.

Ces vexations successives, les mauvais traitements, la déloyauté de notre agent ont dû contribuer puissamment à exciter la haine contre nous, et il paraît logique de déduire de ce qui précède que le massacre des blancs a dû être combiné depuis longtemps et cela par Ataï, Chef entreprenant et courageux qui avait été le plus lésé, qui avait vu prendre la plus grande partie de ses villages et de ses plantations.

L’insurrection, paraît-il, a éclaté avant l’heure, Ataï a été contraint par les autres de marcher contre nous avant l’époque fixée. C’est sans doute grâce à cette avance, et au courage de M. Servan, que les gens de Canala ont été pour nous et que peut-être que la ville de Nouméa est encore debout. Le massacre des blancs devait avoir lieu, prétend-on, le jour de l’anniversaire de la prise de possession de la Colonie, le 24 septembre, c’est à dire pendant un jour de fête où toute la population est dehors, aux courses, et les indigènes en grand nombre dans la ville.

Ils venaient ce jour-là de tous côtés, armés en guerre, pour prendre part à nos réjouissances. On ne peut nier les malheurs qui seraient arrivés. On ne peut que maudire un homme comme Lécart; l’enquête judiciaire dirigée contre ce misérable mettra au jour, je l’espère, toutes les turpitudes et blâmera fortement le Directeur Charrière qui l’a soutenu car il ne pouvait ignorer sa conduite connue de tout le personnel de la Colonie. Il devait savoir que ce qu’on appelait la ferme de Fonwary, n’existait pas et n’avait jamais existé, que les plantations dont on parlait avec tant de fracas, étaient nulles, entièrement nulles puisqu’il est impossible d’en trouver trace, que les ateliers qu’on signalait comme exécutant des travaux remarquables n’avaient jamais rien produit, si ce n’est une machine à couper du tabac et quelques meubles.

M. Lécart comme Directeur de la Fonwary n’a songé qu’à lui, il s’est fait une maison de campagne entourée d’un assez joli jardin, et c’est là tout. Il a envoyé des herbiers en France, mais ils proviennent sans aucun doute de l’ancien jardinier du Gouvernement, M. Mancher, aujourd’hui décédé. On se demande comment il a pu tromper tout le monde pendant un temps aussi long. On a cru probablement à ses rapports, puis engagé dans cette voie, on n’a pas osé dire la vérité après avoir vu qu’on s’était -ou plutôt qu’on avait été- trompé. L’enquête fera ressortir en outre les mœurs plus que déplorables du Sieur Lécart qui était accouplé avec des forçats.

CIMETIERES CANAQUES

Les indigènes ont un profond respect pour les cimetières qui renferment les corps de leurs ancêtres; on s’occupe peu de ce sentiment qu’on retrouve pourtant chez tous les peuples. Un M. Lécart dont le nom revient souvent et contre lequel il a paru urgent, heureusement, de faire une enquête judiciaire, ne respecte même pas le lieu de sépulture de la famille du Chef Ataï qui nous a toujours été hostile, et qui a toujours eu vis-à-vis de nous une arrogance qui aurait dû faire ouvrir les yeux de l’Administration.

Il y fait exécuter des fouilles par des condamnés qui lui sont dévoués, par le nommé Pottier entre autres, aujourd’hui évadé et qu’on n’a pas encore retrouvé, il y prend des têtes de mort, des haches en serpentine, des tabous ou fétiches en bois sculptés qui sont envoyés à Paris ou donnés à M. Charrière. Ces faits sont constatés dans les notes laissées par le Colonel Gally, qui tient ces renseignements du nommé Mercury et du Sieur Chibert.

Cette violation des sépultures de la tribu d’un des plus grands chefs n’est-elle pas venue ajouter un appoint à tous les griefs que les indigènes avaient déjà contre nous. On ne peut en douter. Non seulement leurs terres étaient prises en grande partie, leurs cultures étaient ravagées, mais les ossements des leurs étaient jetés au vent.

Il n’en fallait pas plus pour s’attendre d’un moment à l’autre à un soulèvement et pourtant personne ne songeait à prendre quelques précautions.

FEMMES CANAQUES

Les femmes Canaques ne sont qu’un incident dans cette histoire malheureuse, mais il est cependant nécessaire d’en parler, car leur enlèvement a souvent donné lieu à des massacres. En 1867 à Gatope, l’équipage d’un bâtiment est massacré parce que peu de temps avant un autre bâtiment appartenant à ce qu’on appelle des frères de la côte, avait enlevé des femmes. Chêne, dernièrement est massacré pour le même motif.

La tribu de Mavimoin et celle des Adio se font la guerre pour des femmes, des blancs sont encore mêlés à cette affaire.

La plus grande partie des colons de la brousse vivent avec des femmes indigènes, les gendarmes eux-mêmes, complètement isolés au milieu du pays, ne se privaient nullement d’en faire autant.

Il est nécessaire de dire que ces popinées, comme l’on dit ici, préfèrent presque toutes vivre avec des Européens, et cela se comprend facilement; dans les tribus, elles font plus que travailler, elles sont taillables et corvéables, et portent les plus lourds fardeaux. Elles sont en fort petit nombre, relativement aux hommes; aussi ces derniers y tiennent-ils beaucoup, ils ne les voient jamais partir sans le plus vif mécontentement.

M. Lécart n’hésitait pas, s’il ne les prenait pas pour lui, à leur faire exécuter des corvées, alors même qu’elles étaient enceintes; elles remplaçaient probablement les hommes qu’il demandait pour un travail personnel et qui n’avaient pas répondu à son appel. Il y avait quelquefois dix popinées dans une corvée.

Ces enlèvements de femmes par les Européens, ces corvées de la Fonwary, privaient non seulement les indigènes de bras pour faire les ouvrages les plus pénibles, mais devaient peu à peu dépeupler les tribus qui étaient encore plus qu’autrefois privées des jouissances du mariage, si on peut nommer mariage l’acte par lequel il est entendu qu’un Canaque et une femme indigène vivront ensemble. C’était attirer des haines et l’esprit de vengeance.

Et ces faits d’enlèvement n’étaient pas les seuls, comme nous l’avons vu.

POLICE INDIGENE

Un des torts de l’Administration précédente, du moins à nos yeux, est d’avoir organisé une police avec des indigènes de Nouvelle-Calédonie.

Cette police recrutée parmi les hommes les plus jeunes et les plus forts des tribus, était destinée à rechercher surtout, et à arrêter, les déportés et les transportés évadés. En agissant ainsi à quoi la dresse-t-on? à une espèce de chasse à l’homme blanc, à quelqu’un qui n’est pas de sa couleur. On lui recommande de ne rien négliger pour opérer les arrestations qui lui incombent, de ne point craindre les résistances qu’elle peut éprouver et d’employer, si besoin est, ses armes, c’est-à-dire les casses-têtes.

Les Canaques apprennent ainsi, il est vrai, à mépriser les gens qu’ils appellent les tayos forçats, mais qui n’en sont pas moins de la race qui est venue s’établir en Nouvelle-Calédonie; par suite, ils n’auront bientôt plus qu’un pas à faire pour nous prendre en dédain.

Quelquefois ils ficellent les condamnés qui ne veulent pas marcher après les avoir violentés assez rudement, pour ne pas dire plus, et les ramènent ainsi à Nouméa, où ils reçoivent pour chaque prise une somme de cinquante francs.

Cet argent leur sert à se livrer à toute espèce de désordres, ils s’enivrent et on les voit même dans les bras de femmes blanches qu’il est inutile de qualifier.

En un mot, habitués à mépriser la plus grande partie de la population de l’île, ils mettront bientôt de côté le peu de respect qui leur reste pour les honnêtes gens.

Ils s’habituent en outre, pendant leur chasse aux condamnés, à une guerre de surprise. Ils voient à Nouméa malheureusement quelquefois des soldats pris de vin, les arrêtent et finissent par croire que nos hommes ne sont pas plus redoutables que les gens dont j’ai parlé tout-à-l’heure.

Un grand nombre de Canaques que nous avons ainsi employés, sont aujourd’hui parmi les insurgés, ce sont eux qui résistent le plus et qui engagent les autres à ne pas renoncer à la lutte.

Ils connaissent nos habitudes.

La confiance était tellement grande qu’on leur donnait des armes pour aller à la chasse, ils assistaient à nos tirs à la cible et se rendaient très bien compte que chaque coup de fusil ne tuait pas un homme.

Tous ces faits ne les provoquaient-ils pas à la révolte? Surtout lorsqu’ils voyaient le peu de troupes que nous avions.

L’on prétend que l’Administration eût souri si on lui eût parlé de crainte à avoir.

Autrefois la côte Est ne comprenait pas la côte Ouest, de tribu à tribu le langage était différent, à notre contact il s’est formé un idiome dit de la côte que presque tous comprennent.

Les indigènes pouvaient donc s’entendent entre eux en retournant dans leurs tribus, y parler de leurs intérêts communs et enfin ourdir le complot qui a donné lieu à un soulèvement sur la plus grande partie de l’île. Si l’accord n’a pas été général, on ne peut nier qu’il y ait eu entente dans certaines régions. L’Administration avait de plus des indigènes dans tous les bureaux, les marchands en avaient également chez eux, leur attitude assez menaçante effraya la population de Nouméa au moment de l’Insurrection; l’autorité supérieure fut forcée de les interner à l’île Nou.

CHEFS D’ARRONDISSEMENTS

Avant de parler des Chefs d’arrondissements, il est nécessaire de dire quelques mots de M. Charrière, Lieutenant-Colonel en retraite, Directeur des Services Pénitentiaires et d’établir la situation qu’il occupait dans la colonie.

Je suis forcé de l’avouer, d’après plusieurs dossiers présentés à la Commission, d’après les renseignements qui nous ont été donnés, M. Charrière était un petit potentat; homme intelligent on n’en peut douter, tous les moyens lui étaient bons pour arriver au but qu’il s’était fixé, il avait fini par tout absorber, il possédait la confiance entière et l’appui du Gouverneur, tandis que les autres Chefs d’Administration luttaient vainement contre cette influence. Il obtenait de faire maintenir dans son emploi, malgré l’avis unanime du Conseil privé, le Sieur Lécart, Directeur de la Fonwary, qui était arrivé à faire croire qu’il avait sur sa derme 50 000 pieds de sandalier, etc. Nombres fictifs auxquels on ajoutait foi, et qui n’avaient jamais existé que sur le papier. La ferme n’a pas souffert de l’insurrection et pourtant on n’y trouve seulement aujourd’hui que 3 ou 4 pieds de santal. Du reste, un inventaire sérieux a été fait par M. Hayes, successeur du sieur Lécart, il constate ce que nous avançons. M. Charrière est bien coupable de s’être ainsi laissé tromper et d’avoir par suite abusé de la confiance de l’Amiral.

Que s’était-il passé entre M. Lécart et M. Charrière pour que ce dernier le soutint ainsi? Je l’ignore; pourtant il connaissait la réputation de son subordonné, réputation tellement détestable qu’on est allé jusqu’à l’accuser d’avoir fait tuer le Colonel Gally, par des forçats qui lui étaient dévoués. L’embuscade dans laquelle cet officier a trouvé la mort est la seule faite par l’ennemi depuis le commencement de l’insurrection; on a lieu d’être surpris de ne pas la voir se renouveler.

Un arrêté a créé trois Chefs d’arrondissements à UaraÏ, Bourail et Canala, mais comme il existe des pénitenciers sur ces trois points, M. Charrière, dont l’influence se manifeste à chaque instant, les englobe complètement dans son service.

Le 31 juillet 1872, M. le Vice-Amiral Pothuau rappelle que ces fonctionnaires ne peuvent être compris dans le budget de la Déportation et de la Transportation; qu’avant d’être Commandants de pénitencier ils sont Chefs d’arrondissements, que c’est cette dernière dénomination qui est leur titre réel, et qu’elle doit par conséquent déterminer l’imputation de leur traitement.

Malgré cette dépêche, en vertu de l’article 4, deuxième paragraphe de l’annexe à l’arrêté du 10 octobre 1872, réglant les attributions du Directeur du service pénitentiaire et qui s’exprime ainsi: “Le Directeur du service pénitentiaire et ses représentants les Commandants d’arrondissements, etc.” Ils continuent à être des fonctionnaires de M. Charrière.

Le décret organique du 12 octobre 1874 concernant le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, ne change rien à cette manière de faire. Le Directeur s’appuie sur l’article 132 qui se termine ainsi: “Il (le Directeur des pénitenciers) donne des ordres aux Chefs des Circonscriptions territoriales pour tout ce qui se rapporte à la participation de ces Chefs aux opérations concernant l’Administration Pénitentiaire”, pour obtenir que ces officiers soient entièrement sous ces ordres.

Tel n’était pas pourtant le but des arrêtés et décrets et en effet, le 9 août 1877, le 3è Bureau à Paris demande, dans une dépêche au Gouverneur, ce que vient faire M. Charrière dans une proposition formulée pour un Chef d’arrondissement et rappelle que ce directeur n’a pas à proposer pour cet emploi.

Pas plus que précédemment, on n’a tenu compte de cette observation. Aussi qu’arrive-t-il depuis longtemps déjà? Il est facile de s’en rendre compte.

En août 1873, la correspondance du bureau des affaires indigènes s’arrête entièrement.

Les indigènes sont délaissés, on entretient à peine des rapports avec eux, on ne s’occupe plus ni de leurs mœurs ni de leurs coutumes, on se désintéresse même de leurs cultures, on s’inquiète fort peu qu’ils envoient ou non des enfants à l’école. On les laisse pour ainsi dire à leur ancienne sauvagerie; au lieu de les empêcher d’aller dans les propriétés des blancs, et surtout dans les maisons, on lève cet interdit, ils peuvent même porter des armes (5 mai 1873) et se présenter armés au chef-lieu.

Si les Chefs d’arrondissement n’avaient point été à la disposition du Directeur de la Déportation et de la Transportation, il en eût peut-être été autrement. Dans tous les cas, on n’eût pas vu à Uaraï, depuis le 13 mai 1874 jusqu’au 13 novembre 1877, 7 Chefs d’arrondissement se succéder. ces officiers ne convenaient pas à M. Lécart, chargé du pénitencier de la Fonwary, protégé du Directeur.

Le bureau des colonies en envoyant ce sieur Lécart en Calédonie avait dû lire dans son dossier qu’il avait été renvoyé de Cochinchine par l’Amiral Krantz et cela après une enquête qui lui avait été fort peu favorable.

Les officiers nommés s’attendaient à être changés d’un moment à l’autre, ils se désintéressaient par suite de toutes les questions indigènes, ils savaient qu’il fallait surtout contenter M. Charrière sur la proposition duquel ils avaient été nommés.

La Direction de l’Intérieur, n’ayant aucune influence, n’a pas osé défendre les Chefs d’arrondissement, eux seuls cependant comme autrefois, avant 1873, étaient à même de la bien renseigner, elle se contenta d’avoir un bureau d’immigration; au lieu de connaître tout ce qui se passait, les injustices commises par les uns et par les autres, elle s’occupait des Canaques seulement pour frapper, un peu à tort et à travers, les Tribus, afin d’obtenir des corvéables et cela sans bien connaître les effectifs, ni les époques de plantations, moment où tous les bras sont nécessaires.

Il est donc important de créer près du Gouverneur un bureau politique dont les représentants seront de vrais Chefs d’arrondissement, correspondant directement avec lui, s’occupant des natifs, apprenant leur langue si c’est possible, étudiant leurs affaires, leur rendant la justice, etc. si l’on veut éviter de nouveau, à un moment donné, un soulèvement qui n’aura été prévu par personne et qui sera une deuxième édition de ce qui vient d’avoir lieu.

L’impulsion donnée sera alors réelle, on n’employera plus les moyens de la Direction de l’Intérieur, moyens qui se bornaient à rendre constamment les Chefs responsables, et surtout à les mettre en prison aux fers, si les hommes corvéables demandés n’arrivaient pas immédiatement, si un coupable n’était pas livré de suite, etc., etc.

COMMISSION DE DELIMITATION

Le Contre-Amiral de Pritzbuer jugeant qu’il importait, dans l’intérêt général, de préciser les points du Territoire de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances occupés par les tribus indigènes, autant pour garantir les Canaques contre tout envahissement que pour permettre au Domaine de disposer en faveur de la colonisation de terres inoccupées, a pris un arrêté relatif au cantonnement des indigènes le 6 mars 1876. L’article 1er dispose que: “Il sera limité pour chaque tribu de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances autant que possible sur le territoire dont elle a la jouissance traditionnelle un terrain proportionné à la qualité du sol et au nombre des membres composant la tribu”. La première opération effectuée en vertu de cet article a été consacrée à la date du 17 octobre 1876 et concerne les tribus de Houaïlou, Canala et Nakéty. Ensuite, la Commission a procédé à la délimitation du pénitencier agricole de Fonwary et des tribus indigènes de l’arrondissement de Uaraï le 17 juin 1877. Or, voici ce que je trouve dans ces rapports: elle constate que “dans la vallée de Fonwary, les indigènes ont été refoulés dans des parties montagneuses et ingrates où il leur reste à peine des terres de cultures suffisantes à leur existence, que la rive gauche de La Foa et de Méharé offre une très petite surface de bonne terre et qu’au-delà des limites Nord on ne trouve plus que des montagnes élevées couvertes de bois”. Cependant, la Commission, comme je l’ai déjà dit, veut augmenter le développement du pénitencier, alors, elle propose de l’étendre dans la direction de l’est, en remontant La Foa jusqu’au village de Pierra, elle arrive ensuite aux terres d’Ataï et constate que la superficie en hectares qu’on lui laisse est loin d’être entièrement cultivable, que les terres bonnes sont forts restreintes, qu’elles occupent les rives de la Fonwary, principalement dans le voisinage du pénitencier. Elle dit ensuite qu’Ataï est un des chefs les plus anciens et les plus redoutés, que le pénitencier a déjà réduit considérablement les parties réellement bonnes de son domaine; cependant, la Commission ne fait rien pour éviter de surchauffer, si l’on peut s’exprimer ainsi, la haine de cet homme; elle semble avoir obéi à des exigences qu’elle n’a pas osé écarter ni même combattre, exigences provenant de M. Lécart soutenu par son Directeur. Son Président, sans aucun doute, en appelant l’attention sur la situation qu’il signale, a eu pour but de se mettre à l’abri et de décliner la responsabilité qu’il encourt à la suite d’une délimitation qu’il trouve lui-même si désavantageuse pour les indigènes, ou tout au moins, d’attirer les regards du Chef de la Colonie. En continuant à parcourir le rapport de la Commission de délimitation, je trouve encore: “Pour la tribu de Poquereux, toutes les terres de la rive gauche ont été affranchies de l’occupation canaque au profit de la colonisation”. La Commission ne juge pas utile de s’occuper de quelques tarodières cultivées par les indigènes dans la vallée de La Ouamo, tributaire de La Foa, la terre de Poquereux lui ayant paru suffisante pour la population. Les tribus de Méharé, Tom et Paraoué occupent divers points éloignés les uns des autres, la Commission se croit obligée de procéder par des des limitations partielles afin de ne pas laisser dans les territoires indigènes de vastes superficies inutiles aux Canaques et précieuses comme pâturages. Pour La Foa, la Commission, bien qu’elle ait réduit, dit-elle, considérablement l’occupation qui s’étendait sur les deux rives, réduit encore le territoire proportionnellement à la population et constate en terminant “que les terres qu’elle laisse sont généralement très ingrates”. Toutes les tribus dont je viens de parler se sont révoltées; La Commission aurait dû déclarer qu’elle ne pouvait marcher dans la voie qu’on la forçait de prendre, elle aurait ainsi, sans aucun doute, évité d’aviver la haine des noirs contre nous. Mais ses membres croyaient les indigènes soumis, ils proposaient même de les assujettir à un impôt en nature. Leur illusion a dû cesser.

DES POSTES

Depuis1870, tous les postes militaires en dehors de Nouméa, à l’exception de ceux de la Transportation, ont été abandonnés. En particulier ceux de Wagap, Oubatche, Pouembout, Balade, Bondé. Ils avaient coûté 64 500 francs, sans compter le travail des soldats qui les avaient construits sans être rétribués, sans parler de tout le matériel du génie qui a été abandonné et perdu. Ils avaient été élevés successivement à la suite d’une insurrection ou de massacres commis par les indigènes. On ne pouvait l’avoir oublié. La première pensée de l’autorité, aussitôt la paix, aurait dû avoir pour but la réoccupation des endroits où avait stationné les troupes. Si ces dernières avaient été nécessaires avant la guerre dans certaines localités, il était plus que probable qu’elles l’étaient encore après puisque le pays était loin d’être conquis. Les faits antérieurs ne servirent à rien, on ne songea plus, pour ainsi dire, aux Canaques, on n’eût pour objectif que les déportés et les transportés.

Ces postes, construits les uns après les autres, démontraient pourtant d’une manière positive que les tribus du littoral et de l’intérieur avaient grand besoin d’être surveillées. Reliés par des routes, ils auraient servi d’abris, de lieux de repos et de ravitaillement à des colonnes volantes qui auraient parcouru le pays. La tranquillité eût été ainsi assurée. Le Gouverneur actuel a adopté ce système qui nous donnera bientôt, je l’espère, des résultats excellents, car les Canaques sauront que nos soldats installés dans le pays, que nos colonnes mobiles sont là pour réprimer de la manière la plus sévère les fautes qu’ils pourraient commettre.

NOTRE MANQUE DE PRESTIGE

Le manque de prestige d’un grand nombre de colons, de beaucoup de nos employés, voire même de quelques officiers, n’est pas à négliger dans cette enquête. Avant l’Insurrection, les officiers de marine qui visitaient les Loyalty, les arrondissements de Canala et du Diahot, étaient frappés de l’attitude méfiante, dédaigneuse et sournoisement hostile des indigènes à notre égard. Ils attribuaient tous cette attitude à la manière dont quelques colons et l’Administration se comportaient avec eux et au manque absolu de prestige à leurs yeux. Les choses étaient poussées si loin qu’un Chef des Loyalty ne craignait pas de faire la réponse suivante à un de nos représentants. Voici le fait: Le Chef venait d’acheter une embarcation de 1000 francs à un anglais. Notre représentant lui fit remarquer que s’il s’était adressé à lui, il l’aurait eu pour moitié prix. Le Chef lui répondit sans hésiter: “Oui, je t’aurais donné 1000 francs mais je n’aurais jamais eu d’embarcation”.

Notre pauvreté de moyens pour exercer une domination était poussée aux dernières limites. Notre parcimonie pour les dépenses les plus indispensables était par trop complète. Le dénuement chez les agents de l’autorité, était entier. Les officiers étaient et sont misérables, pas logés, car on ne peut appeler logement les cases qui leur étaient et leur sont encore louées à des prix fabuleux. Quelques-uns d’entre eux recherchaient les pénitenciers pour être mieux payés et allaient même jusqu’à servir près de M. Lécart. Tout cela était affligeant à voir lorsque l’on regardait de près et a, peu à peu, amené les Canaques à nous prendre en une sorte de dédain. Si l’on ajoute que dans les engagements avec eux quelques colons et l’administration ont souvent manqué, les premiers de loyauté, la seconde d’exactitude, et que, dans un esprit d’économie toujours ruineux qui lui semble particulier, elle a lésiné sur les moindres salaires et jusque dans la manière de les payer. Que de plus, en tant qu’autorité, elle s’est toujours montrée pour eux inintelligente, tracassière et arbitraire. Il n’est pas étonnant que du dédain pour nous ils soient passés à l’idée de secouer un joug qui ne leur apparaissait plus redoutable. L’Administration se servait de ses agents pour payer les Canaques, elle retenait le 3% sur les salaires. Les indigènes ne comprenaient rien à cette retenue et étaient persuadés, comme ils le sont encore, qu’ils étaient volés par ceux qui étaient chargés de les solder. Nous n’avions plus de postes sur le littoral, quelques gendarmes étaient épars ça et là dans l’intérieur, les forces constituées capables de prévenir un mouvement ou d’y résister n’existaient pas. La tentation pour les indigènes devait donc être bien grande et elle l’a été en effet. On retrouve, et je le dis avec peine, dans cette enquête, et cela constitue une faiblesse de la part de la direction de l’intérieur qu’il est difficile de définir. Le tort a été d’accepter la situation qui lui était faite par une subordination complète des intérêts de la colonie à ceux du service pénitentiaire dont le directeur couvrait de son appui des gens dans le genre du Sieur Lécart, d’un nommé Boissé, Chef de la Police Indigène et d’un monsieur Audet, Commissaire de la transportation, qui était maintenu malgré la réprobation publique. La Direction de l’Intérieur avait à ses gages une armée de parasites, géomètres, employés de tous genres, il lui fallait de l’argent à tout prix pour les solder et malheureusement elle avait un précieux instrument pour tâcher d’en forger: les réserves du Domaine. Elle concédait trop souvent des terres, et cela jusqu’en 1876, sur la déclaration du demandeur et sans délimitation.

NOS VOISINS D’AUSTRALIE

Il existe encore un point sur lequel je crois devoir rappeler l’attention, c’est la part plus ou moins grande qu’ont pris les anglais d’Australie à faire connaître nos désastres militaires de 1870 aux indigènes qui, par suite, ont été persuadés que le moment favorable pour nous expulser était arrivé.

Les bonnes résolutions qui existent entre Londres et Paris ne permettent pas de soupçonner le profond sentiment de jalousie avec lequel les Australiens ont vu et voient encore notre occupation en Nouvelle-Calédonie. Malgré la sérieuse influence qu’ils possèdent ici par le nombre de leurs nationaux, de leurs capitaux et surtout par les besoins journaliers de notre existence même, ce sentiment se révèle à chaque page de tous les livres, de tous les journaux publiés à Sydney ou à Melbourne. On y trouve des accusations constantes contre la France. Nous accumulons pour eux, dans notre colonie, troupes et navires pour être prêts en temps de guerre. C’est presque une menace. Notre voisinage gêne en outre les opérations de recrutement aux Nouvelles-Hébrides pour les colonies de Queensland. Enfin, l’on ne doit pas oublier que les Canaques parlent l’anglais de préférence au français. Par conséquent, on explique facilement que les récits amplifiés des caboteurs en passant de bouche en bouche aient fait que les indigènes en soient arrivés à imaginer que nous n’avions plus les moyens de conserver notre conquête. Cette pensée devait leur venir à l’esprit avec d’autant plus de facilité qu’en même temps, par une coïncidence fâcheuse, l’Administration semblait prendre a tâche d’accumuler les causes de mécontentement chez les Canaques. Elle changeait la politique suivie dès l’origine, supprimait les postes, mettaient toute la garnison aux mains du service pénitentiaire. On ne voyait plus un seul uniforme en dehors des endroits occupés par la Transportation et la Déportation. Les rebelles pouvaient donc croire qu’ils ne trouveraient devant eux que quelques colons sans défiance et mal armés.

LES COLONS

Les colons ont payé bien cher leur imprévoyance puisque un certain nombre d’entre eux ont été massacrés. Faut-il, comme je l’ai dit au début de ce rapport, mettre de côté la part qu’ils ont supportés, les uns volontairement, les autres inconsciemment aux causes de la révolte? je ne le crois pas. Il faut établir d’une manière claire la somme des faits petits ou grands qui leur incombent et qui, accumulés de façon constante, ont, sans aucun doute, contribué au soulèvement dont nous recherchons les causes. J’ai dit déjà, combien les indigènes exécraient les corvées. M. de Coutouly, qui avait besoin d’eux, qui les exploitait peut-être un peu, se fait le défenseur de ceux qui l’entourent et cela près de la Direction de l’Intérieur. Le 19 mars 1878, le Chef d’arrondissement d’Uaraï informe que Arréqui, Chef de la tribu de Tom, ne veut plus fournir de Canaques pour remplacer ceux qui ont fini leur temps et que M. de Coutouly a engagé ce sauvage à ne plus obéir. Il nie d’abord le fait, puis poussé dans ses derniers retranchements il répond: “Qu’en bonne justice on doit traiter les natifs en citoyens français, que la Révolution, du reste, a aboli les corvées”.

Arréqui qui survient au milieu de cet entretien, il ne parait pas décidé à obéir, on est obligé de le menacer de la prison à Teremba.

Quelques jours se passent en attendant les gens demandés. Sur ces entrefaites l’Amiral de Pritzbuer arrive dans l’arrondissement avec le Directeur de l’Intérieur qui lui soumet la question, en faisant entendre toutefois dans qul but M. de Coutouly se faisait le défenseur d’un Chef de tribu.

Il est décidé par le Gouverneur que les Chefs qui ne voudraient plus envoyer d’hommes agiraient comme ils l’entendraient.

Les Canaques paraissent satisfaits.

Il n’en ressort pas moins de ceci que M. de Coutouly avait fait une mauvaise action en se mettant en travers des ordres donnés par l’autorité supérieure, pour soutenir nos ennemis qui n’étaient peut-être que trop disposés déjà à croire à notre faiblesse. Ne leur faisait-il pas comprendre ainsi que dans le moment, un soulèvement de la plus grande partie des Tribus avait chance de réussir.

Arréqui est encore à la tête des révoltés.

En 1875, une enquête est faite au sujet des prétentions de certains colons, de M. Schiele entre autres. Plus tard, dans une Commission, on croit juste d’admettre ce que demande M. Schiele qui, pourtant, a un peu exploité les Indigènes en les employant à de grands travaux, à un prix plus que minime, et qui loin d’être satisfaits veut encore prendre leurs terres.

Ces terres ont été vendues précédemment pour cinq ans tout d’abord, en laissant toutefois aux indigènes le droit de conserver et de cultiver celle où sont leurs taros, etc. Au bout de ces cinq années, si ces terres n’ont pas été achetées définitivement, elles peuvent être reprises ou vendues à tout autre en sauvegardant comme précédemment, d’après les termes du contrat, les possessions Canaques. L’Administration n’ignore pas, ne doit pas ignorer ces clauses, M. Benet Chef du service des Domaines doit surtout les connaître, elles sont venues sans aucun doute à la connaissance de M. Schiele qui se fait acheteur. Il obtient cependant dans son contrat de vente qu’il ne soit plus parlé de terres réservées aux indigènes et fait rendre en conseil privé une décision d’expulsion.

Le nouveau Gouverneur venait d’arriver, il s’était décidé avec peine à rendre cet arrêté, et ce n’est qu’après avoir longtemps questionné et qu’on lui eut affirmé qu’on ne lésait personne, qu’il consentit à signer la pièce qu’on lui présentait, tout en se réservant le droit de revenir en arrière si sa bonne foi avait été surprise.

La Direction de l’Intérieur avait donc oublié les termes du contrat mais M. benet ne pouvait être dans le même cas. Quel intérêt avait-il en agissant ainsi? Je l’ignore. dans tous les cas on doit trouver qu’il tranchait les différends avec une légèreté sans pareille.

Le 4 juin, le Directeur des Domaines envoie un télégramme pour notifier la décision rendue en faveur de M. Schiele, décision qui expulse les indigènes le 31 octobre 1878 de leur territoire. Le Chef Chérika, après avoir entendu la lecture de l’arrêté dit : “Comment ferons-nous en attendant qu’on nous donne des terres? On veut que nous allions chez Jacques qui a à peine de quoi vivre, que le Gouverneur nous donne des terres où nous puissions vivre tranquilles”.

L’Officier de gendarmerie dans l’arrondissement duquel ces faits se passent, se rend alors à Nouméa, les explique au Ct Olry, qui revient sur ce qui a été fait, indemnise M. Schiele qui se prête de mauvaise grâce à cette décision qu’il devait pourtant prévoir.

Comment un pareil fait a-t-il pu se produire? M. Benet seul peut le savoir ainsi que M. Schiele.

N’est-on pas en droit de déduire de ce qui précède que si un Officier n’avait pas mis au jour toute cette affaire, en venant l’expliquer de nouveau, M. Schiele ou M. Benet nous faisait un ennemi de Pierre Chérika tandis qu’il en a été autrement.

Si les employés du Domaine et de la Direction de l’Intérieur ne sont pas coupables on peut tout au moins dire qu’ils remplissent leur rôle d’une singulière façon, si toutefois ils n’ont pas cru qu’il était tout à fait inutile pour un nouveau de conserver les droits acquis des Canaques.

En 1877, le 28 avril, le chef Padjoroumi, se plaint de M. Boutan dont le bétail a brisé les barrières servant à clôturer les plantations d’ignames, de taros et de bananiers. La Direction de l’Intérieur demande qu’on constate les dégâts par un procès-verbal, mais elle suspend son jugement; le 12 octobre l’affaire n’est pas terminée, elle ne peut admettre que M. Boutan n’ait pas sa part sur le lot 46, ni que M. Boutan expulse les indigènes de l’endroit où ils ont habituellement leurs cultures. Les droits de chacun, dit-elle, sont réglés par l’article 4 de l’arrêté de janvier 1871; ainsi que par l’article 7; invitez les parties à rester dans les limites de leurs droits réciproques. Qu’espérait-on obtenir en agissant ainsi? Rien probablement M. Boutan songeait à ses intérêts et fort peu à ceux des Indigènes de Bouloupari où se passait ce fait.

Par lettre du 28 mars la Direction de l’Intérieur est prévenue que le locataire d’un terrain à Thio a invité les Canaques de la Vallée à avoir à déguerpir pour lui faire place. De plus le bétail de ce colon a ravagé les plantations des Indigènes.

Le 16 mai 1877, la Direction est encore obligée de prévenir un colon de Yaté d’avoir à clore sa station, son troupeau ravage les cultures canaques.

A la date du 12 octobre 1877, le Directeur écrivait à un habitant: “Les Canaques se plaignent à Bouloupari d’être chassés des terres qu’ils ont toujours occupées sur le lot etc. Je dois vous rappeler qu’aux termes de l’article 7 de l’arrêté du 26 janvier 1871, tous les occupants avec droits de préemption ont pris l’engagement de respecter le droit des Indigènes, l’Administration ne peut qu’exiger la stricte exécution de cet engagement jusqu’au moment où la délimitation des Tribus permettra de définir les droits de chacun”.

Les massacres de la Poya retombent sur M. Houdaille d’après les détails recueillis près des Canaques de Nékliaï, réfugiés à Houaïlou depuis l’insurrection.

M. Houdaille était intelligent, avait de l’activité, du courage et de l’aptitude à commander, c’était même, dit-on, un colon sérieux; il avait quelques capitaux et jouissait d’une grande influence dans la région, mais il avait vis-à-vis des Canaques des allures assez féodales et ses voisins le soutenaient seulement par esprit de race; quelques-uns étaient loin de partager sa manière de voir.

Dans une longue lettre il raconte à sa manière l’origine de la querelle du 14 avril entre le chef Mavimoin et la tribu d’Adio, à propos de l’enlèvement d’une femme, mais ce qu’il ne dit pas, c’est que la femme enlevée était destinée, par lui, à un de ces amis et qu’elle avait été payée par le don de deux fusils. Si, comme M. de Giverdy l’affirme, M. Houdaille croyait à une insurrection prochaine, il était plus que prudent.

L’intérêt qu’il portait à la tribu de Nékliaï, tenait à ce que le Chef Mavimoin était à sa discrétion, cette tribu était à 5 ou 600 mètres de son habitation, elle lui fournissait les bras nécessaires à son exploitation.

Mavimoin était détesté par les tribus de la Basse-Poya et par les Nékliaï eux-mêmes. Houdaille, en soutenant ce chef avait tué 12 guerriers, suivant les uns, 30, suivant les autres, des tribus d’Adio et de Mouro.

Ce premier succès avait monté les têtes. Houdaille a sollicité alors les tribus de Krady, de Néo, de Mendaoua, de Népou et de Béco de marcher avec lui, mais ces dernières surexcitées par les émissaires de Guao et de Nékoui, résolurent de marcher contre Houdaille lui-même qu’elles savaient possesseur d’armes et de munitions. Elles hésitent cependant, les Chefs de Néo et de Mendaoua vont trouver le colon Giraud, assassiné depuis, et lui déclarent qu’il faut que Houdaille parte, qu’ils détestent Mavimoin, qu’on ne veut pas mêler Houdaille à cette affaire, Giraud n’o btint rien.

Ce furent ces mêmes Canaques qui tuèrent, et pillèrent toutes les habitations.

En résumé, M. Houdaille, en prenant part à la querelle des Canaques, querelle à l’origine de laquelle il n’était pas étranger; en mettant ses armes au service d’une Tribu, a compromis la sûreté des Colons; ces derniers ne se sont guère prêtés, du reste, à la conciliation.

Les faits que je viens d’énumérer en parlant des colons, ne sont pas les seuls. Il en découle cependant qu’ils voulaient, surtout les éleveurs, déposséder du sol, et cela le plus promptement possible, les noirs qui l’occupaient, et qu’ils considéraient comme fort peu redoutables. Il y avait imprévoyance flagrante de leur part, imprévoyance de l’Administration qui ne réglait rien, qui laissait faire ne voulant pas ou remettant à d’autres temps de s’occuper d’une manière sérieuse des Indigènes qui pendant ces atermoiements songeaient à en finir avec nous.

Les éleveurs, quelques colons de la brousse, comme on les appelle ici, n’étaient pas les seuls à soulever des haines en exploitant d’une manière déloyale les Canaques qui exécutaient des travaux fort pénibles pour des rétributions dérisoires: les marchands de l’Intérieur leur vendaient à des prix fabuleux le moindre objet et le donnaient, sous leurs yeux, à des blancs, pour des prix fort modiques.

L’objet vendu absorbait plusieurs journées de travail de l’Indigène qui était ainsi dégoûté de plus en plus d’être employé près des Européens.

ADMINISTRATION

Nous venons d’examiner les reproches qu’ont peut adresser aux colons, pouvons-nous en conclure qu’ils ont la plus grande de responsabilité dans la révolte calédonienne? ce n’est pas notre sentiment. Et, en effet, il faut, je crois, remonter plus haut et faire intervenir ici l’Administration.

Les colons n’étaient, en résumé, comme dans tout gouvernement, que des administrés. Pourquoi les laissait-on agir à leur guise? Pourquoi aucune mesure vis-à-vis d’eux et des Indigènes n’était-elle prise, puisqu’aucun des faits dont nous venons de nous entretenir n’était ignoré.

Pourquoi continuait-on à délivrer des terres à des tribus qui n’étaient pas conquises et qui ne nous connaissaient pas. Pourquoi intercalait-on, pour ainsi dire, des blancs au milieu des Canaques?

L’Administration prétend que souvent, en concédant des terrains, elle a prévenu les blancs qui venaient en Nouvelle-Calédonie qu’elle ne s’engageait à aucune responsabilité, et que c’était à leurs risques et périls qu’ils s’établiraient sur la portion qui leur était vendue.

Ce langage, de sa part, ne pouvait et ne peut être admis.

L’autorité devait et doit, comme partout, aide et protection à ceux qui venaient coloniser. Si elle se croyait, ou était, incapable de défendre les habitants, elle aurait dû cesser immédiatement les ventes qu’elle augmentait au contraire le plus possible.

Elle savait très bien, comme nous l’avons dit souvent, que le pays n’était pas entièrement à nous et qu’en définitive nous ne possédions d’une manière réelle que la partie de l’Ile dont nous avions combattu et vaincu les tribus. Que les tribus voisines avec lesquelles nous n’avions pas eu la guerre n’admettaient pas que le sol sur lequel elles étaient ne leur appartînt plus et qu’on serait peut-être forcé, à un moment donné, pour y avoir et y maintenir des stations sans trop de dangers, de les combattre d’une manière sérieuse.

L’Administration avait pour devoir d’éclairer le Ministère à cet égard et d’attendre, après avoir dit la vérité sur la question Canaque, avant d’envoyer des gens dans la brousse (expression consacrée) qu’on eût mis à sa disposition les moyens préventifs pour être prête devant les éventualités qui pourraient surgir. Elle aurait dû réclamer des troupes suffisantes que la Métropole ne lui aurait pas refusées si elle avait exposé la situation d’une manière précise. En cas de fin de non-recevoir elle eût été au moins à l’abri de toute attaque et personne ne pourrait aujourd’hui lui dire qu’elle n’a pas marché dans la voie que lui traçait son devoir.

Dire la vérité était pour l’Administration une chose capitale, de conscience, et elle ne l’a pas fait. Avec les soldats qu’on lui aurait certainement donnés, elle aurait pu construire des Postes, augmenté ceux qui avaient existé à mesure que les Colons s’avanceraient vers l’intérieur. Les déportés et les transportés l’absorbaient sans doute, elle ne songeait qu’à eux, le reste n’était rien pour elle.

Lorsque la France a planté son drapeau en Nouvelle-Calédonie c’était annoncer aux puissances étrangères qu’elles ne pouvaient plus y mettre le leur, mais l’Administration devait comprendre que cela ne voulait pas dire en même temps: “Nous avons conquis le pays”.

Elle aurait dû se renseigner, si toutefois elle ne l’était pas, ce qui est peu admissible, et savoir qu’il est loin d’en être ici comme en Europe où, lorsqu’on a fait prisonnier le Chef d’un Etat, ou pris sa capitale, le pays se considère vaincu.

En Calédonie, la défaite d’un Chef ou celle de la Tribu entraine presque toujours la perte du territoire de la tribu seulement, mais la voisine qui n’a jamais eu, la plupart du temps, de relations avec la première, s’occupe fort peu de ce qui se passe à côté d’elle, et lorsqu’on vient chez elle, elle se prépare à la guerre qui éclatera dans un temps rapproché, si elle n’éclate pas de suite.

Cette manière d’être des sauvages chez lesquels nous étions venus nous établir était connue de l’Administration. A-t-elle prévenu de ce qui pouvait arriver? A-t-elle adressé des rapports en haut-lieu, à ce sujet, pour prouver que la situation pouvait devenir critique d’un moment à l’autre et qu’elle était dans l’impossibilité de défendre ses administrés? Je ne le crois pas. Pour elle, il n’y avait plus d’Affaires Indigènes.

Elle ne prenait plus aucun ménagement vis-à-vis des premiers habitants de l’Ile. Avait-elle besoin d’un interprète, elle ne s’informait pas si cette position convenait ou ne convenait pas à celui qui pouvait lui être utile. Elle expédiait une dépêche à la Gendarmerie et tout était dit; ainsi le 27 août 1877, le Directeur de l’Intérieur écrivait: “Nous, Directeur de l’Intérieur, prions ou bien requérons M. le Ct de la Gendarmerie de faire lever dans les tribus indigènes de Bouloupari un Canaque sachant parler le français ou l’anglais pour remplacer l’Indigène Mono, employé comme aide-surveillant au Service-Télégraphique”. Quel service pouvait-elle obtenir de gens pris ou traités de la sorte?

D’un autre côté l’Administration semble prendre à cœur d’enseigner aux Canaques qu’elle emploie dans la police de n’avoir plus aucun respect pour les blancs. Ils sont chargés non seulement d’arrêter les forçats évadés mais les colons. Il y a deux ans, ordre a été donné à l’indigène Donon (sergent indigène à Houaïlou) d’arrêter sans distinction tous les blancs qui n’avaient pas leur papier et qui passaient à Monéo. Ainsi, un natif, sachant à peine signer son nom, pouvait arrêter et conduire au poste un habitant honorable. C’est ainsi qu’un colon fut arrêté et conduit comme prisonnier. La joie des Canaques était extrême et par suite leur chef Donon se croyait un grand personnage.

L’Administration doit donc avouer qu’elle avait complètement oublié l’élément canaque et qu’en prenant certaines mesures, elle eût sans aucun doute évité les massacres. Elle doit accepter par suite la plus grande part de responsabilité.

GENDARMERIE - SON INSTALLATION - SON ROLE

La Gendarmerie relève de l’Administration - Direction de l’Intérieur - je crois donc nécessaire de m’en occuper à certains points de vue.

Au moment de l’Insurrection, les brigades de gendarmerie, ou du moins le plus grand nombre étaient à des distances considérables les unes des autres et situées dans ce que l’on appelle la brousse.

L’effectif de la Cie était du reste assez restreint; en éparpillant les brigades, on espérait peut-être obvier au manque de troupes.

Cet éparpillement a frappé le Gouverneur actuel dès son arrivée et il a modifié cet état de choses dès qu’il a pu.

Il y avait danger constant pour presque toutes les brigades, mais l’Administration chargées d’elles ne songeait pas à les mettre à même de se défendre, en clôturant tout au moins les cases qu’elles occupaient. Aucune des constructions n’étaient à l’abri de l’incendie.

A Coétempoé, la caserne, si toutefois on peut donner le nom de caserne à une habitation de ce genre, était en écorces de niaouli et couverte de chaume. Brûlée en 1876, par une chandelle renversée, elle est rebâtie en torchis et de nouveau on se sert de chaume pour la recouvrir. A Tomo, la gendarmerie est en palings. En 1876, elle est refaite en torchis.

A Bouloupari, construite tout d’abord en niaoulis comme les autres, elle est renversée par un coup de vent et remplacée par une case de même nature en 1877. Il n’existe pas de local pour les détenus, si ce n’est à Bouloupari; après des demandes réitérées, on donne des barres de justice. La Direction de l’Intérieur n’ignore point cet état de choses, le Commandant militaire a fait auprès d’elle des efforts infructueux pour le modifier. Elle est près de hausser les épaules lorsqu’on lui parle d’abris nécessaires aux gendarmes. A Bouraké, à la Foa, à Canala, il en est de même.

La Direction de l’Intérieur devait penser que les gendarmes, bien que personne plus qu’eux n’eussent soutenu les natifs, étaient ses représentants pour faire exécuter la loi, qu’ils étaient chargés de signifier l’enlèvement des terres, d’arrêter les Chefs, etc. Que, par conséquent, à un moment donné, ils devaient courir les plus grands dangers, et qu’il était de toute nécessité de mettre à leur disposition un réduit pour se défendre.

Rien de cela n’a été fait, aussi ont-ils été les premières victimes. Ils ont toujours rempli leur devoir avec conscience, et si parfois ils ont commis quelques maladresses, on ne peut leur en tenir compte, car ils croyaient remplir leur devoir.

L’intention du Gouvernement est de rappeler les brigades à Nouméa et dans les environs où elles sont bien plus nécessaires du reste pour la police de la ville. Elles seront aussi moins en butte à l’animosité de quelques colons qui habitent les stations. Vues constamment par leurs Chefs, elles ne pourront plus être accusées à tort ou à raison d’abus constants de pouvoirs.

DES JOURNAUX - DE L’ARRESTATION DES CHEFS

Les journaux en Nouvelle-Calédonie se sont occupés d’une manière constante de l’insurrection canaque, l’un d’eux a complètement oublié que quelques indigènes ont été élevés parmi nous, que par suite plusieurs d’entre eux savaient lire et écrire et comprenaient parfaitement notre langue.

Un de ces natifs qui a profité sans doute des leçons qu’il a reçues, a trouvé et ramassé un morceau de journal sur lequel on avait répété un propos qui avait été tenu souvent à tort ou à raison, en Algérie. “Il faut tuer les hommes faits parce qu’ils nous combattent ou nous combattrons, les femmes parce qu’elles mettent au monde des enfants qui plus tard nous feront la guerre et enfin les jeunes gens parce qu’arrivés à l’âge d’homme, ils agiront comme ont agi leurs pères”. Ce Canaque fut fort inquiet, il manifesta sa crainte à plusieurs personnes, demandant s’il ne courait pas les mêmes risques que les insurgés, c’est à dire de perdre la vie.

Rien ne dit que ce fait ait été ignoré par les tribus révoltées. Je ne veux pas trop m’y arrêter mais je dois constater qu’il aurait pu avoir un effet fâcheux puisqu’il se produisait en pleine insurrection, et demander un peu plus de prudence à Mrs les rédacteurs si cela est possible.

Des journaux métropolitains mal renseignés par leurs correspondants de Nouméa, ont affirmé à tort, comme je vais le prouver, que l’arrestation des Chefs, était la seule cause de la révolte.

Que s’est-il passé en effet? Comment ces arrestations ont-elles été opérées?

Il s’agissait de trouver les coupables du triple assassinat du 18 juin, à la Ouaméni, commis sur le nommé Chêne, la femme Mendon qui vivait avec lui et sur un de leurs enfants; on recueille d’abord des renseignements à Bouloupari, puis à la suite d’un télégramme du Procureur de la république, on ordonne des arrestations; Le brigadier Guthzéquelle dirige l’opération, il met la main sur les Chefs qui lui sont signalés comme complices des meurtres qui ont eu lieu. Le Chef dans ce pays, est la tête, l’homme de la tribu est son exécuteur.

Le chef de la tribu de la femme Mendon donne le nom des assassins qui, d’après les ordres transmis, doivent être conduits devant le Chef de la Justice.

Entre-temps, l’arrestation des Chefs de La Foa et de Bouloupari a causé un certain émoi dans les tribus; les Indigènes suivant leur habitude se réunissent autour de ce qu’on appelle la prison pour aviser à la situation.

Les Chefs qui, depuis longtemps, songeaient à nous massacrer, recommandent aux leurs de précipiter le mouvement insurrectionnel de Uaraï à Bouloupari, de Bourail et de Moindou.

L’arrestation des Chefs n’est qu’un incident, le feu couvait depuis longtemps sous la cendre.

Du reste à ce sujet des aveux ont été faits, non seulement par des femmes prisonnières, mais par un Chef Canaque allié qui a tenu ce propos: “les Indigènes fatigués de toutes les vexations des blancs et appréhendant d’être détruits , voulaient se débarrasser de nous par un massacre général et faire partir ceux qui aurait échappés par l’effroi qu’ils éprouveraient en présence des scènes sanglantes qui devaient être commises”.

La terreur devait être répandue non seulement en immolant les colons, mais les femmes, les enfants, les condamnés, les noirs qui nous servaient et qui n’étaient pas nés ici, voire même les femmes canaques qui avaient des relations maritales avec les blancs.

L’arrestation des Chefs n’est donc point la cause de l’insurrection, ce n’est comme je l’ai dit déjà, qu’un incident qui fait que l’on va trouver Ataï, qu’on avait point inquiété, et le projet mûri depuis longtemps éclate avant l’heure.

D’autres faits du reste viennent nous convaincre que les Canaques se préparaient à la guerre, qu’un complot était ourdi contre nous. dans le courant d’avril dernier, M. Caujols, géomètre, causait avec le Chef Léopold de la tribu catholique de saint-Pierre, des guerres qui se livraient en Europe. Il lui répondit par ces mots significatifs: “Nous aussi faire bientôt la guerre - Mais contre qui lui demande-t-il? - Toi pas voir, nous faire encore la guerre”.

Ce Léopold fut un des premiers Chefs de l’Insurrection. Il a été fusillé.

BARRIERES ENTOURANT LES CONCESSIONS

DE QUELQUES FAITS SURVENUS DEPUIS L’INSURRECTION

J’ai déjà parlé des dégâts causés sur les cultures indigènes par le bétail des colons; peu de ces derniers entourent leurs concessions et il est certain que si toutes les stations des éleveurs avaient des barrières, elles ne seraient point suffisantes, même dans les meilleures années, à nourrir le nombre de têtes que possède le propriétaire; à plus forte raison il en est de même dans les années de sécheresse. L’éleveur qui n’a pas d’entourage occupe avec son troupeau d’immenses étendues de terrain et même avec du bon vouloir, il empêche difficilement les dégâts. Mais le plus souvent, il chasse son bétail sur les cultures canaques où il trouve de l’herbe en abondance et de l’eau.

Il est de toute justice, à mes yeux que l’éleveur soit contraint de garder son troupeau sur sa propriété. Lorsque cet ordre lui sera donné, il répondra que les frais d’entourage sont bien élevés, mais il n’en est rien si l’on considère le rendement qu’il obtient. de plus le planteur de sucre ou de café est obligé de faire des dépenses premières qui se chiffrent assez haut, il a des risques à subir, des travaux de défrichements, des machines à acheter. pourquoi donc l’éleveur n’aurait-il pas de frais d’installation à débourser pour empêcher ses troupeaux d’aller chez les voisins.

Si au lieu des cultures canaques, il s’agissait des cultures européennes, des procès s’ensuivraient immédiatement et ne seraient pas à son avantage et il paierait certainement des dommages.

On disait aux indigènes lorsque leurs plantations été ravagées:” Portez-vous partie civile”. C’était une amère dérision? Ils ne comprenaient pas ces paroles et se demandaient s’il n’était pas temps pour eux d’en finir par une insurrection générale. Nous sommes forcés de conclure de ce qui précède, et cela est de toute nécessité, qu’il faut mettre, dès que le pays sera tranquillisé, un frein aux empiètements des éleveurs et les forcer d’entourer leurs concessions. Un arrêté local doit régler cette question le plus promptement possible et on devra tenir la main à son exécution avec la plus grande sévérité.

En effet depuis la révolte certains colons, quelques éleveurs n’en continuent pas moins d’irriter même les Canaques qui marchent à nos côtés et dont le concours nous est si précieux pour arriver jusqu’aux refuges les plus reculés occupés par les rebelles.

Au village de Grappio, les porcs d’un nommé Baptiste, viennent de ravager les plantations d’ignames de la tribu. Cet homme a en outre abattu des arbres appartenant à l’Etat, le permis n’a pu être présenté.

A Baye, on trouve deux fusils de chasse entre les mains de l’indigène Pita, ils lui ont été vendus par M. Vincent, ancien officier de marine, démissionnaire, propriétaire à Coua et qui, pour des faits de même nature, aurait dû être jugé depuis longtemps. Une plainte a été porté contre lui en janvier 1878. Le Tribunal n’a pas encore statué sur cette affaire.

A Pama, le nommé Mazelle tire deux coups de fusil sur des Canaques alliés qui circulent la nuit près de sa maison pour se rendre à la pêche.

A Tipoirama, le bétail du Sieur Ovide ravage les plantations indigènes, il ne veut prendre aucune précaution pour qu’à l’avenir il en soit autrement. On accuse en outre un colon d’avoir mis le feu à six cases canaques. Il déclare qu’il n’est pour rien dans cet incendie qui a été préparé par le libéré Obée, employé au bétail de M. Bordeaux, à Ina.

Le Sieur Bordeaux représente M. Brun, colon. Le troupeau de ce dernier a fait d’immenses ravages qu’ont peut évaluer à la privation de nourriture pendant trois ou quatre mois pour le village d’Una, placé sous les ordres du Chef Poindouroumie.

Chassés d’Ina, après avoir déjà été forcés d’abandonner Nésapoé, Tipéï et Néoindié, les natifs sont fort inquiets et voudraient qu’on vînt à leur aide contre les envahissements du Sieur Bordeaux.

L’empiètement de quelques colons continue donc malgré les sinistres avertissements qu’ils ont reçus il y a plusieurs mois. Il est donc de toute nécessité de sévir contre ceux qui désormais ne voudront pas compter avec les natifs, surtout avec ceux qui nous ont donné leur aide et qui nous ont permis d’arriver à des résultats sérieux, en accompagnant nos troupes auxquelles ils indiquaient la piste de l’ennemi. Ici, ce n’est pas la guerre telle que nous la pratiquons habituellement, c’est la chasse à l’homme, chasse qui ne peut-être faite sans avoir été préparée par les indigènes.

Tenons au moins compte des services que nous rendent nos alliés, traitons-les tout au moins mieux qu’autrefois, et exigeons que les colons exécutent nos ordres et considèrent comme vraies les paroles que nous avons dites à ceux qui marchent avec nos soldats: “Désormais, vous êtes français comme nous”.

CONCLUSIONS

Il ressort de ce long rapport qui expose les principaux faits qui ont été mis sous les yeux des Membres de la Commission et attribue, par suite, à chacun sa part de responsabilité dans l’insurrection sans précédent qui vient d’avoir lieu, que le soulèvement presque général des tribus canaques a été provoqué par les causes suivantes:

1°) Envahissement successif des territoires indispensables aux Indigènes pour les cultures nécessaires à leur existence, par les colons libres, par ceux provenant des pénitenciers et par les pénitenciers eux-mêmes, après avoir promis à plusieurs reprises de sauvegarder les droits des natifs.

2°) Invasion du bétail appartenant aux éleveurs, non seulement sur les terres réservées aux canaques à la suite des délimitations, mais sur leurs récoltes qui sont presque partout dévastées; invasion provenant presque toujours du mauvais vouloir des colons ou de leurs gardiens.

3°) Non-responsabilité des colons en présence de ces dégâts considérables qui leur incombent entièrement.

4°) Exactions sans mesure de beaucoup d’éleveurs, de quelques colons, marchands ou non, dans l’Intérieur, de l’agent Lécart de l’Administration Pénitentiaire.

5°) Manque de bonne foi et de moralité:

- de certains colons qui souvent ne paient pas les travaux faits par les indigènes ou qui ne veulent plus donner le prix convenu tout d’abord;

- de quelques agents de l’Administration qui, après avoir employé des travailleurs, les renvoient sans rien leur donner, sous l’étrange prétexte qu’ils ont été requis pour l’Etat.

6°) Faiblesse de la Direction de l’Intérieur qui, non seulement se laisse absorber par les service pénitentiaires, mais se détache entièrement des Affaires Indigènes.

7°) Payements tardifs de la même Direction qui font croire à un manque d’honnêteté 3% retenu à des sauvages qui croient être frustrés et accusent de vol ceux qui sont chargés de les payer.

8°)réquisitions d’hommes pour les travaux publics, routes, télégraphes, etc., faites en trop grand nombre et presque toujours dans les mêmes tribus sans s’inquiéter des effectifs et des époques où elles ont besoin de tous les bras pour les plantations.

9°) Vente des terres à tort et à travers jusqu’en 1876, par le Domaine qui ne s’inquiète nullement de savoir si les intérêts des indigènes sont lésés. Tort de l’Administration qui n’éclaire pas le Ministre et qui ne lui dit point la vérité sur la question canaque. Tort de ne pas avoir demandé qu’on mit à sa disposition les moyens d’être prête en présence des éventualités qui pourraient surgir, sachant fort bien que la guerre était inévitable en distribuant comme elle le faisait des terres des tribus que nous ne connaissions pas et que nous n’avions jamais combattues.

10°) Délimitation mal raisonnée de la Commission chargée de répartir des terres aux Canaques et qui constate elle-même dans un rapport officiel qu’elle ne leur laisse que celles qui sont peu susceptibles d’être cultivées.

11°) Ajournement par la Direction de l’Intérieur, par le Gouvernement, ajournement, dis-je, systématique des difficultés qui se présentent et qui peut-être ne leur semblent pas graves.

12°) Faiblesse sans nom de l’autorité qui finit par céder aux canaques en présence de leur mauvais vouloir pour fournir les gens qui leur sont demandés.

13°) Manque complet de postes militaires en vue de la défense intérieure de la Colonie.

14°) Suppression du bureau des Affaires Indigènes.

15°) Chefs d’arrondissements qui ne s’occupent que des pénitenciers malgré les dépêches ministérielles, n’étant maintenus dans leurs fonctions que s’ils plaisent à M. Charrière.

16°) Notre manque de prestige vis-à-vis de populations entièrement sauvages.

17°) Absence complète sans aucun doute, de la part des colons et de l’autorité, de croyance en l’élément canaque, et par suite inconscience de ce qui se passait et se tramait à l’intérieur.

Avant de terminer je vais emprunter quelques réflexions extraites d’un rapport adressé au Gouverneur actuel. Elles donneront une idée positive de l’esprit général qui régnait dans la colonie et nous prouveront par suite que l’autorité était bien aveugle ou ne voulait rien prévoir:

“Jusqu’à présent je ne m’étais pas douté de la Nouvelle-Calédonie et des canaques, je ne les ai connu que du jour où vous m’avez donné pour mission de faire le tour des côtes avec mon bâtiment. J’étais resté jusque-là, peut-être comme la Colonie tout entière, inconscient de ce qui se passait et se tramait dans l’intérieur et des dangers inattendus qui pouvaient surgir. Je puis dire que, jusqu’au jour où j’ai été contraint de regarder, de voir et de m’informer, où mes impressions me sont venues d’autant plus vives qu’elles étaient pour ainsi dire, instantanées, j’avais toujours cru que les canaques n’existaient pas ou n’existaient plus”.

En s’exprimant ainsi, M. le Ct Rivière fait parfaitement ressortir la pensée inculquée profondément dans l’esprit de tous, colons et agent de l’autorité - il est permis en outre de ne plus s’étonner du manque de précautions prises par les uns et les autres pour vivre au milieu d’un pays dont on n’avait pas fait la conquête.

Avoir signalé nos torts, c’est prendre la promesse de les éviter désormais et d’empêcher ainsi le retour des massacres qui ont eu lieu.

Le Président de la Commission A. de TRENTINIAN, Général de Brigade, Nouméa, 4 février 1879.

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