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"Evénements" ou guerre?

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, bonsoir,

Nous souhaitons dédier cette humble présentation à toutes les jeunes générations actuelles et futures de la Nouvelle-Calédonie afin qu’elles ne laissent personne penser pour eux et agir à leur place.

Nous voulons également remercier les personnes qui nous ont menacés de représailles confirmant ainsi l’importance, à chaque fois que cela est rendu possible, de combler la méconnaissance voir l'ignorance pour faire reculer la peur, en offrant des éléments d'information, au plus grand nombre de nos compatriotes et en tous lieux.

Afin de poser le sujet, permettez-nous de rappeler la genèse de ce travail.

En 2008, le Congrès de la Nouvelle-Calédonie exprime sa volonté de réaliser une nouvelle édition de l’Atlas de la Nouvelle-Calédonie. La première, date de 1981 et propose des articles dont le contenu s’appuie sur des chiffres du recensement général de la population de 1976. Pour apporter des repères utiles à la compréhension de l'actuelle Nouvelle-Calédonie, une réactualisation des connaissances et des savoirs s’imposent. Le travail est confié à l’IRD. A Nouméa, M. Jean-Christophe Gay, le coordinateur local propose à un groupe d’historiens de Nouvelle-Calédonie, parmi lesquels, Mmes Sylvette Boyer et Christiane Terrier et MM. Ismet Kurtovitch et Louis-José Barbançon, la responsabilité de rédiger les notices sur l’Histoire moderne et contemporaine de la Nouvelle-Calédonie.

De cette confiance, a débouché la notice sur l’histoire contemporaine de la Nouvelle-Calédonie, une carte et un encadré intitulés tous deux: « Evénements ou guerre, 1981-1989 ».

La planche 24 est le fruit d'un travail collectif et concerté qui a demandé trois ans de maturation et d'affinage, de lectures multiples, de modifications nombreuses et de pauses souvent salvatrices. Elle a aussi été le point de départ d’un questionnement que nous nous sommes posés, d'abord à nous-même, avant de le proposer aujourd'hui aux Calédoniens dans un essai sur la qualification et la re-nomination de la période dite des “Evènements”.

La réalisation de la carte qui a connu plusieurs scénarios, a été l’élément déclencheur d’une longue série d’interrogations et d’une approche renouvelée sur la période. A l'origine, l'idée était de localiser les fiefs électoraux et les congrès fondateurs des principaux partis et leaders politiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Très vite, d'un commun accord, la décision a été prise de consacrer cet espace à la cartographie des “Evénements”.

Cette décision a été le moteur de l’inversion d’une perception. Pour la première fois, depuis le brassard noir que nous avions portés, toute la journée du 5 mai 1989, sur notre treillis militaire, à l’annonce de l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwéné Yeiwéné lors de notre service militaire à Montélimar, nous allons volontairement nous retrouver face au tourbillon de notre histoire personnelle et collective. Nous allons par obligation morale et par attachement viscéral pour la terre qui nous a vu naître, grandir et s’épanouir, devoir affronter la pente raide de l’Histoire. Nous allons aussi pour toutes celles et tous ceux qui appartiennent à la Nouvelle-Calédonie, remonter les creeks encaissés à la recherche des sources. Les sources d’archives. Celles où l’on boit l’eau la plus fraîche et la moins polluée. Pour la première fois depuis 20 ans, nous allions revivre les « Evénements ». Entendre de nouveau, le bruit assourdissant des grenades. Respirer de nouveau l’odeur poivrée du gaz lacrymogène. Revoir les visages à jamais disparus. Ecouter la violence des mots et regarder la violence des images jusqu’à l’agonie des illusions et de l’innocence. Les « Evénements » ont accéléré notre perception de la mort et de la disparition possible des êtres et des choses, formant pour une grande partie de la jeunesse calédonienne qui avait entre 15 et 25 ans à l’époque, une porte d’entrée hasardeuse, brutale et accablante dans le monde des adultes.

Maintes fois, au cours de ce travail, nous nous sommes rappelés les conseils avisés de nos professeurs d’histoire de l’actuelle Université Marc Bloch à Strasbourg, les médiévistes Francis Rapp et Georges Bischoff, Françoise Dunand, spécialiste de la religion égyptienne et de l’histoire des religions et surtout Pierre Ayçoberry, historien du nazisme, décortiqueur patient et imperturbable des thèses négationnistes, dont il est l’inventeur du mot, lui que nous surnommions « le basque sans masque ». Autant de figures tutélaires et exemplaires d’une discipline éprise de rigueur, de précision et d’exigence.

Après un passage en revue d'une grande partie de la presse locale, des rapports et enquêtes de gendarmerie consultables, de certains dossiers d'indemnisation, mais aussi les témoignages recueillis, nous avons pu établir une légende relativement complète. Elle fait mention des principaux foyers insurrectionnels; des barrages et contre-barrages routiers; du lieu et de la durée des séquestrations; des sabotages et du nombre d' attentats à l'explosif. Les flammes rouges rassemblent toutes les autres atteintes aux biens. Les flèches de différentes tailles représentent les déplacements de population. Les personnes tuées dans des assassinats, lors d'affrontements armés ou de meurtres ont fait l'objet d'un dénombrement précis à l'issu d'un recensement minutieux. Le nombre de victimes décédées, le fait qu'elle soit civiles ou militaires et l'année de commission permettent de prendre conscience de l'ampleur des souffrances subies par les populations.

La rédaction de l'encadré a suivi le même chemin. Trente ans après, il pose la question de ce que nous avons réellement vécu durant la période dite des “Evénements” en nous interrogeant sur la teneur et la portée de ce que les populations ont collectivement supporté. Il concentre dans son paragraphe unique des éléments factuels qui interrogent. Nous y reviendrons.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, vous voudrez bien excuser la longueur de ce détour imposé. Nous avons pensé qu'il était nécessaire.

Estimant le recul désormais suffisant pour envisager une étude voire une analyse sereine des faits, nous avons donc choisi, en pleine conscience, d'oser jeter un regard rétrospectif sur la période.

Nous employons à juste titre le verbe “oser” à dessein.

Au pays du non-dit, cher à Louis-José Barbançon ou du pays de l’entre-deux, inventé par Bernard Berger, vous imaginez facilement que nous avons pris un risque; le risque de modifier la lecture et donc probablement l'interprétation du plus sensible des segments de notre histoire contemporaine jusqu'à bousculer la mémoire collective calédonienne.

Les propos qui vont suivre sont une proposition de réponse à ces enjeux. L’humble contribution que nous vous offrons en partage tente de répondre à ces interrogations: Quand débute et se termine les « Evènements »? Comment nommer et qualifier la période? Quelles sont les multiples manifestations du conflit? En un mot, et pour reprendre une formule de Jean-Christophe Gay, le coordinateur de l’Atlas, de quoi, les « Evénements » sont-ils le nom?

I. Encadrement temporel

L’étudiant en Histoire a une relation intime avec les dates qui font l’Histoire et qui marque les peuples. Elles sont autant de points de repères porteurs de sens. Ces balises du temps permettent de fixer le cadre d’une étude. Notre thème de ce soir n’échappe pas à cette mécanique immuable.

La période dite des « Evénements » débute t-elle avec cette photographie stupéfiante de Louise Takamatsu, la correspondante des Nouvelles-Calédoniennes, montrant à la Une du même journal, Eloi Machoro brisant l’urne électorale du bureau de vote n°1 de la mairie de Canala à l’aide d’un tamioc. Symbole et emblème confondus, du mot d’ordre de boycott actif du Statut Lemoine. Cette photo dont on dit qu’elle a fait le tour du monde, se suffit à elle-même, par l’intensité qu’elle dégage et la puissance qui en émane. Elle peut être considérée comme une rupture historique, témoin de l’ouverture d’un temps qui ne sera plus le même quand sa fin interviendra. L’acte d’Eloi Machoro est en cela révolutionnaire: il remet en cause un ordonnancement ancien dont les origines, les manifestations et les survivances doivent selon lui, être abolies. Avec l’urne brisée débute assurément le segment le plus insurrectionnel de la période dite des « Evénements ».

Compris comme une passerelle trop courte pour les indépendantistes et interprétée comme un pont trop loin par les anti-indépendantistes, peut-on considérer la conférence de Nainville-les-Roches qui se tient du 8 au 12 juillet 1983 comme un point de départ possible? La reconnaissance du droit inné et actif à l’indépendance et l’émergence du concept de « victimes de l’Histoire » sont actés mais sans la signature du RPCR, l’une des trois composantes siégeant autour de la table des discussions. Ces deux idées si elles représentent une avancée certaine pour le Front Indépendantiste, sont tempérées voire neutralisées par l’abstention de la délégation menée par Jacques Lafleur. Cette impossibilité pour le Gouvernement français de réaliser la synthèse des attentes politiques et de conjuguer les contraires nourrissent les crispations et alimentent la montée de la défiance.

Continuons de chercher, ce fait historique qui aurait suffisamment d’ampleur et de retentissement pour inaugurer l’encadrement temporel de notre sujet.

Le 22 juillet 1982, un mois après l’accord de la vallée des colons pour « un gouvernement de changement et de réformes » entre le Front Indépendantiste et la FNSC signé le 18 juin, un commando d’une trentaine de personnes investi par la force l’Assemblée territoriale, molestant au passage quelques conseillers indépendantistes et leurs alliés. L'assaut donné à la première institution du Territoire est un événement historique. Excepté la manifestation de rue du 18 juin 1958 qui avait entraînée la suspension du premier conseil de Gouvernement issu de la loi-cadre Defferre, c’est la première fois en Nouvelle-Calédonie, qu’une assemblée élue est envahie par des manifestants hostiles et violents. Cette date est un marqueur essentiel de la période. Il en va également de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir le 10 mai 1981. A l’époque, pour de nombreux acteurs locaux engagés politiquement, la mise en pratique des idées socialistes mène ou doit mener à l’indépendance.

A la recherche d’un terme à la période qui nous intéresse ne pourrait-on pas proposer son épilogue avec les signatures de l’Accord de Matignon le 26 juin 1988, et des dispositions contenues dans l’accord technique signé, rue Oudinot au Ministère de l’Outre-mer, le 20 août suivant. Par la puissance du symbole qu’elle représente, la période pourrait également s’achever avec le message iconique des poignées de mains historiques entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur; entre Dick Ukeiwé et Jean-Marie Tjibaou.

La ratification populaire, notamment par les électeurs de Nouvelle-Calédonie, des Accords Matignon-Oudinot, par voie de référendum le 6 novembre 1988 à 57 % des suffrages valablement exprimés ne pourrait-elle pas représenter également une terminaison sensée aux « Evénements »? L’acceptation populaire d’une nouvelle séquence politique validant la fin de la séquence précédente.

Peut-on enfin envisager de clore la période avec le vote de la loi du 9 novembre 1988 portant dispositions statutaires et préparatoires à l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en 1998 qui prévoit dans son article 80:

« Sont amnistiées les infractions commises avant le 20 août 1988, à l’occasion des événements d’ordre politique, social ou économique en relation avec la détermination du statut de la Nouvelle-Calédonie ou du régime foncier du territoire.

Toutefois, le bénéfice de l’amnistie ne s’étend pas à ceux qui, par leur action directe et personnelle, ont été les auteurs principaux du crime d’assassinat, prévu par l’article 296 du code pénal.»

Cette loi est complétée par celle du 10 janvier 1990 portant amnistie d’infractions commises à l’occasion d’évènements survenus en Nouvelle-Calédonie. Elle prévoit dans son seul et unique article le même cadre que précédemment mais avec l’extension de l’amnistie aux crimes de sang. La loi entérine l’arrêt de la recherche de la vérité, des poursuites et des enquêtes menées dans le cadre de neuf instructions différentes.

Cédric Michalski, auteur d’une analyse juridique sur ces deux lois d’amnistie écrit: « le mécanisme de l’amnistie illustre souvent la volonté du législateur de remédier à une situation inextricable, que celle-ci résulte de troubles ayant gravement porté atteinte à l’unité nationale ou pour toute autre cause susceptible d’obérer la paix civile future : du passé, il faut faire table rase afin d’appréhender l’avenir dans de meilleures conditions.»

Dans sa volonté de tourner définitivement la page sombre des “Evénements”, le législateur verrouille d'une certaine manière la période pour proposer un nouveau temps politique et institutionnel.

Le terme de la période ne pourrait-il pas également se concevoir et s'affirmer dans les multiples actions de réconciliation et de pardon menées depuis la tragédie d'Ouvéa:

de la concélébration le dimanche 8 mai 1988 par le père de Viviès de la cure de Saint-Joseph et l'aumônier militaire Jean-Pierre Brard, d'une messe à la mémoire de toutes les victimes d'Ouvéa;

du grand pardon coutumier entre les familles Tjibaou, Wéa, Fisdiépas et Yeiwene, accompagnées par les autorités religieuses protestantes et catholiques,

du lent et patient travail mené par les membres du Comité du 22 avril entre les gendarmes et la population d'Ouvéa qui a donné lieu le 22 avril 1998, dix ans après les assauts, à une cérémonie de partage entre les autorités militaires et les habitants de Iaaï;

Enfin, l'aboutissement récent, à la fin du mois d'octobre 2014, sous l'égide des grandes chefferies d'Ouvéa, d'une grande coutume de réconciliation entre les clans et les familles de la plus septentrionale des Iles Loyauté.

Interrogé sur la réconciliation, Michel Rocard a convenu que la période des « Evénements » prendrait vraiment fin lorsque les familles Mitride, Lapetite et Sineimene et les familles de Tiendanite pardonneraient et se pardonneraient.

Comme nous venons de le voir, marquer le début et la fin de la période par deux faits indubitables et suffisamment forts dans leur symbolique, leur message et leur portée n’est pas chose facile. Les personnes sus-nommées ayant participé à la réflexion et à la rédaction de la planche 24 ont proposé, de retenir les assassinats d’acteurs politiques majeurs, élus et en fonction au moment de leurs décès, comme point d’entrée et de sortie de la période dite des « Evénements ».

L’émoi provoqué par l’annonce de leur mort, la prise en compte de leur personnalité, le profond et durable traumatisme que leur disparition engendrent dans la mémoire collective, la résonance de leur décès à l’échelle nationale et internationale sont autant d’éléments marquant pour constituer des dates charnières ouvrant et clôturant la période.

L’assassinat le 19 septembre 1981, à son domicile de Robinson, de Pierre Declercq, secrétaire-général de l’Union Calédonienne, élu en 1977, conseiller de ce parti à l’Assemblée Territoriale puis en 1979, à la suite de la démission du député Roch Pidjot, pourrait inaugurer la période. A ce propos, la mission sénatoriale de décembre 1984 mentionne dans son rapport, page 11:

« (…) Cet événement est à l'origine d'un climat de tension qui dès lors ne cessera pratiquement plus. C'est à partir de cette époque que l'ordre et la sécurité des personnes et des biens sont gravement menacés. »

Les assassinats de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwene Yeiwene à Ouvéa, le 4 mai 1989 et la mise hors d’état de nuire de Djubélly Wéa pourraient être les marqueurs de la fin du temps des « Evénements ».

A l’époque, Jean-Marie Tjibaou est président de l’Union Calédonienne, élu lors du XVIIème congrès de l’UC à Nékliaï en novembre 1986 au cours duquel il succède à Roch Pidjot, nommé président honoraire. Il est président du FLNKS depuis sa création le 24 septembre 1984 et il a été réélu maire de Hienghène en 1989 pour un troisième mandat.

Yeiwene Yeiwene est vice-président de l’UC depuis 1986, membre de l’exécutif du FLNKS et bras droit de Jean-Marie Tjibaou.

Avec cette proposition d’encadrement temporel, le temps des « Evénements » débuterait donc le 19 septembre 1981 pour s’achever le 4 mai 1989. Elle couvre une période de 7 ans et 9 mois. Soit un total de 93 mois, au cours desquels, il est possible de distinguer plusieurs segments d’intensité différentes. Des semaines insurrectionnelles, suivies de phase de détente; des pics de fièvre, précédés par une accélération d’événements qui précipitent de nouveau le pays dans le chaos et le néant de vie.

Cette longue période peut-être découpée en trois parties d’inégales longueurs, elles-mêmes potentiellement subdivisibles:

La montée des périls entre septembre 1981 et novembre 1984;

L’insurrection et les impossibles décrispations, de novembre 1984 à avril 1988.

Le paroxysme et le temps des accords, d’avril 1988 à mai 1989.

II. Essai de (re)nomination et de (re)qualification.

Estimant le recul nécessaire, désormais suffisant, à l’analyse sereine des faits, et eu égard à la longue liste des commémorations qui vont se succéder jusqu’en 2019, il nous paraît important, et vous l’avez sans doute compris, de vous proposer, à la suite de l’interrogation sur les dates de début et de fin de la période, une réflexion sur ce que l’acceptation générale nomme les « Evénements ». Cet essai de nomination ou de re-nomination impose de procéder en sens inverse du cours normal de nos quotidiens. Il invite à remonter le cours du temps pour une période que tout un chacun n’a pas forcément la volonté de revivre les affres et de réanimer les souvenirs. L’humble contribution à l’ écriture de l’Histoire, de notre Histoire, impose cette rétrospection. Ce regard sur et vers le passé. Cet exercice est rendu délicat à plus d’un titre. L’émotion d’abord qui par l’irruption des sentiments ou des ressentiments, peut jaillir à tout instant et gêner l’enquête. La juxtaposition ensuite, des faits avec le vécu personnel ou familial qui peut faire naître la confusion. Le risque de collision, enfin, entre la mémoire individuelle et la mémoire collective. Ces probables rencontres contraignent fortement le chercheur en histoire au détachement du sensible pour se concentrer sur l’attachement à sa cible.

Les faits.

Tous les faits.

Rien que les faits.

Ils sont et restent les seuls véritables éléments de compréhension et d’appréciation de ce qui s’est passé.

Nous venons de le voir la rétrospection convie également à l’introspection, et ce de manière quasi simultanée. Toutes celles et tous ceux qui ont vécu les « Evénements » se rappellent de leur place, de leur rôle, de leur fonction; se remémore leur petite histoire personnelle dans la grande histoire commune. Ils se rappellent avec exactitude, ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont éprouvé. Ils décrivent toujours avec émotion la profondeur des blessures et la largeur des cicatrices. Ils s’interrogent parfois sur leurs actes, leurs position ou leur posture. Ce qu'ils ont fait. Ce qu'il n'ont pas fait.

Dès les premiers jours de la période la plus insurrectionnelle, les médias nationaux, par analogie avec la situation algérienne, ont rapidement repris l'expression “Les Evénements” qui avait été utilisé pour qualifier les opérations de “maintien de l'ordre public” en Algérie. Partant de ce constat, la recherche des mots et des qualificatifs utilisés pour la caractérisation de la période nous à conduit à consulter de très nombreux supports documentaires. La liste des expressions nommant et qualifiant la période qui va vous être présentée pour la première fois est extraite d’un corpus plus volumineux de 47 sources différentes impliquant une quarantaine de personnalités.

Sur la scène nationale, de nombreux membres et conseillers spéciaux des gouvernements de la République Française qui se succèdent dans les ministères entre 1981 et 1989 ont formulé des avis circonstanciés sur la situation calédonienne:

Ancien Haut-Commissaire en Nouvelle-Calédonie, fin et durable connaisseur du dossier calédonien et négociateur pour l’Etat de l’Accord de Nouméa, Alain Chrisnacht, écrit en 2003 dans « l’Oeil de Matignon » au sujet de la situation en 1984-1985:

Les barrages routiers se multiplient,(...). Certaines fermes doivent être ravitaillées par hélicoptère. La guerre civile menace.»

Plus loin, commentant les négociations qui mènent à la conclusion de l’Accord de Matignon, il affirme:

«(…) Après la guerre et les deuils, il fallait trouver le chemin coutumier de la réconciliation.»

En avril 1988, le Président Mitterrand, candidat à sa propre succession écrit dans sa lettre à tous les français:

«(...)Mais l'indépendance dans cet état de rupture, entre deux populations d'importance comparable, signifie guerre civile, la seule guerre inexpiable, et donc l'écrasement d'un des deux camps. On devine lequel.»

Le 10 juin 1988, confronté dès sa nomination en tant que Ministre de la Défense, à la polémique entourant la libération des otages de la grotte de Gossanah, Jean-Pierre Chevènement interpelle son auditoire de la sorte:

« (…) J’en appelle à un peu de bon sens, un peu de civisme, un peu de rigueur intellectuelle, de morale devraient suffire pour calmer les passions de guerre civile et faire en sorte que justice soit rendue à tous (…). »

Pierre Arpaillange, Ministre de la Justice du Gouvernement Rocard, déclare lors des débats sur la loi d’amnistie qui sera votée en janvier 1990:

« (…) Vous avez constaté aussi que ces affaires se rapportent à des faits dont les membres des deux communautés, mélanésienne et européenne, ont été victimes. Tous ont souffert de la violence, tous ont payé le prix de l'affrontement, y compris, hélas, et lourdement, les représentants des forces de l'ordre dont l'action courageuse et déterminée a permis d'épargner bien des vies et a contribué au rétablissement de la paix, alors que le territoire glissait dangereusement vers ce point de non-retour où la guerre civile devenait inéluctable et avec elle, tôt ou tard, le détachement de la Nouvelle-Calédonie de la France. »

En Nouvelle-Calédonie, certains acteurs politiques ou témoins privilégiés de la période insurrectionnelle qu’ils ont vécu aux premières loges, s’accordent aujourd’hui autour de l’idée de re-nomination.

Martine Pétrod, linguiste danoise ayant probablement séjourné en Nouvelle-Calédonie, écrit en mars 1985 dans la newsletter n°41 du Groupe de travail international sur les affaires indigènes (c’est le seul extrait en anglais que nous soumettrons à votre sagacité):

« La tâche n’est ni simple, ni agréable, en particulier avec le risque constant d’une perte de contrôle de la situation, mais il ne peut être nié que la seule solution acceptable au problème est de donner l’indépendance aux Kanak; une indépendance qui sera atteinte au travers de négociations. L’alternative est la guerre civile qui doit être crainte par toutes les parties impliquées. »

Harold Martin interrogé par Laurent Casasoprana, journaliste au quotidien Corse Matin dans son tirage du 9 août 2014 insiste:

« (...) Il ne faut pas oublier que nous sommes passés très près d'une guerre civile dans les années quatre-vingt. »

Le 28 novembre 2014, lors de son intervention en séance publique du Sénat, Pierre Frogier rappelle à ses collègues parlementaires:

«(…)C’est en novembre 1984, qu’à débuté cette période sombre de notre histoire récente, que nous avons pudiquement baptisée « les Evénements », quand la revendication indépendantiste a choisi, pour s’exprimer, la voie insurrectionnelle. Notre territoire a été livré à une véritable guerre civile, à la confrontation brutale de nos communautés. »

Un début d’intervention analogue à ce qu’écrivait Isabelle Lafleur dans une « lettre à Marie-Claude Tjibaou » publiée dans l’hebdomadaire « Demain en Nouvelle-Calédonie » en date du 11 octobre 2013:

« La Nouvelle-Calédonie a été marquée par une guerre civile. Il me semble qu’à force de la dénommer pudiquement les « Evénements », nous en avons atténué la portée et ses terribles conséquences. »

Au moment et après les tragédies d’Ouvéa, jusqu’aux commentaires et explications relatif au miracle de Matignon, de nombreux acteurs politiques ou journalistes, se sont exprimés en employant d’autres expressions que « Les Evénements ».

Parlant en sa qualité de président du comité de soutien à François Mitterrand, Lionel Cherrier, l’ancien sénateur de la Nouvelle-Calédonie entre 1974 et 1983 déclare sur les ondes de RFO-Radio quelques jours après l’attaque de la brigade de gendarmerie de Fayaoué:

« Il ne faut pas avoir peur de le dire: nous sommes aujourd'hui dans ce que l'on peut appeler les prémices d'une guerre d'indépendance(...) La situation est très grave, ce qui se passe partout est très grave (…). »

Présent en Nouvelle-Calédonie pendant toute la durée de la prise d’otages d’Ouvéa, Bernard Pons, Ministre des DOM-TOM du gouvernement de Jacques Chirac, déclare à l’envoyé du quotidien Le Figaro le 24 avril 1988:

« Il y a eu entre 1981 et 1986 trente-deux morts et des centaines de blessés. La Nouvelle-Calédonie était en état de guerre civile. (...) »

Dans le texte du communiqué annonçant l’accord intervenu à l’Hôtel Matignon, le dimanche 26 juin 1988, entre les délégations du RPCR et du FLNKS sous l’égide du Gouvernement, le Premier Ministre, Michel Rocard, explique:

« (...)Pour les uns, ce n'est que dans le cadre des institutions de la République française que l'évolution vers une Nouvelle-Calédonie harmonieuse pourra s'accomplir. Pour les autres, il n'est envisageable de sortir de cette situation que par l'affirmation de la souveraineté et de l'indépendance. L'affrontement de ces deux convictions antagonistes a débouché jusqu'à une date récente sur une situation voisine de la guerre civile. »

Deux mois plus tard, exactement, dans la salle d’honneur de la Mairie de Nouméa, encadré de Tjibaou et Lafleur, il prononce devant une foule nombreuse:

« (…) Il y a une deuxième raison qui justifie la dimension historique des accords du 26 juin. C'est que pour la première fois, deux hommes d'exception: Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, se sont mis en travers du chemin fatal qui conduisait à la guerre civile. »

Jacques Lafleur, expliquant l’Accord de Matignon, lors du comité directeur du RPCR à Boulari, le 23 juillet 1988, déclare:

«(…) J'ai expliqué avec patience et passion, que la Nouvelle-Calédonie ne pourrait jamais plus vivre normalement si ses habitants refusaient de se comprendre, s'ils refusaient de se reconnaître malgré leurs différences d'identité et de couleur. Je leur ai dit que je n'avais trahi personne, que ces accords étaient plutôt miraculeux car ils mettaient fin à la guerre civile et nous permettraient rapidement sans doute, grâce à la France, de comprendre ce qu'était notre propre territoire.»

Dans « l’Assiégé », son livre de mémoires politiques, il écrit en parlant de l’Accord de Nouméa qu’il signe dix ans plus tard:

«(…) L'Accord de Nouméa, c'est un peu cette image de l'Europe avec tous les particularismes qui existent chez nous. Nous les hommes politiques nous devons réaliser cette union pour que la Nouvelle-Calédonie ne connaisse jamais plus l'horreur de la guerre civile. (…)»

Pour Pierre Maresca, dans « L’exception calédonienne » paru en 2011et toujours à propos d’Ouvéa:

« La Nouvelle-Calédonie est à nouveau au bord de la guerre civile ».

Michel Lefèvre, sous-officier, chef du groupe du GIGN ayant participé à l’assaut de la grotte de Gossanah, délivre en 2012 son témoignage dans « Ouvéa, l’histoire vraie »:

« Dans quelques minutes, le croissant de terre et de sable blanc que j’aperçois à travers mon hublot ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Un terrible souvenir. Je ne reviens pas de l’un de ces paradis touristiques (…), je reviens de la guerre. »

Le lieutenant-colonel Alain Picard, l’auteur de « Ouvéa, quelle vérité? », lui même présent sur l’île écrit:

« (…) Le grand gagnant, c’est aussi la Nouvelle-Calédonie dont la situation de guerre civile a fait place à une situation apaisée. »

En 1988, dans leur livre intitulé « Mourir à Ouvéa, le tournant calédonien », les journalistes du Monde, Edwy Plenel et Alain Rollat accusent:

«(…) Car entre le 22 avril et le 5 mai 1988, il s’est produit un événement sans précédent récent: (…) sur le territoire proclamé national, la France a fait la guerre. (…) Une guerre sauvage puisque dépourvue d’assise légale crédible: ni l’état d’urgence ni l’état de siège ne furent proclamés, seuls cas où l’armée récupère par la loi les pouvoirs de l’autorité civile. (…)»

La même année, Patrick Forestier dans son livre « Les mystères d’Ouvéa » écrit:

« (…) M. Jean-Marie Tjibaou et M. Jacques Lafleur se sont serrés la main et ont apposé leur signature, au bas d'une même feuille de papier. Après les morts d' Ouvéa, ces deux hommes ont eu peur. Ils ont vu passer le spectre de la guerre civile. »

Une terminologie identique utilisée par le chef des FANC, le Général Michel Franceschi, au cours des années 1984 à 1986, dans son livre « La démocratie massacrée » paru en 1998:

« Le spectre de la guerre civile plane alors sur la Nouvelle-Calédonie... »

Dans des articles de presse sur l’évolution politique de la Nouvelle-Calédonie, rédigés à l’occasion des dates marquant en 2008 les dixième et vingtième et en 2013, les quinzième et vingt-cinquième anniversaires des Accords Matignon et de Nouméa, on peut lire sous la plume de Laure Daussy du Figaro:

« Les accords de Matignon-Oudinot de 1988 et l’accord de Nouméa de 1998 ont mis fin à la quasi guerre civile entre loyalistes « blancs » et indépendantistes Kanak(…). »

Dans l’édition du 19 mars 2013 du journal La Croix qui se réclame chrétien et catholique, l’auteur conclue dans son article intitulé: « Le pari de la décolonisation douce »:

« (…) Vingt-cinq ans après le drame d’Ouvéa (19 militants indépendantistes tués, ainsi que quatre gendarmes et deux militaires), le climat de guerre civile semble oublié. »

Le 6 septembre 2013 dans un article sur la disparition de Dick Ukeiwé, Jean-Michel Demetz, journaliste à l’Express rappelle:

« Canaque attaché à sa culture et patriote fier d’être français, l’ex-président du Gouvernement de Nouvelle-Calédonie a permis à l’archipel mélanésien d’échapper à la guerre civile par son sang-froid et sa confiance réaffirmée en la République. »

Les acteurs politiques indépendantistes, tout comme leurs homologues anti-indépendantistes expriment également leur vision de la situation.

A l’occasion d’un colloque à la mairie de Paris et au palais du Luxembourg, les 25 et 26 avril 2008, Rock Wamytan signataire de l’armistice de Matignon et du traité de paix de Nouméa, livre son analyse:

« En réponse, l’Etat pour libérer les gendarmes détenus en otage, déclare une guerre coloniale à Ouvéa sur fond d’enjeu de pouvoir franco-français, l’élection présidentielle de 1988. »

Caroline Machoro, soeur d’Eloi Machoro et seule femme signataire de l’Accord de Matignon confirme lors de son intervention au colloque sur les 15 ans et les 25 ans des Accords:

« (…) Nous étions dans une période de guerre, mais il fallait que l’on arrête tout cela pour construire notre pays. »

Dans une interview donnée au Figaro dans son édition des 7 et 8 mai 1988, Jean-Marie Tjibaou pointe la responsabilité de François Mitterrand pour son rôle dans l’affaire d’Ouvéa l’accusant d’avoir été:

« à la tête d’une armée menant une guerre coloniale. »

A la lecture de ses multiples extraits, un constat se fait jour: le mot guerre est omniprésent. Une évidence s’impose: l’expression écrite « Les Evénements » tend à disparaître malgré qu'elle soit encore très largement utilisée dans les conversations courantes. D’autres voix s’élèvent également pour minorer le choix du mot guerre lui préférant les mots « insurrection » ou « révolte » accompagnée du qualificatif « kanak ». Certaines autres préfèrent l’expression « lutte pour l’indépendance » arguant du fait que le conflit était entre l’Etat colonisateur et le peuple colonisé. C’est le cas notamment du Comité Vérité et Justice créé lors du Trentième anniversaire de l’assassinat de Pierre Declercq en 2011. Enfin d’autres personnes replace la période 1981-1989 dans la longue histoire de la colonisation et des affrontements et conflits qui s’en sont suivis.

Le débat autour de la nomination et de la qualification de la période est une réalité. Il démontre le chemin parcouru par les uns et les autres sur leur vécu respectif. Il traduit la maturité des acteurs tout en témoignant de l'oeuvre apaisante du temps et de la capacité des uns et des autres à revisiter leur Histoire et à réviser leurs certitudes.

Si re-nominer la période est en voie de validation, la qualifier, c'est-à-dire lui adjoindre un adjectif qualificatif, est un débat déjà bien entamé qui poursuit son chemin.

Si nous sommes dans une guerre, c'est-à-dire une hostilité atteignant un certain degré d'intensité se prolongeant un certain temps sur un territoire donné, précédé de revendication, ultimatum ou déclaration de guerre, pouvant être suspendue par des trêves ou tempérées par des périodes d'accalmie plus ou moins longues se terminant par la signature d'un traité accordant ou refusant les revendications initiales et le retour à l'état de paix; alors comment qualifier ce que nous avons collectivement vécu?

Guerre révolutionnaire? Guerre de sécession? Guerre coloniale? Guerre d'indépendance? Guerre civile?

La réponse est dans les faits.

Etudions-les.

III. Quelles sont les multiples manifestations du conflit?

L’étude de la période nous a permis de dresser et de vous proposer un bilan humain. Vous voudrez bien excuser dans ce chapitre la brutalité des chiffres et la froideur statistique liée à leur traitement. Les informations suivantes qui vous sont offertes en partage sont inédites.

Faute d’informations suffisamment précises et d’archives communicables et accessibles, nous avons retenu sur 84 tués, 73 victimes civiles et militaires confondues, décédées lors d'affrontements physiques armés directs.

Parmi ces 73 victimes, qui comparées de manière proportionnelle à la population française, représenteraient près de 26.000 morts dans l’Hexagone, 60 sont des civils soit 82% du total. Confirmant en cela une des lois de toute guerre. Les 13 militaires et forces de l’ordre, représentent 18% de cet effectif.

Grâce aux informations contenues dans les registres d’état civil que nous avons pu consulté, le jeune âge des victimes interpelle. La jeunesse calédonienne paye un lourd tribut durant la période. 24 des 73 victimes ont moins de 25 ans. Il en va de même pour quelques unes des victimes, membres des forces de l’ordre et des militaires tombées en service commandé. Jean-Yves Véron fauché aux abords de la grotte de Gossanah à 19 ans. Eric Galardon et Jacques Morice meurent sur la route de Koindé à La Foa à respectivement 21 et 22 ans. Parmi les civils, la plus jeune des victimes, James Tournier-Fels a eu 15 ans, quatre mois avant son décès à Thio, le 15 novembre 1986. Yves Tual, Léopold Dawano et Julienne Akaro meurent dans leurs 18ème année. Jean-Luc Madjele, le plus jeune des preneurs d’otages d’Ouvéa succombe à 19 ans. A l’opposé, Lucien Georges, le père de Guy, futur représentant local et élu du Front National au Congrès du territoire, avait 81 ans. La moyenne d’âge de l’ensemble des victimes est de 35 ans.

On ne peut qu’être également frappé par la jeunesse des leaders politiques qui perdent la vie au cours de la guerre. Pierre Declercq n’a que 43 ans quand il est assassiné; Eloi Machoro, 39 ans; Yeiwené Yeiwené, 44 ans. Seul Jean-Marie Tjibaou paraît plus vieux avec ses 53 ans.

L’étude des actes de décès permettent de mettre en lumière, un élément remarquable, celui des liens de parenté: 7 paires de frères sont décédées dont 6 au même moment sur deux théâtres distincts. A Hienghène, dans l’embuscade de Wan-Yaat, Louis et Tarcisse Tjibaou; Michel et Similien Couhia; Alphonse et Auguste Wathéa. A Ouvéa, lors de l’assaut de la grotte de Gossanah: Edouard et Wenceslas Lavelloi; Philippo et Nicolas Nine; Michel et Donatien Wadieno. Notons que la dernière paire de frères trouvent la mort à 3 ans et demi d’intervalle en les personnes de Jean-Marie et Albert Sangarné, le premier à Hienghène en décembre 1984; le second, le 6 juin 1988 à Ponérihouen.

Avec Jean-Marie, la famille Tjibaou a perdu 3 de ses représentants, tous frères mais aussi époux, oncles utérins et pères de 10 enfants.

En distinguant la répartition des victimes selon leur sexe, une évidence s’impose. Elles sont masculines à 95% soit 69 hommes pour 4 femmes dont nous nous permettons de sortir leurs noms de l’oubli en les prononçant: Aliette Rouby-Rousseau, Simone Duclos épouse Heurteaux, Henriette Paola et Julienne Akaro.

Selon les informations dont nous disposons à l’heure d’aujourd’hui, qui demanderaient à être complétées, la guerre a également provoqué des victimes indirectes: 70 orphelines et orphelins; 16 veuves et 2 veufs. Dans les seuls massacres de Fayaoué et de Gossanah, 20 fils et filles ont perdu leur père, 6 épouses ont perdu leur mari.

Le classement des victimes par catégories socio-professionnelles permet de lister des retraités, un chauffeur de taxi, une gérante de commerce, un mécanicien, une grande majorité de cultivateurs de produits vivriers, des pêcheurs, deux lycéens, trois collégiens, un gérant d’exploitation agricole, un boucher, une enseignante, des gendarmes et des militaires et des élus politiques engagés au niveau communal ou territorial.

Sur la période, 12 gendarmes et militaires trouvent la mort en service commandé, ce qui représente 11% du total national établi entre septembre 1981 et mai 1989 à 145 morts sur l’ensemble du territoire de la République Française. Selon nos sources, nous avons dénombré 5 victimes collatérales parmi les forces armées: noyade de Dominique Battista, appelé du 2è RIMA dans la rivière Négropo à Canala, suicide du gendarme-mobile Laisney à Népoui avec son arme de service, homicide involontaire de Gogen, soldat du Régiment de Marche du Tchad, dans le cantonnement de sa compagnie à Poum et les accidents de la circulation de Manuel Grall à Bourail et de Jean-Marc Rochambeau à Voh.

La prise en compte du groupe culturel d’appartenance des victimes place les kanak au premier rang avec 46 tués soit 63% du total. On compte 27 non-kanak dont la moitié sont des métropolitains.

En s’interrogeant sur l’année la plus meurtrière de la période, 1988 compte 30 victimes suivie de l’année 1984 avec 18 morts. Le mois le plus mortifère est le mois de mai avec 26 tués puis décembre avec 18 décès et avril, 10. Ces trois mois regroupent à eux seuls 74% du total des victimes.

Arrêtons-nous un instant sur la période la plus insurrectionnelle du temps des Evénements, celle qui s’étend de novembre 1984 à avril 1988 au cours de laquelle on distingue nettement deux moments de tensions particulièrement intenses:

le premier dure une année de novembre 1984 à novembre 1985 et se solde par la mort de 28 personnes.

le second débute le 22 avril et s’achève le 6 juin 1988 avec 30 morts en l’espace de 46 jours soit une mort violente toutes les 36 heures! Le paroxysme étant atteint lors de la tragédie d’Ouvéa avec 25 morts en 13 jours soit une moyenne d’un tué toutes les 12 heures!

Géographiquement, l’île d’Ouvéa et la commune de Hienghène sont les deux principaux foyers de victimes avec respectivement 28 et 11 morts.

Le passage en revue de tous les affrontements armés durant notre période permet de totaliser 34 blessés par balles survenus en de multiples points de l’archipel: à Saint-Louis, Canala, Montravel, Mou, Fayaoué, Wagap, Gossanah, Azareu ou Thio. Le bilan des victimes aurait pu être beaucoup plus lourd si la Providence s’était absentée et si l’efficacité et la célérité des secours avaient été empêchées.

Il nous faut également tenir compte des mouvements de populations provoqués par cette situation de crise. Un décompte fait état de 1200 personnes qui ont quitté du jour au lendemain, leur lieu de vie, contraintes et forcées au départ, des vallées vers les villages et des villages vers des communes de la côte Ouest et du Sud. Ces centaines de réfugiés correspondraient à près de 400.000 personnes déplacées, selon les critères retenus plus haut.

A ce sujet et à titre d’exemple probant: entre le 4 et le 6 décembre 1984, 294 personnes quittent le village de Hienghène sur une population de 400 habitants soit 74% de l’effectif total de la bourgade!

Dans un milieu insulaire où la proximité géographique, relationnelle ou parentale peut se transformer en facteur aggravant en cas de crise, il convient aussi de prendre en compte les milliers d'actes répréhensibles qui portent atteintes aux personnes et aux biens: vols, vandalisme, saccages, assassinats et tentatives d'assassinats de civils, incendies, blocages, attentats à l'explosif, sabotages, séquestrations, intimidations, actes de racisme, atteintes aux cultures et aux cheptels.

Au bilan humain, s'ajoutent aussi d'autres éléments d'évaluation de la période.

Sur le terrain, les affrontements opposent farouchement deux camps antagonistes: les indépendantistes et les non-indépendantistes aussi appelés « Loyalistes ». Pour s'assurer du décompte de leur soutien, dénombrer ses troupes et bénéficier de la force médiatique du chiffre aux yeux des journalistes et des caméras quand ce n'est pas pour appuyer une démonstration électoraliste ou légitimer une revendication politique, de grandes manifestations sont organisées par l'un ou l'autre des deux camps. Dans le camp loyaliste, la venue et le séjour-éclair du Président de la République, François Mitterrand, le 19 janvier 1985; le refus volontaire d'obéir à certaines dispositions restrictives de l'état d'urgence ou encore la mobilisation de l'électorat dans le cadre du référendum d'autodétermination du 13 septembre 1987, donnent lieu à de grands rassemblements dans le centre ville de Nouméa, à la baie de la Moselle ou à l'ancien vélodrome Brunelet à l'Anse-Vata. Ils regroupent des milliers de personnes. Le 20 avril 1985, les Mélanésiens loyalistes défilent dans Nouméa à l'appel du Mouvement « Regroupement dans la case de la paix » animée par François Néoéré et Jeannette Tiaouniane et rassemble près de 3500 personnes. Un chiffre comparable à celui du cortège du FLNKS qui regroupe ses militants le même jour et dans le même lieu pour une journée, je cite « de deuil et de soutien au peuple kanak ». Plus d'un millier de manifestants indépendantistes défilent également en divers points du territoire. Cette journée de mobilisation indépendantiste est relayée en France par une marche organisée à l'initiative du comité FLNKS-France et de l'AISDPK, l'Association d'Information et de Soutien aux Droits du Peuple Kanak. Elle regroupe 5000 piétons entre les places Denfert-Rochereau et République à Paris;

La prolongation puis la prorogation de l'Etat d'urgence du 12 janvier au 30 juin 1985;

L'existence d'un couvre-feu de plusieurs semaines;

La lettre de menace reçue la veille du scrutin régional annonçait la séquestration du sous-préfet Demar et de sa famille durant 10 jours, du 21 au 29 novembre 1984 dans son logement de Wé à Lifou, situé à 500 mètres de la gendarmerie. Ils sont libérés contre la libération de 3 indépendantistes emprisonnés;

Des décisions administratives d'exception visant l'expulsion de citoyens français d'une portion de territoire national; Mesures qui visaient les leaders du Front Calédonien: Claude Sarran, Michel Reuillard, Alain et Bernadette Dagostini et M. Lebargy, président de la section locale de l’Union Nationale des Parachutistes. Ou visant l’interdiction de séjour de ressortissants étrangers. C’est le cas de Michaël Darby et de son épouse, de nationalité australienne, fondateurs du Groupe de soutien à la Nouvelle-Calédonie.

Le blocus terrestre du village de Thio pendant plus de trois semaines du 20 novembre au 12 décembre 1984 par plus d’une centaine de militants indépendantistes dirigés par Eloi Machoro;

La présence de milices et de groupes armés circulant dans les quartiers de Nouméa et dans de nombreux villages;

Les opérations de nomadisation de l'armée dans les tribus au cours des années 1986 et surtout 1987;

Une quinzaine d'attentats à l’explosif ou par engins incendiaires de type « cocktail Molotov » commis contre des bâtiments administratifs (Immeuble du service des contributions, bureaux de l’Office foncier), des édifices publics (Tribunal de Nouméa) ou des biens privés appartenant majoritairement à des leaders indépendantistes et à leurs sympathisants (maisons de Yeiwéné Yeiwéné, et de Jean-Jacques Bourdinat, véhicules de Jacques Violette et de l’avocat Gustave Tehio, voilier de Jean-Marie Kohler); Les lycées Lapérouse et Do Kamo sont également la cible des poseurs de bâtons de dynamite.

Saccages de commerces et de biens sociaux d’entreprises appartenant à des sympathisants des deux camps: pour ne citer que quelques exemples parmi une très longue liste: pharmacie Lenormand, Station-Service d’André Dang, boulangerie et magasins Santacroce à Thio, épicerie Lethezer à Voh, etc;

Des centaines d’incendies de maisons, hangars, docks, bâtiments, appartenant à des colons isolés, pour reprendre la formule de l’époque ou des biens dont les propriétaires sont des kanak accusés de sympathie loyaliste. Après le départ de l’armée de île d’Ouvéa, environ 80 cases vont périrent par les flammes à Wénéki, Takedji et Saint-Joseph;

Des opérations de sabotages d'installations d'entreprises privées comme sur les mines SLN de Thio et de Kouaoua ou le dynamitage de 4 des 5 navires de Polypêche à Thio.

Le déploiement extra-ordinaire, au sens propre, de matériels militaires et l’augmentation des effectifs des forces armées est un autre indicateur important d’une situation de guerre. Entre le 20 octobre 1984 et le 15 janvier 1985, elles sont multipliées par 10 en l’espace de trois mois, passant de 306 officiers et sous-officiers à 3009. Au lendemain des 3 jours d’émeutes déclenchées à Nouméa suite à l’annonce de la mort de Yves Tual et de la proclamation de l’Etat d’urgence, en janvier 1985, le Premier Ministre Laurent Fabius annonce l'envoi de 1000 hommes (250 paras, 500 garde-mobiles, 250 hommes des CRS) en renfort pour la protection de l'ordre public qui arrivent le 15 janvier par avion (DC8 du COmmandement du Transport Aérien Militaire, B747 d'Air France, B747 Cargo). A la demande de l’assemblée générale de l’ONU qui s’inquiète de connaître les effectifs des forces armées et de maintien de l’ordre à la veille du référendum du 13 septembre 1987, le mémorandum déposé par la France mentionne un effectif de 7020 personnels sur le sol calédonien. Un dernier exemple pour finir dans ce domaine. A Ouvéa, en l’espace de 4 jours, entre le 23 et le 27 avril 1988, 616 personnels atterrissent à l’aérodrome d’Ouloup: 40 gendarmes de l’EPIG, 3 escadrons de gendarmes-mobiles soit environ 300 hommes, 26 bérets rouge du RIMAP et 250 « Marsouins » de la 9ème Division d’Infanterie de MArine.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous arrivons au terme de notre présentation. Elle s'est attachée à vous exposer les éléments en notre possession. Beaucoup d'autres restent à rechercher et à étudier dans des domaines aussi divers que l'aspect financier du conflit, le coût de la présence militaire mais aussi les répercussions économiques durant toute la période. En 2004, la barre des 100.000 touristes atteinte en 1984 n'est pas recouvrer. Sans omettre, l'enjeu politique que représente la Nouvelle-Calédonie vers la reconquête des urnes par les partis de la Droite républicaine dans la perspective des législatives de 1986.

Entre 1984 et 1988, par l'ampleur, la durée, la force et l'étendue des bouleversements provoqué par leur mise en confrontation, les populations de la Nouvelle-Calédonie ont enduré une guerre.

Entre 1981 et 1989, par l'affrontement de leur légitimité, les deux principales communautés de la Nouvelle-Calédonie ont vécu une véritable guerre civile.

Merci de votre attention et bonne soirée.

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