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Maurice Lenormand ou les origines d'un homme hors du commun.

Mesdames,Mesdemoiselles, Messieurs, bonsoir,

Le 15 janvier dernier, Maurice Henry Lenormand aurait eu 100 ans.

Pour une grande partie de nos concitoyens âgé aujourd'hui de plus de 45 ans et qui avaient au moins 15 ans au moment des « Evènements », le nom de Maurice Lenormand peut se confondre avec la vindicte des émeutiers de janvier 1985lors du sac de sa pharmacie. D'autres se souviennent de Maurice Lenormand, l'homme politique: Député de la Nouvelle-Calédonie de1951 à 1964; membre du conseil général puis de l'Assemblée territoriale durant un quart de siècle; vice-président du premier conseil de gouvernement issu de l'extension locale de loi-cadre Defferre. Un certain nombre se rappelle de lui, comme étant le fondateur aux côtés de Roch Pidjot du Mouvement d'Union Calédonienne en 1956 et dont il fut le commissaire-général jusqu'en 1988. Un petit groupe aura en mémoire, le rédacteur méthodique du projet de constitution du futur état indépendant quel'UC appelle de ses voeux au sein de la « commission de la constitution » dont il est le très actif animateur de 1980 à1987. Un cercle encore plus restreint mentionnera le fait qu'il fût consulté par René Pleven en août 1951 pour une éventuelle participation dans le futur gouvernement central en formation.

Une étude de l'action politique de Maurice Lenormand entre 1951 et 1988 nécessiterait un temps relativement long pour prendre toute la mesure de son engagement et apprécier l'envergure de ses abondantes déclinaisons. Cette période pourrait motiver à elle seule la tenue d'un prochain exposé.

A l'occasion du centenaire de sa naissance, nous vous proposons de porter à votre connaissance et à votre réflexion,quelques éléments biographiques afin de comprendre la personnalité de Maurice Lenormand. Ainsi, nous arpenterons dans l'heure qui va suivre, son enfance, sa jeunesse, sa vie de jeune adulte, à la recherche des ressorts intimes mais néanmoins puissants qui ont contribué à la construction de son exceptionnel destin.

Dans cette optique, nous mettrons à votre disposition des informations encore jamais divulguées et des documents souvent oubliés, parfois inédits, qui éclairent d'un jour nouveau certains pans, jusqu'alors inconnus, de ce personnage public.

Le candidat providentiel.

Un soir.

Une sonnerie de téléphone retentit dans la fraîcheurde la nuit néo-hébridaise.

Maurice Lenormand et son épouse, Simone, sontinstallés à la terrasse du domicile de Pierre Anthonioz, son amid’enfance qui occupe, depuis 1949, la fonction decommissaire-résident de France à Port-Vila, chef-lieu duCondominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides.

Nous sommes au mois de juin 1951.

Ils sont arrivés quelques jours plus tôt pourenvisager l’installation d’une pharmacie dans l’archipel,probablement ici à Efaté à moins que leur statut de propriétaired’une plantation sise à Sarabo sur la grande île de Santo, n’endécide autrement.

Al’autre extrémité de l’appareil, depuis Nouméa, le pasteurMarc Lacheret, chef de la Mission protestante en Nouvelle-Calédonie,demande à s’entretenir avec “Monsieur Lenormand”. Pour ne paséveiller de soupçons, le ministre du culte, engage la conversationen drehu,la langue de Lifou, qu’ils connaissent tous les deux. L’objectifde Lacheret est clair: soutenu dans sa démarche par les hiérarchiescatholique et protestante et par les notables mélanésiensreprésentants les deux associations confessionnelles mélanésiennescréées en 1947, l’UICALO, catholique, et l’AICLF, protestante;il lui demande d’être candidat à l’élection législativeprévue en Nouvelle-Calédonie et aux Nouvelles-Hébrides, le 1erjuillet 1951. D’abord surpris, Lenormand se rappelle alors d’unerecommandation du père Luneau, curé à Canala, à un groupe deMélanésiens catholiques et protestants qui était venu lui rendreune visite impromptue dans sa pharmacie du carrefour de la Police:“si un jour, vous avez besoin dequelqu’un pour vous aider, aller voir Lenormand.”Parmi ce groupe de notables mélanésiens, on pouvait compter RochPidjot et Luc Wadé, respectivement président du conseild'administration et secrétaire général de l'Union et KowiBouillant, Grand chef des Poyes, président de l'Association avec àses côtés Doui Matayo Wetta, le secrétaire général de l'AICLF.

Le jeune entrepreneur de 38 ans obtient de soninterlocuteur un délai de réflexion. Il recueille l’avis de sonépouse et de son ami d’enfance puis est rappelé par soncorrespondant à qui il donne une réponse positive. Il est 23h00 ence samedi 9 juin. Lenormand s'emploie dans l'heure qui suit àrédiger sa fiche signalétique et sa déclaration sur l'honneur pourles remettre avant minuit, heure limite de dépôt des candidaturesqui à cette époque, pouvaient être enregistrées aussi bien àNouméa qu'à Port-Vila: les ressortissants français du condominiumfranco-britannique votant au sein du collège électoral calédonien.

Trois jours plus tard, il regagne la Nouvelle-Calédoniepour se lancer dans la campagne officielle. Trois autres candidatsconvoitent les suffrages des électeurs et s'engagent dans la courseau Palais Bourbon: Roger Gervolino, le député-sortant, FlorindoPaladini, le « Thorez calédonien » et Paul Métadier,premier bailleur de fonds de l'homme du 18 juin et directementinvesti par le Généra de Gaulle.

A Nouméa, l’annonce de sa candidature surprend. Sansplus. Mais la population s’interroge: qui est cet hommepratiquement inconnu du grand public et qui apparaît pour certainscomme le candidat providentiel?

Une jeunesse si française.

Maurice, Jean, Joseph, Henry Lenormand naît à Mâconle 15 janvier 1913. Il est le fils de Marie, Henriette Javin, femmeau foyer et de Maurice, René Lenormand, professeur de piano etd'orgues à l'Ecole de musique de Mâcon et organiste à lacathédrale Saint-Vincent durant près de 50 ans (1938-1981). Troisgarçons viendront agrandir le cercle familial.

Jean né en 1914 et décédé en 1997, pharmacien, ildébute à la Pharmacie des Halles à Mâcon puis acquiert uneofficine avenue de la Grande Armée à Paris;

Albert, né en 1915, devient artiste-peintre etchromatiste reconnu;

et Paul, né en 1922, gérant d'entreprise etactionnaire des Rizières du Sambuc qui décède en novembre 1950dans un accident de voiture à Salon-de-Provence.

Durantla Première Guerre Mondiale, Madame Lenormand se réfugie au Couventdes Saints-Anges à Mâcon, en face de la prison départementale.Période précaire durant laquelle elle élève ses trois enfants enbas-âge dans une petite pièce mal chauffée, située sous lescombles du bâtiment religieux où son époux, brancardier puisinfirmier sur le Front les rejoindra durant ses rares permissions.Après la Grande Guerre, les Lenormand s’installe d’abord Placed’armes puis au 28 et enfin au 43, rue de l’Héritan sur leshauteurs de la ville et reprennent le cours normal de leur existence.La scolarité du jeune Maurice semble s’être déroulée sansproblèmes notables comme nous l’indique son frère Albert:“Maurice a toujours été considérécomme un élève studieux. Il a toujours été doué pour les langueset il n’a pas eu de difficultés avec l’allemand, la premièreapprise et parlée. Il aimait, bien sûr, la géographie, l’histoireet la philosophie. La lecture était son passe-temps favori.”

Entre1919 et 1923, Maurice Lenormand estélève à l’école Frédéric Ozanam, une école privée souscontrat située à quelques mètres du domicile familial puis auLycée Lamartine, où il effectue toutes ses études secondairesavant d’être reçu, du premier coup, au baccalauréat ès Lettresle 9 juillet 1931.

Interrogésur le déroulement de ces années, Maurice Lenormand raconte:“Pendant les études surveillées quiavaient lieu chaque soir de la semaine de 17 à 19h00, je profitaisdu temps restant pour améliorer et étoffer une langue, que j’avaiscréée de toutes pièces en inventant des mots, largement basés surleurs sonorités. En classe de troisième, j’animais avec d’autrescamarades, le Tertia Club. Nous réalisions un bulletin, à laparution irrégulière, agrémentés de découpages d’articlesissus des magazines de jeunesse comme “Le bon point” ou “Lepetit explorateur”, destiné aux collégiens et lycéens.”Concernant la place et le rôlequ’occupe Maurice au sein du clan familial, son frère Albertprécise: “Dans notre famille, Mauricen’occupait pas de place prépondérante, sa situation d’aîné nel’entraîne à jouir d’aucune autorité ni d’aucun privilègeparticulier.” A propos de l’influencedu climat religieux sur la cellule familiale, il souligne: “[...]nos parents ont été des êtres très pieux (...). Certes, lecomportement de nos parents faisait l’admiration du clergé deMâcon qui considérait mon père comme l’égal d’un saint, maischacun des enfants est resté libre de son destin spirituel dans lerespect mutuel.”

Surl’enfance de son frère, Albert poursuit: “[...]Son goût des voyages et de l’aventure s’est révélée très tôtlorsqu’il entra chez les Scouts de France. Il aime la Nature, lesrandonnées, le camping et les feux de camps. Il aime jouer aux PeauxRouges. Ses camarades l'appellent le “cow boy” car il sait jouerdu lasso mais son totem de scout sera “chat sauvage des jungles”.

Crééeen 1913, par l'abbé Antoine Ferret, curé de Charnay de 1925 à 1954et Francis Massard, la troupe de Mâcon est la 4ème fondationfrançaise après celles de Nice, Le Creusot et Paris. Fortementimprégné de considérations religieuses et d'éducation enplein-air, le scoutisme accueille presque logiquement le jeuneMaurice à la rentrée de 1924. Le louveteau prononce sa promessescoute en août 1925. Il participe également au sein de lapatrouille des renards, au camp de Corzent, au bord du lac Léman, enaoût 1927, au cours duquel la troupe escaladera la dent d'Oche quiculmine dans le massif du Chablais à 2222 mètres.

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Entreseptembre 1927 et avril 1930, Maurice entretient une intensecorrespondance avec un ami d’enfance, Jean Barbet, alias “Moineaubavard” dont le contenu intimistedévoile encore plus la personnalité en construction du jeuneLenormand et dessine lentement ses premières idées politiqueslargement façonnées par les convulsions de la “Gueuse” et deses scandales politiques et financiers. Le jeune Lenormand lit lapresse nationaliste et conservatrice, du Charles Maurras, etparticipe à des débats animés par Jean Eck, un camarade de classe,d’origine alsacienne, membre de l’Action catholique.

Les irrésistibles appels du Large et du Lointain.

Du 31 juillet au 6 août 1929, il prend part avec satroupe « Charles de Foucauld » de Mâcon à la délégationdes Scouts de France qui participe au 3ème jamboree mondial scout.Il se tient à Arrowe Park à Birkenhead en Angleterre. Le site estsitué en face de la ville portuaire et industrielle de Liverpool.Parmi les 56.000 scouts venus de 67 pays, Maurice fait laconnaissance de plusieurs homologues étrangers dont Jack, un scoutécossais avec lequel il nouera une courte mais intense sympathie. Enguise de souvenir, Jack lui donnera un kilt, une photo de l'entréedu mémorial national écossais de la guerre situé dans le châteaud'Edimbourg et le carnet de chant et d'hymne des scouts écossais. Aucours d'une rencontre dans le camp américain, un autre homologue luidonne un livre de chants des scouts d'Amérique. Parvenu jusqu'ànous, la série de photographies prises par le jeune pionnierLenormand, développées dans le studio Plion à Mâcon, nous permetde découvrir au plus près le déroulement de ce rassemblementinternational. Le programme des visites préparé par lesorganisateurs emmène ainsi les différentes délégations dansplusieurs lieux, monuments et vestiges de la proche région: lacathédrale de Liverpool avec le mémorial de la Grande Guerre, lesiège de l'évèque et la chapelle de l'Esprit sain; la traverséeen ferry-boat de la rivière Mersey; les ruines d'une abbayecistercienne du XIIIème siècle à Llangollen en compagnie desscouts polonais ou encore l'hôtel de ville de Stockport.

Au cours de ce jamboree, il aura l'insigne honneurd'assister aux côtés de plusieurs dizaines de milliers de « boyscout » et de visiteurs, à l'anoblissement de Robert BadenPowell, le fondateur du scoutisme.

Dans un cahier daté “1928-1933”, le jeune“pionnier” y consigne méthodiquement avec la rigueur d’unobservateur et d’un auditeur attentif, des renseignements de toutessortes sur chacune des délégations rencontrées (Etats-Unis,Ecosse, Jamaïque, Palestine, Inde, Brésil, Siam, Autriche,Allemagne): notice géographique, dessin précis de leur insignenational et notes sur l’organisation de leur mouvement respectif.Dans le scoutisme, il apprécie beaucoup l’esprit de franchecamaraderie et l’amitié qu’il n’a de cesse de développer etde vouloir approfondir.

Sur le chemin du retour, il achète au siège de la BoyScout Association (BSA) à Londres, plusieurs livres traitant duscoutisme: « The scout way » de Vera Barclay, « Twentysongs for scouts », un livre de chants édité à l'occasion du2 ème jamboree de Wembley en 1924 et « The boy scoutassociation rules ». Notons qu'à deux reprises, il mentionneen première page, son totem scout « chat sauvage », unepremière fois traduit en anglais « wildcat » et uneseconde fois en français mais agrémenté du dessin stylisé d'unetête de félin.

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Nous retrouvons le jeune bachelier, à l'automne 1931 àl'occasion de son départ pour l’Institut agricole de Maison Carréeà Alger où il va entreprendre des études sur la culture de lavigne et la vinification. Durant son cursus, il découvre l'oenologieet apprend la langue arabe avec le professeur Mohamed Soualah del'Université d'Alger qui enseigne également à l'Institut agricoledepuis 1923. Souhala est le premier musulman d'Algérie à réussiren 1910, le prestigieux concours de l'agrégation, instituée l'annéeprécédente pour l'arabe. En fin de semaine, il se rendrégulièrement dans le quartier Saint-Eugène, chez un cousinmaternel, le Docteur Valence, médecin à l'hôpital psychiatriqued'Alger. L'étudiant Lenormand met à profit les douze kilomètresséparant l'Institut du domicile du docteur, pour s’immerger dansla population locale qu'il côtoie lors de ses nombreux trajets enautobus et parfaire ainsi ses bases en langue arabe.

Dans les premiers mois de son installation en Algérie,il participe activement à quelques randonnées organisées par desamis membres de la section d'Alger, du club alpin français. Du 26octobre au 1er novembre 1931, nous apprenons qu'il arpente lessentiers dominant les gorges de la Chiffa et qu'il gravit leTamesguida, le point culminant de l'Atlas blidéen. Sans pouvoirétablir les véritables raisons ou les circonstances qui l'amènentà fréquenter cette famille du bled, Maurice Lenormand nous adéclaré, avec la franchise qui le caractérisait aussi, que cettejeune femme ici sur cette photo, fut son premier amour de jeunesse.Le 29 mars 1933, à Alger, le chef de la sureté départementale luidélivre un passeport dans le but de se rendre une dizaine de jours àAlicante en Espagne, probablement pour un voyage de fin d'étude dansles exploitations viticoles de la région.

Dansla bibliothèque de l'Institut, l'insatiable lecteur qu'il demeurad'ailleurs tout au long de sa vie, plonge sa curiosité dévorantedans un ouvrage contenant les Lettres sur l'Algérie d' Alexis deTocqueville, dont la deuxième, écrite en 1837 retient toute sonattention. Ce dernier s'appuyant sur un certain nombre deconsidérations nées de ses observations entrevoit le succès de lacolonisation de l'Algérie à la condition que l'on y réitère pasles erreurs du passé. Voici ce qu'écrit Alexis de Tocqueville à cesujet: « Il est évident pour moique nous ne réussirons jamais si nous entreprenons de soumettre nosnouveaux sujets de l'Algérie aux formes de l'Administrationfrançaise. » Plus loin, ilinsiste: « En Algérie, commeailleurs, la grande affaire d'un gouvernement nouveau n'est pas decréer ce qui n'existe point, mais d'utiliser ce qui est. »avantde prévenir: « Il fautbien prendre garde surtout de nous livrer en Algérie à ce goût del'uniformité qui nous tourmente (...) » Aufur et à mesure de sa démonstration eten sebasant sur son imagination plus que sur la réalité (il ne visiteral'Algérie pour la premier fois qu'en 1841), il livre à soncorrespondant une vision essentiellement positive voire naïve del'utilisation de la terre par la population arabe et de l'assurancede son partage avec une population étrangère. L'auteur de « Ladémocratie en Amérique » envisage l'affermissement de laprésence française sans difficulté majeure:«(...)il est facile aux Français plus riches et plus industrieux que lesArabes d'occuper sans violence une grande partie du sol et des'introduire paisiblement et en grand nombre jusqu'au sein des tribusqui les environnent. », etde conclure: « Il estfacile de prévoir un temps prochain où les deux races serontentremêlées de cette manière sur beaucoup de points de laRégence. » L'occupationdu sol et sa mise en valeur commune n'est pas pour le philosophe lebut ultime du processus colonial en oeuvre en Algérie, mais uneétape vers un projet politique encore plus ambitieux dans lequel lavéritable finalité de la mission civilisatrice irait jusqu'àfondre le colon et le colonisé dans un homme nouveau. Cetteperspective peut-être résumée ainsi, toujours en citantTocqueville: « Mais cen'est point assez pour les Français de se placer à côté desArabes, s'ils ne parviennent pas à établir avec eux un lien durableet à former enfin des deux races un seul peuple. »Tocquevilleva donc jusqu'à évoquer le rêve d’une colonie apaisée oùIndigènes et Européens vivraient en harmonie, voire ne formeraientqu’une seule communauté.

Nous ne savons pas exactement à quel niveau et dansquelle mesure, les réflexions de Tocqueville ont influencé le jeunemâconnais sur la situation coloniale en Algérie, durant son segmentde vie algérois entre 1931 et 1933 et les premiers temps de sonexpérience calédonienne, entre 1934 et 1937. Comme il est difficiled'apprécier l'impact réel ou supposé de cette référencelointaine, sur le socle idéologique du parti à la croix verte, aucours des années qui ont précédé la création du Mouvementd'Union Calédonienne?

Néanmoins,nous tenions à proposer à votre lecture, la proximité de sensentre la formule,« Desdeux races, un seul peuple »de Tocqueville; du slogan des listes d'union calédonienne en 1953lors du renouvellement du Conseil général: « Colonset Autochtones, unissez-vous! »et de la devise de l'Union Calédonienne officialisée en 1956:« Deux couleurs mais unseul peuple ».

Diplômé de l'Institut Agricole d'Algérie, le 20juillet 1933, le jeune ingénieur Lenormand refuse le poste qui luiest proposé à Constantine et rentre en France pour se libérer duservice militaire qu’il lui reste à accomplir.

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MauriceLenormand à 21 ans, lorsqu'il se présente en tant qu'engagévolontaire, pour une période de 18 mois, dans l'armée de Terre. Le14 mai 1934, un mois après avoir contracté son engagement, le jeuneingénieur est affecté à la Compagnie mixte d’Infanteriecoloniale en Nouvelle-Calédonie et s’embarque pour le bout dumonde à bord du Céphé.Cette affectation lointaine est motivée par la possibilitéd’obtenir un long déplacement aux antipodes et le choix de ladestination est simplement dû au fait que Maurice fut toujoursd'après son frère Albert: “sensibleà l’idée que Nouméa soit sur un planisphère, le point le pluséloigné de l’Hexagone”.

Sonengagement militaire se transforme en idylle exotique. En effet, aucours d’une patrouille, Place des cocotiers, le caporal Lenormandest pris d’un véritable coup de foudre pour une jeune fille assiseà l’arrière d’un véhicule conduit par le chauffeur indonésien,ganté de blanc, de Jules Calimbre, un homme d’affaires calédonien.Le jeune engagé déclare au fond de lui et sans raison aucune:« Voilà la femme quej'épouserais! » Il s’agit deSimone Wapatra Sootr, fille biologique de Hnyeuko Sootr AtreThupèhmelöm et de Charlotte Xutre Wahnyamala de la tribu de Kédeynedans le Loëssi. Elle sera avec sa sœur Joséphine, adoptée etprotégée par les époux Calimbre.

Elle est mélanésienne. Lui est européen.

Elle est protestante. Lui est catholique. Deux couleursmais un seul couple.

Lapremière rencontre avec Simone se déroule à l'Anse-Vata où lesépoux Calimbre y possède une résidence secondaire au bord de lamer. Venu accompagné de Mélanésiens de Lifou pour la purgeannuelle à l'eau de mer, Maurice Lenormand et ses amis loyaltienssont invités sous le faré familial à l'heure du thé. C'est làque le caporal-chef Lenormand croise pour la première fois le regardde celle qui allait devenir son épouse. Las de rencontrer sadulcinée à la dérobade et en secret, il demande à Jules Calimbrel'autorisation de fréquenter sa protégée; le père « adoptif »accepte sans réticences. Dans la société coloniale de l'époque,cette relation est mal perçue. Le fait de côtoyer et de fréquenterune autochtone entraîne, directement ou indirectement, quelquesdémêlés avec une certaine autorité militaire. Maurice raconte:« Un soir, en compagnie de Simone,nous nous rendions à une séance de cinéma. A la fin, je croise lecapitaine Bedel, commandant mon unité. Le lendemain, le capitainem'inflige quinze jours d'arrêts, sous le prétexte fallacieuxd'avoir souri au moment du rapport. Quelques semaines plus tard, undes soldats placés sous mes ordres, perd une crosse de fusil aucours d'un exercice de manoeuvres. Le Capitaine Bedel prononce à monencontre une peine d'un mois de cellule. Révolté par l'attitude ducommandant d'unité, je contacte une relation en la personne deMonsieur Rollin, membre du Conseil supérieur des colonies,représentant le Pacifique, qui intervient en écrivant au chef decorps au sujet des agissements de Bedel. »Jusqu'à la fin de son engagement, Maurice Lenormand est chargé, parle chef de corps du Régiment de dresser et de compléter les cartesd'Etat-Major.

Ilssont mariés le 22 octobre 1935 dans la sacristie de la cathédralede Nouméa, par le révérend-père de Mijola, le précurseur duscoutisme en Nouvelle-Calédonie. Son frère Albert raconte que lemariage de son frère « n'a pasfait d'objection et notre belle-soeur Simone a été parfaitementaccueillie sans réserve pour sa race et sa couleur de peau ».Jules Calimbre met à disposition des jeunes époux, une maisonproche du siège du journal « La France Australe », dansl'actuelle rue de la Somme à Nouméa, en face des Chantiers etForges de l'Océanie. Huit enfants, naîtront de leur union: Josette(1936), Monique (1941), Patrick (1944), Katia (1947), Paul-Henry(1951), Brigitte (1955), Eric (1957) et Jean (1962) dont ladescendance, très largement métissée, se compose selon nosdernières informations de 14 petits-enfants, 18arrière-petits-enfants et d’un arrière-arrière-petit-filsaujourd'hui âgé de 11 ans. Neuf jours avant son mariage, il est misen congé libérable à l'échéance de son contrat militaire etdébute alors la première phase de sa vie professionnelle:chimiste-analyste à la SLN, employé sur la mine Kataviti à Voh,manutentionnaire sur le port de Nouméa au sein de la société dechalandage et d'aconage de son beau-père, il devient même aprèsconcours, un des deux seuls candidats retenus pour un poste de commisd’administration au service des douanes et des contributions. Pourune raison, qu'il ignore, il est rayé de la liste d'admissibilité.

Un épisode de sa vie professionnelle d'employé demine à Voh pour le compte de la Société Le Nickel, lui faitprendre conscience de la réalité des traitements et des conditionsde travail sur mine. Il raconte que les travailleurs tonkinois etjavanais se faisaient « tabasser » à coups de nerfs deboeuf et que la SLN se faisait ainsi le complice du travail forcé.Maurice Lenormand poursuit en racontant qu'un jour, il s'opposa àl'ingénieur Cheval, chef du centre minier, qui était en train defrapper un travailleur agenouillé et torse nu, avec un nerf deboeuf. Un mois plus tard, pour avoir fait une erreur d'aiguillage,selon lui, dans les navettes ferroviaires, il est licencié.

Une famille calédonienne sous l’Occupationallemande.

Sur les conseils précis et pressants de son cousinRené Fouchet, propriétaire du brevet et d’une usine à Houdan quifabrique la Boldoflorine, Maurice Lenormand se laisse convaincre deretourner en France et de préparer un diplôme de pharmacien. Lesjeunes époux et leur fille Josette quitte la colonie en octobre1937. A partir de 1938, l'aide financière du père adoptif de sonépouse, lui permet de débuter un cycle de longues études. Ils'inscrit en première année de Pharmacie et suit les cours del'Institut d'Ethnologie dont il est diplômé le 15 octobre 1939. Iladministre quelques semaines après son arrivée, la société RadioProductions de son cousin.

Happé par la mobilisation générale et le début dela guerre, l’étudiant Lenormand est rappelé sous les drapeaux le26 août 1939 et intègre le 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.Il y sert comme sergent-chef et participe aux campagnes de Sarre etde Sedan et à la bataille de Châlons-sur-Marne. Il reste à la 6èmeDivision d'Infanterie Coloniale jusqu'à sa dislocation finale. Le 28juin 1940, il est libéré provisoirement et le 26 août suivant, ilest définitivement démobilisé et rentre à Paris. Fuyant lacapitale, il reste quelques mois avec sa famille à Mâcon ets'installe de nouveau à Paris, d'abord 36, boulevard GouvionSaint-Cyr dans le XVIIème puis au n°7, impasse Coeur de Vey dans lequartier du Petit Montrouge dans le XIVème arrondissement.

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Pendanttoute la période de l’Occupation allemande, il continue ses étudesde pharmacie à la Faculté de Paris d'où il sort avec le titre dedocteur, le 26 juin 1945. Dans le même temps, il est élèvetitulaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes où il suit les coursde philologie, d’histoire des religions des peuples non civiliséset de sociologie du Professeur Maurice Leenhardt; Maurice Lenormandest l'un des premiers élèves du professeur de linguistique et dephonologie, André Martinet qui lui distille les arcanes de laméthode structurale développée et introduite en France par l’Ecolede Prague. Il est diplômé le 14 février1944. Il est également élève de l’Ecole Nationale des LanguesOrientales Vivantes (ENLOV), où il apprend le tahitien, le houaïlouet excelle dans le malais où il fait la fierté et provoquel’admiration de son enseignante, Melle Véra Sokoloff, une russeblanche immigrée en France.

La vie sous l’Occupation s’organise entre lepartage avec les époux Leenhardt, des colis envoyés par lesCalimbre contenant du café, des boîtes de viande de Ouaco et dubeurre de cacahuète australien; la participation aux goûtersvitaminés organisés par le Ministère des Colonies, boulevardSaint-Germain, à l'attention des étudiants ultramarins; lesséjours à Mâcon durant les périodes de vacances universitaires etles promenades au Jardin du Luxembourg.

L'étudede son agenda de l'année 1938 porte à notre connaissance lapossible participation de Maurice Lenormand à une réunioncorporative à la salle de la Mutualitéà la date du jeudi 13 janvier à 20h45. Cette information de premierordre mais très difficilement vérifiable quant à sa participationeffective, tendrait au moins à prouver que trois mois après soninstallation à Paris, Maurice Lenormand ait établi des contactsavec certains milieux proche de la Droite sociale, nationale etanti-libérale souvent regroupés dans des clubs de réflexion. Cettepropension du jeune Lenormand à réfléchir, comme tant d'autres,sur les fondements de la société démocratique et du systèmeéconomique libéral le mène à s'interroger sur la question del'organisation professionnelle en France. Dans la Charte du Travail,qui est un des leviers du redressement français, le corporatismedoit exalté la notion de travail et encadré la participationouvrière dans les entreprises. La mise en oeuvre de cettepolitique, le mène à la rédaction et à la publication dès 1938puis en 1942 et en 1943 de trois livres: “Manuelpratique du Corporatisme” éditépar la Librairie Félix Alcan à 3000 exemplaires,“Techniques de l’organisationcorporative”, dédiéau Maréchal Pétain et “Versle régime corporatif” quese charge de publier les Editions de la Nouvelle France avec untirage de 4000 exemplaires. Ilsfont de Maurice Lenormand l'un desthéoriciens du corporatisme et du personnalisme, deux doctrinesconstituantes de l’idéologie pétainiste et son projet derénovation nationale.

Iln'a que 25 ans lors de la parution de son premier ouvrage danslequel, il expose en près de 400 pages, son credo. Dans une sociétéfrançaise encore marquée par le traumatisme des effets de la criseéconomique de 1929, par l'imprégnation du discours marxiste dans lemonde du travail et la défiance à l'égard de la classe politiqueen général confondue dans de nombreux scandalespolitico-financiers, Lenormand propose de « supprimerla lutte des classes en transformant les rapports du capital et dutravail ». D'après lui, « cetteéthique nouvelle doit rendre le conflit impossible par uneredéfinition des droits et des pouvoirs du capital et du travail enfixant dans le cadre d'une organisation nationale les obligations,les devoirs et les rôles de chacun ».La remise en cause du système économique libéral doit permettreselon lui, « unerépartition des bénéfices de laproduction équitable et profitable pour tous et en accord avec lesentiment de justice sociale ». Dans le chapitre premier, Lenormand s'attaque de front aux fondementset à la dialectique du marxisme en ces termes: « Ala formule mortelle: « prolétaires de tous les pays,unissez-vous », nous opposons l'adjuration vitale: « Françaisde toutes classes et de toutes catégories unissez-vous etentraidez-vous au sein de la communauté nationale du peuple. »

Afinde faire connaître ses idées et de recueillir l'opinion depersonnalités illustres, Maurice Lenormand dédicace son premierlivre notamment aux époux Calimbre et l'expédie aussi bien enFrance qu'à l'étranger. En retour, il ne reçoit que des messagesde félicitations et d'encouragements à l'image du président duConseil portugais; du Généralissime Franco; de la présidence de laRépublique du Brésil ou encore du Maréchal Pétain en personne!Les milieux corporatistes lui adressent des remarques toutes plusélogieuses les unes que les autres tel Pierre Regard, anciensecrétaire des corporations patronales qui écrit:« LeManuel pratique du Corporatisme est une des oeuvres les mieuxconçues qu'il m'ait été donner de lire. »

Devant subvenir à ses charges familiales, dont lecercle s'est élargi par la venue de Monique, le 29 avril 1941 ettout en poursuivant ses études, il est recruté et nommé en 1942,chef du service des plans de production aux groupementsprofessionnels agricoles coloniaux de la rue de Lille. Il y estchargé de faire un projet de développement pour l’Afriqueoccidentale française en particulier pour les productions de caféet de cacao. L’année suivante, il remplace à la Fédération del’élevage colonial, comme le prouve cette attestation, soncamarade l’ingénieur agronome Delagrange, fusillé par lesAllemands. Il planche sur un plan d’élevage pour la Haute-Volta.

Eu égard à ses publications sur le corporatisme etaux mesures très concrètes qu'il y développe, Maurice Lenormandfait également partie du groupe des experts du quotidien économique« La Vie industrielle, commerciale, agricole et financière »composé d'une soixantaine de personnes doué d'une connaissancemagistrale dans un ou plusieurs domaines. Certains d'eux ont suivi ousuivent les travaux des cercles avant-gardistes. Ils manifestent unevive hostilité à l'égard du libéralisme économique etpréconisent de nombreuses réformes à caractère dirigiste. Autourde Louis Blandin, spécialiste de la monnaie et du crédit ou dePierre Cauboué, statisticien, Maurice Lenormand, en sa qualitéd'agronome et chef du service des plans au Ministère des colonies,adhère à la double intention qui a présidé à la fondation de« La Vie Industrielle » le 13 décembre 1940, informer etconvaincre. La « Vie industrielle » est un quotidienéconomique financé par l'Ambassade d'Allemagne en France. La « Vieindustrielle » bénéficie par conséquent d'un statutprivilégié qu'elle conserve jusqu'en 1944. D'un point de vueidéologique, le journal s'inspire des réformes menées par lerégime de Vichy tentant d'accomplir la synthèse entre les optionsdoctrinales antérieures à 1940 et la pratique dirigiste,autoritaire et corporatiste du gouvernement vichyssois. Sa ligneéditoriale se caractérise par le rejet de la IIIème Républiquequi se traduit par une dénonciation violente du fonctionnement desinstitutions: faiblesse de l'Exécutif; omnipotence des chambres;importance démesurée d'une administration irresponsable. Sans quecela ne débouche sur la contestation des principes républicainsfondamentaux: isonomie, suffrage universel et respect des libertésindividuelles. En septembre 1942, Maurice Lenormand y publie deuxarticles: l'un sur l'unité syndicale et l'autre sur l'instaurationdu régime corporatiste.

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En 1944, il doit quitter son poste et se réfugie enSaône-et-Loire mais il se trouve à Paris en juillet-août, intégrédans une cellule de résistance du Mouvement de Libération Nord lorsde la délivrance de la capitale. Comme un signe de la Providence, letroisième enfant du couple et leur premier garçon Patrick nait le10 juin 1944, quatre jours après le débarquement des Alliés enNormandie. A la fin du mois de juin 1945, il achève définitivementses études. En mal d'activités, il rend régulièrement visite auxIndigènes calédoniens du Bataillon du Pacifique, stationnéssignificativement à la caserne de la Tour-Maubourg, à proximité dutriangle institutionnel parisien. De Gaulle ne cache pas que dansl'éventualité d'une tentative de prise du pouvoir des Communistespar la force, il puisse compter sur les plus fidèles de ses soldats.

Avec la complicité de soldats maréens composant lechoeur indigène du Bataillon du Pacifique, il fait enregistré le 15juin 1945 à l'Institut de phonétique pour le musée de la parole etdu geste, deux chants religieux en nengone.

Aumois de novembre 1945, Maurice Lenormand rédige à la demande dugrand chef Cyprien Braïno de la tribu de Petit-Couli et encouragépar un M. Berger, assureur originaire de Thio, établit dans lacapitale, un texte destiné à Jacques Soustelle, Ministre de laFrance d'Outre-Mer contenant les voeux et doléances des combattantsautochtones du Bataillon du Pacifique afin qu'ils aient les mêmesdroits politiques, civiques et sociaux que les Européens. En voiciles extraits les plus significatifs: «LesTirailleurs et marins indigènes de la Nouvelle-Calédonie, tousengagés volontaires pour venir au secours de la France et la libérerde l'oppression, (…) présentent leurs voeux et leurs espoirsconcernant l'amélioration de leur condition (…) et l'avenir deleur communauté ethnique dans le cadre d'un statut rénové de laColonie. » Après avoir rappeléleurs faits d'armes, il poursuit: « (…)leurs actes ont prouvé à la France, d'une façon incontestable, lafidélité et l'amour de la population indigène de laNouvelle-Calédonie, ils ont mérité d'être considérés comme desfils de la France et d'avoir gagné le droit à la sollicitude et àl'attention de son Gouvernement. (…) résistants et fiers d'avoirparticipé activement à la libération de la Mère-Patrie pourlaquelle un grand nombre sont tombés sans l'avoir jamais vue et sansavoir la joie de toucher son sol, les indigènes néo-calédoniens etloyaltiens espèrent qu'à leur tour, ils pourront être libérésd'un régime périmé, trop souvent oppressif et injuste et qui tendà les maintenir dans une condition inférieure moralement,intellectuellement et économiquement. »MauriceLenormand est la plume choisie pour transcrire les idées et lessentiments des tirailleurs et inscrit sa présence dans l'Histoire enparticipant à la première demande écrite officielle d'égalitédes droits entre Mélanésiens et Européens de Nouvelle-Calédonie.Cette lettre, et vous l'avez peut-être ressenti, est un poignantserment de fidélité des représentants d'un peuple colonisé auxidéaux fondateurs de sa puissance de tutelle. Elle annonce déjà lafin de l'Indigénat et l'entrée des Mélanésiens dans la Cité.

C’estun brillant diplômé qui embarque à Marseille, avec son épouse etleurs trois enfants, à bord du Sagittaire,à destination de la Nouvelle-Calédonie, qu’ils atteignent le 21mai 1946. Au cours du voyage, il côtoie le dernier groupe devolontaires tahitiens, néo-hébridais et calédoniens du Bataillondu Pacifique, de retour au pays. Le navire transporte aussi vers lacolonie, un contingent de fonctionnaires de l'Education Nationale, depersonnels administratifs et de cadres commerciaux. Après Madère,le bateau relâche pendant 4 jours à la Martinique pour quelquesréparations. Maurice Lenormand profite de ce contre-temps pourquelques excursions dans l'île en compagnie des membres de lamission géologique envoyée en Nouvelle-Calédonie par l'Office dela recherche scientifique coloniale et le CNRS (MM. Arnould, Arviaset Routhier) avec lesquels, il escalade la Montagne Pelée et visitela ville de Saint-Pierre. Le reste du voyage s'effectue via laGuadeloupe, le canal de Panama et les escales à Papeete et àPort-Vila.

Un homme neuf et entreprenant aux idées nouvelles.

Quelquesmois après son arrivée, Maurice Lenormand se porte candidat à lareprise de la pharmacie Busiau mais sans succès, puisqu'un autrepharmacien, Henri Martinet, de retour de Métropole, où il aparticipé à la guerre, reprend l'officine dont il avait déjà lacharge avant 1940. Il crée alors la “Pharmacie-Droguerie duPacifique Austral” inscrite au registre du commerce sous le numéro1027. Elle est située au rez-de-chaussée de la grande bâtisse quitrône à l’angle de la rue de Sébastopol et de l’avenue de laVictoire, à Nouméa, dont la location lui a été accordée par M.Varin, conseiller municipal du chef-lieu. L'appartement placéau-dessus de la pharmacie est longtemps resté le domicile de lafamille Lenormand, jusqu'à la construction de la maison de Ouémo.Il y installe des rayonnages, un comptoir, une caisse enregistreuseet un meuble vitré destiné à divers articles de parfumerie. Al’époque, précise Lenormand: “(...)tous les médicaments étaient de marque américaine, anglaise,australienne ou canadienne. Il n’y avait aucun produit français.Le dollar était la principale monnaie d’échanges et d’achats.”Il poursuit: “Ayant passé descommandes avant mon départ, très vite l’engouement de lapopulation pour la pharmacopée française dépasse mes espérances.J'envoyais mes dollars à un ami parisien qui allait directement leschanger au Palais-Brongniart avant de les déposer sur mon compte.”A lasuite d’un accord intervenu avec Henri Martinet, il transfère le 7juillet 1947 son activité dans le local de la pharmacie commerciale,au 32 rue Georges Clémenceau. Ils sont associés jusqu'en 1980,année du décès de son confrère.

Attirécomme tant d’autres Calédoniens par l’archipel voisin desNouvelles-Hébrides, perçu depuis Nouméa comme un eldorado, ilachète pour un prix convenable, l’ancienne propriété Gardel, aulieu-dit Sarabo sur l’île de Santo. Le 3 octobre 1949, le JournalOfficiel publie une annonce légale relative à la fondation à Santode la SOCAPA, la Société Coloniale du Pacifique Austral, une sarlau capital de 300.000 fcfp et qui a pour objet dans toute l'étenduedes territoires de l'Union française, de réaliser « toutesopérations, affaires et entreprises commerciales, mobilières etimmobilières, notamment celles de commission et d'importation detous produits (...) ». A Nouméa,cette société se porte candidate à la représentation locale desmarques Cinzano et Coca-Cola mais sans succès. Le président, RobertFaye décline l'offre de Lenormand, faisant prévaloir que « nousrisquerions de créer des incidents avec les deux grosses maisonsBallande et Barrau, avec lesquelles nous entretenons des relationsassez suivies. » A Santo, sonobjectif est d’y développer la production de kava dont il perçoitdéjà les possibles applications thérapeutiques mais le minimum detrois années avant toute récolte, le contraint à abandonner ceprojet. Il reste cependant, propriétaire d’un vaste domaine deplus de 400 hectares dont une partie est occupée par des caféiers(30 ha), des cacaoyers (200 ha) et des cocoteraies (130 ha). Le resteest occupé par du bétail au milieu desquels paissent une dizaine dechevaux sauvages. Il créé également deux “drug-store, l’un àPort-Vila et l’autre à Luganville.

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Enparallèle de ses activités commerciales, agricoles etpharmaceutiques, il participe à la renaissance de la Sociétéd’Etudes Mélanésiennes, créée le 20 juillet 1938 à Nouméa surl'initiative de son ancien professeur Maurice Leenhardt. Cettecompagnie intellectuelle dont le but est « larecherche de tous documents, d'informations, d'oeuvres culturellespouvant aider à la connaissance de l'Océanie mélanésienne »rassemble dans ses rangs, tout ce que la colonie compte depersonnalités dans les domaines aussi divers que la politique,l'économie, l'industrie, l'administration coloniale, lareprésentation consulaire ou encore l'enseignement et la santé.Hormis le propre intérêt des travaux de la Société, cettestructure est pour Maurice Lenormand, de par sa composition, unvéritable centre d'apprentissage de la vie publique et privéeslocales et un carrefour névralgique des différents réseaux declientèle de la société nouméenne et de leur jeu d'influences.

Fortde ses compétences et de ses connaissances, Maurice Lenormand publieses premiers articles, dans le bulletin de la société savante enjanvier 1948. Il y décrit la découverte d'un gisement de poteriesindigènes à l'Ile des pins. Dansle même numéro, il présente également le texte et la traductionde deux fehoa, « des dansesguerrières, véritables exercices préparatoires aux combats dontles chants accompagnateurs étaient destinés à exciter l'ardeur etla bravoure des futurs combattants ».Il dresse deux compte-rendu de lecture suite à la parution du nouvelouvrage de Leenhardt: « Langueset dialectes de l'Austro-Mélanésie » etde celui d'Aubert de la Rüe,« les Nouvelles-Hébrides, îles de cendres et de corail ».Dansle n°4 du bulletin publié en juillet 1949, Maurice Lenormand,devenu secrétaire général de la société, rédige un article sursa visite aux îles Banks dans le Nord de l'archipel desNouvelles-Hébrides qu'il semble avoir effectué entre le 7 janvieret le 18 février 1949. La deuxième partie est publiée en janvier1951. Un autre article signé de lui traite du « cargo cult »à Bougainville. Travailleur infatigable, le bulletin de la Sociétédes Océanistes, lui ouvre pour la première fois ses portes endécembre 1950, pour un article de 32 pages traitant de la« Connaissance du corps etde la prise de conscience de la personne chez les Mélanésiens deLifou ».

En parallèle de ses publications, il prend une partactive dans le fonctionnement et les travaux de l'association.

Lorsde l' assemblée générale, du 3 mars 1947, il est nommésecrétaire-archiviste au sein du comité actif, qui oeuvre à lasuite du comité d'honneur. Sous la présidence de Nicolas Hagen, lessociétaires décident à l'unanimité la création d'une« commission chargée defaire l'inventaire des caisses d'objets ethnographiques déposées auMusée et confiées à la garde de la Société en 1939 par MauriceLeenhardt » afind'entreprendre les démarches administratives nécessaires « pouren assurer l'expédition au Musée de l'Homme à Paris ».Cettecommission est composée de MM. Bernier, Schmidt et Lenormand. Enfin,nous apprenons également qu'il est chargé aux côtés de M. Oriol,professeur de philosophie, de la préparation et de la publication dela revue.

La lecture du procès-verbal de la réunion du comitéactif de la Société des Etudes Mélanésiennes du jeudi 10 avril1947 qui s'est tenue à la chambre de commerce de Nouméa rend comptede l'adoption, sur propositions de M. Lenormand, de projets deconférence avec projection d'un film d'ethnologie océanienne etd'une série de causeries radiodiffusées sur le folklore océanien,au poste de Radio-Nouméa. Ses projets se concrétisent rapidement,courant 1947, sur les ondes de « La voix de la France dans lePacifique ». Maurice Lenormand réalise et commente au moins 4causeries radiodiffusées sur les thèmes de l'ancienne musiqueindigène; les masques et les sociétés secrètes desNouvelles-Hébrides; les choeurs indigènes de Maré et de Lifou.D'une durée d'une demi-heure, elles se déroulent le mercredi soir à19h30.

Auxobsèques, le jeudi 7 juillet 1949, de Georges Baudoux, décédé àl'âge de 80 ans, il revient à Maurice Lenormand, au nom de laSociété des Etudes Mélanésiennes dont l'écrivain était membredu comité d'honneur, de prononcer devant la foule rassemblée aucimetière de Nouméa, l 'éloge funèbre de « cettefigure authentique de la vieille Calédonie ».

Plus tard, en sa qualité de secrétaire-général et de diplôméd'ethnologie, il présente et introduit, le 1er septembre 1950, dansla salle de conférence de l'Institut Français d'Océanie, un filmde son collègue Jean Guiart sur les populations païennes du NordAmbrym qu'il qualifie « de réelexemple de travail ethnologique approfondi et objectif. »Toujours aussi prompt à favoriser la connaissance de l'Océaniemélanésienne en général et de la Nouvelle-Calédonie enparticulier, il présente le 7 mai 1951, au cinéma du « GrandThéâtre » le premier film documentaire calédonien, réalisépar Luc Chevalier pour les prises de vue et lui-même pour lescommentaires.

Audébut des années 1950, son nom commence donc à jouir d’unenotoriété qui ne dépasse pas encore le cercle de la sociétésavante, mais le personnage est perçu comme attentif aux questionsmélanésiennes.

Dansun entrefilet figurant sur la page consacrée à l'actualitécalédonienne, le « Courrier australien » du 29 juin1951, analysant les enjeux du scrutin à venir et les prétendants,résume fidèlement l'opinion générale concernant le candidatLenormand en ces termes: «(...)bien connu pour sa largesse d'esprit et son influence parmi lesIndigènes, M. Lenormand amènerait une détente sur le planpolitique local. On serait même en droit d'espérer après plusieursannées d'immobilisme, la Nouvelle-Calédonie se développerait surde nouvelles bases plus saines, (…) M. Lenormand possède uneréelle connaissance de cette région et ses études sur l'indigénatnéo-calédonien et néo-hébridais font autorité ».

Preuves'il en est de cette autorité et de son intérêt pour la culturemélanésienne, Lenormand, dès 1936, apprend avec sérieux etengouement la langue de Lifou auprès de l'oncle maternel de sonépouse, le vieux Hnoija Wanhyamala Qatr et de sa mère CharlotteXutre Wanhyamala qui ont grandement et le plus longtemps contribué àcet enseignement. Cette volonté persiste malgré l'éloignement: le6 février 1938, alors en France, Maurice Lenormand contacte enAngleterre, un spécialiste britannique de la langue de Lifou en lapersonne de Sidney Ray. Cette somme donne lieu, le 13 mars 1998, dans le grand amphithéâtre de l'Université Française du Pacifiqueaprès plus de 60 ans d'un travail, entrecoupé de longues pauses, àla soutenance d'une thèse en linguistique dont la facture seprésente sous la forme d'un dictionnaire « Drehu-Français »en 2 tomes. Placée sous la direction de Mme le Professeure DominiqueJouve, il est l'aboutissement d'un long et patient effort derecherches et de compilations. Il dresse une liste de plus de 13.000entrées: mots de la langue de Lifou, leur traduction en Français,mots en Miny, la langue cérémonielle, les apports religieux, lesemprunts européens de l'hébreu mais surtout de l'anglais, desréférences à la toponymie, aux patronymes, aux origines des clanset des chefferies ou encore aux champs lexicaux de la flore et de lafaune. Apprise, pour mieux connaître la famille et les traditions del'île natale de son épouse, la langue de Lifou reste pour MauriceLenormand, une preuve d'amour entre deux êtres et une marqued'amitié entre deux cultures.

Grâce à cette transmission rare dans le contexte del'époque eu égard aux personnes mobilisées que rien neprédisposait à la rencontre et aux échanges qui en ont résulté,Maurice Lenormand poursuit ses recherches ethnologiques sur leschants, les danses et l'histoire des chefferies de Lifou. A titred'exemple et dans cette optique, Hnoija mobilise le pasteur Watre,Laxa Wejiemë et Jemes Haeweng, petit-chef de Dozip dans la rédactionet la traduction de l'histoire et de l'origine de la chefferie deGaïca.

Dans un tout autre domaine, qui prouve si l'en étaitencore besoin, les multiples facettes du personnage, le service desmines de Nouvelle-Calédonie enregistre le 24 juin 1950, les noms deMaurice Lenormand et de Joseph Datchanamourty, associés à partségales, en vue de l’acquisition de deux concessions minières enbaie de Ngo. La première, riche en chrome d'une superficie de 41,6hectares est dénommée « Jeannette ». La seconde de 49hectares se nomme « Claudine » et renferme surtout dunickel.

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Conclure...

Il nous faut conclure cet exposé, dont vous voudriezbien excuser la longueur.

Si un jour, par le plus grand des hasards, venait àl'esprit d'un décideur quel qu'il soit, d'honorer la mémoire deMaurice Lenormand, au travers de la dénomination d'une voieroutière, d'un bâtiment administratif ou à la recherche d'un nomde baptême pour une infrastructure portuaire, énergétique ouindustrielle, il lui serait sans doute difficile de qualifier sonexceptionnel parcours de vie et d'en résumer la dimension par unsimple groupe de mots.

A la fois précurseur, visionnaire et moteur, MauriceLenormand a participé à une oeuvre unique en accompagnant lespremières enjambées émancipatrices d'un peuple colonisé,bâtissant avec beaucoup d'autres, le socle d'un projet de sociétédébarrassé des séquelles du colonialisme et essayant de fairevivre une vieille idée pleine d'avenir: l'avènement du peuplecalédonien dont le noyau dur serait formé par le peuple kanakautour duquel viendrait se rassembler toutes les autres communautésque l'Histoire a fait converger vers notre pays: dix couleurs mais unseul peuple...

De par son travail, son énergie, sa grande force decaractère, ses connaissances, sa soif d'apprendre et de comprendre,ses compétences, sa détermination à avancer et son insatiablevolonté de réaliser ces rêves projetés, Maurice Lenormand agrandement contribué à l'affirmation de la « personnalitécalédonienne » au cours de ses 40 années d'engagementpolitique. En cela, il peut être considéré comme un émancipateurd'autant plus qu'il a choisi très tôt dans ses nombreusesexpériences de jeunesse, d'être à la fois un homme libre etlibéré, c'est-à-dire déjà largement émancipé.

Maurice Lenormand s'est éteint paisiblement le 8septembre 2006 dans une maison de retraite de la Gold Coast, enAustralie. Selon ses dernières volontés, son enveloppe charnelle aété incinérée et ses cendres ont été placées à côté ducercueil de son épouse Simone dans le caveau familial du cimetièredu 5ème km. Quant à son âme partie rejoindre les esprits descentaines d'autres vieux militants de l'Union Calédonienne, detoutes origines qui l'ont précédée, elle appartient désormais àl'Histoire de notre pays. La réhabilitation dépassionnée del'extraordinaire oeuvre de Maurice Lenormand peut sereinementcommencer.

Mercide votre attention et bonne soirée.

Texte de la conférence donnée le jeudi 27 juin 2013 au Centre Culturel Jean-Marie Tjibaou à l'occasion du centenaire de la naissance de Maurice Lenormand (1913-2006).

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