Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, bonsoir,
L'année dernière, à cette même place, et à l'occasion du centenaire de sa naissance, nous avions évoqué les traits les plus saillants des 40 premières années de la vie de Maurice Lenormand. Sa naissance et son adolescence à Mâcon dans une famille citée en exemple par le clergé de la ville; son adhésion au scoutisme; ses premiers appels du large et du lointain: un jamboree à Liverpool en 1927 où il assiste à l'anoblissement de Baden-Powell, une spécialisation en viticulture à l'Institut agricole d'Algérie de 1931 à 1933,jusqu'à son service militaire en Nouvelle-Calédonie en 1934 et1935. Nous avions également livré les contours et la teneur de l'adhésion du futur député calédonien pour l'idéologie pétainiste. Durant son séjour en France de 1938 à 1946, il rédige et publie, à l'âge de 25 ans, le premier de ses trois livres sur le corporatisme qui font de lui un des théoriciens de la “révolution nationale”. A Paris, durant l'occupation allemande, il est employé au sein de l'administration de l'Etat Français et entreprend dans le même temps, des études universitaires en ethnologie, linguistique et pharmacie, toutes couronnées de succès. Bardé de diplômes, il rentre en 1946 avec sa famille à Nouméa où il débute sa carrière de pharmacien tout en participant activement à l'animation de la Société des Etudes Mélanésiennes.
Acteur majeur de l'histoire contemporaine de notre pays, Maurice Lenormand a été successivement:
Un parlementaire français, député de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides, de 1951 à 1964;
Un élu calédonien, au Conseil général d'abord puis à l'Assemblée territoriale de 1953 à 1964 et de 1972 à 1984);
Un des co-fondateur et le commissaire général du Mouvement d'Union Calédonienne, de sa création en 1956 à son éviction en 1988;
Le vice-président du premier conseil de gouvernement issu de la Loi-cadre Defferre (1957-1959 et 1979);
Le concepteur entre 1981 et 1987, du projet de constitution du futur état indépendant que son parti appelle de ses voeux;
6. Maurice Lenormand a été un important détenteur de titres miniers, de 1951 à 1982.
7. Et enfin, il est le rédacteur d'un dictionnaire Français-Lifou qui occupera une grande partie de sa vie.
Résumer à la fois la densité de la période et l'intensité du parcours politique de Maurice Lenormand durant près de 40 ans est une gageure que nous aurons bien de la peine à relever dans l'heure qui va suivre. Nous vous imposons donc la proposition suivante: nous concentrer, d'une part à l'UC historique, celle d'avant 1977, et nous consacrer à son action et à son rôle politique par l'évocation de certains moments-clés de ses 7 vies, qui par leur portée, permettront, nous l'espérons, la mise en lumière, du destin si singulier de Maurice Lenormand.
La présentation qui vous est donc proposée n'a qu'un seul objectif:vous apporter humblement quelques éléments pour une bonne compréhension des êtres, des choses et du passé afin de contribuer à une meilleure intelligence du temps présent.
I.Maurice Lenormand, un parlementaire français (1951-1964)
1er juillet 1951, l’élection du “député des Canaques”.
Les élections législatives du 17 juin 1951 consacrent en France, la montée en puissance du Rassemblement du Peuple Français, le parti du Général De Gaulle tout en confirmant l’implantation du Parti Communiste et le maintien d’un électorat SFIO (socialiste).
En Nouvelle-Calédonie, en raison de la publication tardive du décret d’application et du délai légal réservé à la campagne électorale, les citoyens néo-calédoniens ne sont appelés aux urnes que le dimanche 1er juillet 1951 pour élire leur unique représentant à l’Assemblée Nationale.
Le corps électoral remodelé par la loi du 23 mai1951, qui étend le droit de vote à de nouvelles catégories de la population autochtone âgée de plus de 21 ans sans qu’il soit donné à tous permet toutefois la participation effective d’une grande partie des autochtones adultes. Grâce à l’action bienveillante de Jacques Rouleau, chef du service des Affaires indigènes qui a fait inscrire en grand nombre les électeurs et électrices mélanésiens, l’électorat autochtone qui ne comportait que 1144 inscrits s’élève à 8930 électeurs à la veille du scrutin. Ils représente environ 46% du corps électoral néo-calédonien établit, en juillet 1951, à 19761 électeurs et électrices soit près du double de la dernière élection législative du 10 novembre 1946. Cette entrée en masse des autochtones dans le corps électoral néo-calédonien est un véritable bouleversement en profondeur de la société de l’époque et une remise en cause de la domination des néo-calédoniens d’origine européenne sur le corps électoral et par voie de conséquence sur les institutions politiques du Territoire.
Contacté tardivement par le pasteur Marc Lacheret,alors qu’il séjourne chez son ami d’enfance Pierre Anthonioz,Commissaire-résident de France dans le condominium des Nouvelles-Hébrides, Maurice Lenormand surpris de la demande qu’il lui est adressée, se donne quelques heures de réflexion avant d’accepter la responsabilité d’une candidature à la députation.Le samedi 9 juin, ce jeune pharmacien, originaire de Mâcon, inconnu du grand public, entre officiellement dans la course au Palais Bourbon. A ses côtés, trois autres candidats se présentent devant les électeurs. A gauche, Florindo Paladini, le Thorez calédonien,le champion des idées de progrès social, fondateur pendant la Guerre, de l’Association des Amis de l’URSS puis en 1945, de l’éphémère parti communiste calédonien aux côtés de Jeanne Tunica y Casas. Dans le camp gaulliste, c’est la stupéfaction.Roger Gervolino, le député-sortant, acteur du Ralliement à la France Libre en septembre 1940, représentant du Territoire depuis1943 à l’Assemblée constitutive d’Alger, réélu à deux reprises en 1946 est opposé à Paul Métadier, le premier bailleur de fonds de l’homme du 18 juin, directement investi par le Rassemblement du Peuple Français, le parti du Général De Gaulle.Le cœur gaulliste de la Nouvelle-Calédonie est coupé en deux. Qui choisir entre Gervolino, gaulliste néo-calédonien de la première heure et Métadier, directement parrainé par le Général?
Aux yeux des représentants des deux associations confessionnelles mélanésiennes, l’UICALO catholique et l’AICLF protestante créées en 1947, officiellement pour accompagner et encadrer, l’entrée massive des autochtones dans la Cité;officieusement pour lutter contre les idées communistes, le temps est venu de s’investir dans le débat politique local et de se ranger derrière un même candidat pour la députation de juillet1951. Plusieurs versions se côtoient et se juxtaposent quant à savoir qui, des acteurs religieux, intellectuels ou politiques de la vie publique d’alors, ont eu la primauté de choisir Lenormand comme candidat.
Maurice Leenhardt explique “que les électeurs mélanésiens ont choisi son élève car ils connaissaient sa compréhension et sa compétence.”Pour Jean Guiart et le pasteur Raymond Charlemagne, Maurice Lenormand leur apparaissait comme “le seul homme de bonne volonté dont l’élection aurait permis d’insuffler un souffle nouveau sur l’échiquier politique local.” Dans une situation largement postérieure à l’élection de 1951, Maurice Lenormand lui-même raconte: “A la veille des élections législatives de 1951, se souvenant d’une recommandation du Père François Luneau, Roch Pidjot était venu me contacter, accompagné de Luc Wadé, le secrétaire-général de l’UICALO (...), de Kowi Bouillant, Grand Chef des Poyes, président de l’AICLF (...) et du secrétaire-général de ce mouvement, Doui Matayo Wetta. Ils me demandèrent d’être leur candidat pour cette élection législative (...).”Il semble donc avéré qu’il y ait eu une volonté de présenter un candidat unique dont la désignation a fait l’objet d’un commun accord entre les Missions catholique et protestante, entre l’UICALO et l’AICLF.
Excepté le débat sur la primauté du choix Lenormand, d’autres motifs l’expliqueraient. Issu d’une fervente famille catholique pratiquante, il a reçu une éducation chrétienne. Il a également été l’étudiant du Professeur Leenhardt, dont le nom et l’action jouissent à l’époque d’une incontestable aura auprès des autochtones de confession protestante. Par son mariage avec Simone Wapata Soot, du district de Lösi à Lifou et protégée de Jules Calimbre, un “petit-mineur”, Maurice Lenormand, via le puissant lignage de son épouse s’assure un solide ancrage parmi les notables de l’île et dans le monde mélanésien loyaltien. Fin connaisseur des traditions autochtones qu’il a étudiées; parlant le drehu qu’il a appris avec Hnoija Wahnyamala, l’oncle maternel de son épouse, chef de la tribu de Kejëny dont le clan constitue l’un des sept piliers de la Grande chefferie du Lossi, le futur député est également un homo novus ayant une vision moins étriquée et plus progressiste de la société néo-calédonienne telle qu’elle se présente à l’époque. Il ne souffre pas de devoir maintenir un rang ou une étiquette, il peut donc ainsi vêtir les habits neufs et endosser ses possibles responsabilités futures sans contraintes particulières.
Au soir de la consultation électorale, le dépouillement des bulletins de vote donne 2144 voix à Paladini, 2252, au candidat du RPF, 4207 au député sortant et 5037 voix à Maurice Lenormand. Maurice Lenormand obtient d’excellents résultats dans les circonscriptions de l'Intérieur et aux Iles Loyauté: il est plébiscité à Bélep (98% des suffrages exprimés), à Koné (84%), à Pouébo-Oubatche (83%), à Ouvéa (82%), à Hienghène (80%), à Yaté-Goro (79%), à Canala (78%) ou encore Touho (77%). A l’évidence, les mots d’ordre des Eglises, les recommandations de vote des deux associations et les prises de position indirectes de l’Administration ont largement été suivis par les électeurs,notamment mélanésiens. La répartition communautaire du corps électoral néo-calédonien prouve sous un angle différent que Lenormand a fait le plein des voix autochtones dans toutes les circonscriptions à l’exception des communes acquises à Florindo Paladini (Houaïlou, Lifou, Maré). Il a séduit environ 400électeurs européens de l’Intérieur et une cinquantaine sur Nouméa.
La raison de l’échec de Gervolino est dûe en grande partie à la candidature de Métadier. Une simple addition de voix dans le camp gaulliste lui aurait assuré sans difficultés, un quatrième mandat de député. Plus que le soutien des associations confessionnelles mélanésiennes, c’est l’incohérence de la stratégie gaulliste qui a sans doute permis l’élection de Lenormand. Le parachutage de Métadier s’est transformé en naufrage. Le député-sortant souffrait également de quelques désavantages et non des moindre aux yeux des autochtones et du petit colonat blanc européen:“l’outrageuse ignorance de la question indigène et son soutien à peine voilé aux intérêts des grandes maisons de la place”,précise Monseigneur Bresson. Sur Métadier, Pierre Anthonioz écrit:“Il semble que le Général tient plus à compter ses voix que d’avoir des sièges sans quoi une candidature RPF déclarée un mois auparavant aurait pu avoir de gros appuis en Calédonie”.Sur Gervolino, ce même observateur précise que son échec était prévisible: “Gervolino par son incapacité, sa fainéantise a accumulé un certain nombre d’erreurs”. S’adressant à Jacques Foccart, Anthonioz, déclare à propos du nouveau député: “[...]En fait ses idées et son programme (...) le rapproche singulièrement du RPF. Il doit venir normalement à nous. (...) Je souhaite que la vie politique ne le change pas trop rapidement”.
Le jeune député, il a 38 ans, s’inscrit le 21 août1951 au groupe parlementaire des Indépendants d’Outre-Mer que préside le député sénégalais, Léopold Sédar Senghor. Cette décision est motivée par son double souci de rester à l’écart des partis politiques traditionnels afin de pouvoir traiter de tous les problèmes sous l’angle des intérêts des seuls territoires d’outre-mer. Cette position est présentée par lui comme fondamentale et indissociable de son rôle de parlementaire. Nommé,au cours de ses différents mandats, dans plusieurs commissions internes, il défend à la tribune de l’Assemblée Nationale ou intervient auprès de l’Administration sur tous sujets intéressants les populations ultramarines en général et calédonienne en particulier.
Ainsi, pour les questions d’outre-mer, il se joint à plusieurs députés africains qui proposent la création d’académies(1951); d’assurer la sauvegarde de la production de corps gras dérivés du coprah et des palmistes (1952); de créer des Jeux de l’Union Française (1952) (dont l'état d'esprit qui émane de l'exposé des motifs est très proche de ceux des jeux de la francophonie voir des jeux du Pacifique); d’établir une carte de la climatothérapie et de l’hydrologie climatique en vue de la création de sanatoria, préventoria, centres de cure et post-cure(1953); de créer une aide aux familles nombreuses des non-fonctionnaires (1953); de modifier l’élection des députés dans les territoires relevant de la France d’outre-mer (1955); d’augmenter le nombre de sièges relatif à la représentation des territoires d’outre-mer au Conseil Economique (1956).
Pour la Nouvelle-Calédonie, il défend les subventions publiques aux écoles privées (1951); le maintien de la parité entre le franc cfp et le franc français; la constitution du Comité de Défense du Franc Pacifique; la liberté d’exporter du nickel pour les petits mineurs; l’extension de la loi des 40heures; la mise en création d’une société d’économie mixte de construction d’habitations à vocation sociale; l’extension de la réglementation sur les accidents du travail en vue de l'amélioration des indemnités et pensions; le projet de création d’une nouvelle ville au lieu-dit: Port de Népoui (1955); l’extension de certaines dispositions du code de la santé publique et de nouvelles dispositions réglementaires concernant les accidents du travail et les risques professionnels (1955); la création d’une caisse de stabilisation du prix du coprah et du café (1956), etc.
Enfin, avec d’autres collègues, il participe au toilettage et à l’harmonisation de la loi sur la fabrication et la vente des produits organiques destinés au traitement des maladies animales (1951); il propose une loi tendant à étendre à l’Algérie des dispositions concernant les entreprises de presse et d’information (1952); d’autoriser les directeurs de laboratoires d’analyses médicales à effectuer des prélèvements (1952); à venir en aide aux victimes du cyclone ayant dévasté la ville de Karikal (1952); de rendre obligatoire à bord de certains véhicules à l’arrêt un signal d’avertissement réfléchissant en vue d’augmenter la sécurité routière (1954); de réorganiser les services du commerce extérieur (1954); de supprimer la peine de mort(1960) ou encore de réprimer la provocation à la haine raciste et les discriminations raciales (1963). Maurice Lenormand est aussi le fondateur du groupe parlementaire d’amitié franco-indonésienne en1951 et membre de la commission nationale pour l'Unesco.
Les interventions du député Lenormand à la tribune ne passent pas inaperçu entre force de convictions et envolées parfois lyriques:ainsi lors du débat sur le financement des écoles privées en Nouvelle-Calédonie: “Il faut que l'Assemblée sache que dans tous nos territoires, le problème scolaire est résolu par la pratique d'un statut différent qui respecte à la fois le principe de laïcité de L'Etat et le libre développement des oeuvres d'enseignement et d'éducation. Les collectivités locales subventionnent toutes les écoles établies,sans distinction, car ce qui nous importe avant tout, c'est la scolarisation et l'élévation progressive du niveau culturel des populations dans un véritable esprit de tolérance et de compréhension”,ou au moment des discussions sur le collège électoral unique: “Avec fermeté et avec force, malgré les pressions dont j'ai été l'objet, je suis contre la barrière de couleur au sein du corps électoral. Seul le principe de l'unité du collège permet de maintenir la paix civile et de développer la coopération entre les électeurs et les élus de statuts distincts”.
Son statut de député et de vice-président du groupe des Indépendants d'Outre-Mer lui valent d'être consulté à deux reprises par les membres de l'exécutif. Le 12 août 1951 d'abord,par René Pleven, Président du Conseil qui lui propose, dans la perspective de la formation de son gouvernement, un poste de secrétaire d'Etat et par Vincent Auriol, le 29 février 1952 suite à la crise gouvernementale provoquée par la démission du Président Edgar Faure.
Maurice Lenormand est réélu avec une confortable avance les 8 janvier 1956 et 24 mai 1959 mais les résultats de l’élection législative du 18 novembre 1962 traduisent une érosion des suffrages et un tassement de son électorat traditionnel.L’affaire du “dynamitage” du local du journal de l’Union Calédonienne à la Vallée du tir le conduit devant les tribunaux puis devant le Conseil Constitutionnel qui, saisi le 13 mars 1964 par une requête du Garde des Sceaux, Jean Foyer, prononce quatre jours plus tard, la déchéance de plein droit de Maurice Lenormand, de sa qualité de membre de l’Assemblée Nationale. Un segment de trajectoire identique à celle de son collègue le député tahitien Pouvana a Oopa, qui connaît le même sort le 12 mai 1960. Nous y reviendrons.
Lenormand abandonne immédiatement son siège de député et démissionne de son mandat de conseiller territorial. Sa traversée du désert débute. Elle dure 7 ans.
A la fois, législateur, rédacteur et débatteur, le député Lenormand a mené durant douze ans, une intense activité parlementaire et accompli un important travail de représentation, de sensibilisation et d'information pour l'Outre-Mer et la Nouvelle-Calédonie. Au cours de ses mandats, il dépose et présente en son nom, 13 propositions de loi et 5 projets de loi. Il participe à la rédaction de 7 autres travaux législatifs présentés en commun. Il travaille également à la transformation ou à la rénovation des institutions territoriales dans le but de faire prendre en considération les particularismes de la personnalité politique calédonienne.
Le 7 juin 1964, Roch Pidjot, président de l’Union Calédonienne, suppléant de Lenormand en 1962, se présente face à Edouard Pentecost et Pierre-Hubert Jeanson. Le petit-chef de la Conception devient le premier député d'origine mélanésienne de l’histoire calédonienne. Il est seul député de la Nouvelle-Calédonie jusqu'en 1977 puis le représentant de la 1èrecirconscription jusqu'au 16 mars 1986.
II. Maurice Lenormand, un élu calédonien. (1953-1964 et 1972-1984)
17 septembre 1952, le premier accord de Nouméa.
A la suite de l’élection de Lenormand à la députation se pose désormais et avec de plus en plus d’acuité,la question sur la nécessité d’associer les autochtones à la gestion des affaires calédoniennes. Les Européens, qu’une stricte application du suffrage universel condamne à la minorité politique doivent trouver un nouveau régime électoral leur permettant de partager le pouvoir avec les Mélanésiens. Cette nouvelle donne entraîne au plan local comme au niveau national, d’innombrables pourparlers, propositions de loi, discussions, contre-propositions entre les partisans du double collège et ceux du collège unique.
Alors que le statut électoral agite le landerneau politique calédonien depuis près de 15 mois, une réunion est organisée, le 17 septembre 1952, à Nouméa, dans les locaux de l’actuel haut-commissariat avec d’un côté les partisans du double collège: le sénateur Henri Lafleur, le président du Conseil général Henri Bonneau et les membres du bureau du comité d’action pour le double collège et de l’autre les opposants au double collège: le député Lenormand et les membres des bureaux de l’AICLF et de l’UICALO. Ils ont pour interlocuteurs, les 3députés membres de la mission parlementaire mandaté pour démêler l'écheveau calédonien. A la suite d’une conversation assez longue avec Monseigneur Bresson, Lenormand accepte le projet gouvernemental qui maintient la circonscription des districts de la côte Est.(double collège déguisé) Dans l’après-midi, le président de la mission parlementaire arrache l’accord du comité d’action puis entame les négociations avec les représentants mélanésiens en compagnie de Lenormand à qui il demande un geste de conciliation en acceptant sur la côte Est, la fameuse circonscription des districts.Après quoi, la délégation mélanésienne se retire et délibère en dehors de la présence d’Européens. Les présidents des deux associations, Pidjot et Bouillant font part de leur décision prise à l’unanimité, sauf Vincent Bouquet qui refuse le compromis. A ce moment précis des négociations, les Mélanésiens se retrouvent seuls contre tous à défendre le collège unique. Tous les autres négociateurs se sont mis d’accord pour que subsiste sur la côte Est - là où les autochtones sont les plus nombreux - le double collège. D’autre part, les concessions de la partie européenne sont réelles et ce, d’autant plus que Maurice Lenormand prépare la création de plusieurs listes de candidats associant, derrière Bergès, les petits et moyens colons européens et les délégués des deux groupements mélanésiens. De là, certainement, l’accord de l’UICALO et de l’AICLF.
L’accord est dans l’ensemble accepté par les élites mélanésiennes qui obtiennent que l’instauration du suffrage universel soit explicitement prévue par la loi. Seul, Vincent Bouquet, Grand chef du district de Ny à Bourail exprime publiquement sa désapprobation.Il dénonce “la trompeuse égalité et l’inexistante fraternité”puisque, écrit-il, les indigènes de la côte Est sont considérés à part au plan électoral.
Parallèlement au combat politique qu'il mène sur ce thème au Palais Bourbon,Maurice Lenormand organise à Paris, en novembre 1952 une rencontre déterminante entre Maurice Leenhardt, fondateur de la Mission protestante de Do Néva à Houaïlou, le père Rouel, curé de Hienghène et Pierre Pflimlin, ministre MRP de la France d'Outre-Mer.Le futur maire de Strasbourg témoigne: “Le principe du collège unique interdisait de faire voter séparément les différents groupes ethniques. En Nouvelle-Calédonie, on redoutait que ce principe ne permette pas une représentation suffisante de la population d'origine européenne. En étudiant soigneusement sur une carte la répartition des groupes, je dessinai les contours des circonscriptions électorales de telles manières que les européens fussent assurés d'être représentés dans certaines et les mélanésiens dans d'autres.”
Après débat en séance publique à l’Assemblée nationale, le 19novembre 1952 et le retour favorable de la navette du Sénat 8 jours plus tard, l’ensemble du projet de loi est adopté à une écrasante majorité. Le 15 décembre 1952, la loi est promulguée en Nouvelle-Calédonie et les élections sont fixées au 8 février1953.
8février 1953, la victoire des listes d'Union Calédonienne.
Le 8 février 1953, date de l’élection pour le renouvellement du Conseil général élu en 1947, les listes d’Union Calédonienne créées pour l’occasion et dont le slogan est:“Colons, autochtones, unissez-vous!” totalisent 14 élus, dont 9autochtones auxquels se joindra un allié objectif le docteur Marc Tivollier, sur un total de 25 conseillers. Le règne de l’UC sur le Conseil général puis l'Assemblée territoriale commence. Il dure jusqu'en 1972.
Commentant la séance inaugurale du 26 février suivant, le journal “Le Calédonien” écrit:“La révolution sociale est consommée. Le Conseil général formé d'indigènes et d'Européens a siégé pour la première fois hier.C'est une date historique, une page de l'histoire calédonienne.Plaisons-nous à remarquer que c'est dans le calme et la dignité que cette révolution s'est réalisée. La population a admis cet état comme un évènement normal.”Maurice Lenormand est élu vice-président de l'assemblée dirigée par Pierre Bergès.
Conseiller général puis territorial de 1953 à 1964puis de 1972 à 1984, Maurice Lenormand entreprend aux côtés des membres du Groupe UC et de leurs alliés à l’Assemblée délibérante, un immense travail qui transforme profondément et durablement la société calédonienne en la faisant littéralement changer d’ère par de nombreuses réalisations en matière sociale,sanitaire, éducative, économique ou dans le domaine des aménagements et des équipements infrastructurants.
Les conseillers initient puis accompagnent la transformation de leur pays et l'évolution de ses populations.L'Union Calédonienne conduit grâce au concours du FIDES, d'innombrables réalisations comme la création de la médecine du travail, de la médecine scolaire, des postes de médecins et dentistes contractuels itinérants, de l'aide médicale gratuite;création de la CAFAT, d'un système de retraite ouvrière; création des premiers lotissements HLM avec possibilité d'accession à la propriété; création de l'OCEF, l'Office Calédonien d'Entrepôts Frigorifiques; création et généralisation des centre de formation professionnelle et rurale (CFPR); constructions de routes, de ponts,de l'aéroport de Tontouta, du barrage et de l'usine hydro-électrique de Yaté; construction de l'établissement de La Crouen, aide à la formation syndicale, à la desserte maritime des Îles, à l'enseignement privé, généralisation des plateaux sportifs,généralisation des dispensaires dans l'Intérieur et les Îles,ouverture de nouvelles écoles, publication du premier manuel d'histoire-géographie adapté au contexte local. Pour ne citer que cela. La liste est longue.
III. Maurice Lenormand, le co-fondateur et commissaire général du Mouvement d'Union Calédonienne (1956-1988)
12 et 13 mai 1956, le congrès constitutif de l'UnionCalédonienne.
Soucieux de donner une nouvelle dimension à la réunion des notabilités autochtones et des personnalités européennes,ayant assuré le succès des listes d'Union Calédonienne à l'occasion du dernier renouvellement du conseil général et de poursuivre la conquête des esprits, des coeurs et des pouvoirs parla mise en place d'une structure fédératrice, d'obédience chrétienne à vocation sociale et démocrate, les élus de l'Union Calédonienne en gestation, déjà installés à l'Assemblée de l'Union Française (octobre 1953); dans les 15 fauteuils de président de collectivités municipales sur 29 (octobre 1954); au Conseil de la République à la place d'Henri Lafleur (juin 1955) et de nouveau au Palais Bourbon en janvier 1956, aspirent à fonder un mouvement politique.
Soutenus en cela par leurs plus fidèles lieutenants,amis, conseillers; encouragés par ses collègues du groupe des Indépendants d'Outre-Mer comme Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët Boigny ou Paul Aujoulat, Maurice Lenormand et Rock Pidjot préparent pour les 12 et 13 mai 1956, soit 40 jours avant le vote programmé de la loi-cadre à l'Assemblée nationale, le congrès constitutif du futur Mouvement d'Union Calédonienne.
La création du Mouvement d’Union Calédonienne est donc concomitante du cheminement législatif de la loi-cadre Defferre entre février et juin 1956. Projet de large décentralisation politique et de déconcentration administrative, pensé pour les colonies africaines et malgache et leur inévitable évolution institutionnelle, la loi-cadre est étendue aux territoires français du Pacifique, Etablissements Français d'Océanie et Nouvelle-Calédonie, à la demande de Lenormand.
Entre 1956 et 1957, le mouvement, type association loi1901, se structure par l'adaptation locale du système organisationnel du parti communiste français. Les promoteurs installent dans les différents quartiers de Nouméa, dans tous les villages de l'Intérieur et dans la plupart des tribus en Brousse et aux Iles, 297 sections de bases, réparties dans 58 districts coutumiers et dans 29 commissions municipales, dirigé chacune par un triumvirat composé d'un président, d'un trésorier et d'un secrétaire. Rapidement, les adhérents qui sont autant de militants se comptent par centaines.
Progressivement, le Mouvement se dote de tout l’éventail des traditionnels attributs matériels de la propagande politique et électorale:
-un sigle: la croix verte symbole de la corporation des pharmaciens qui fait presque automatiquement penser en Nouvelle-Calédonie, à Maurice Lenormand. La croix est aussi par extension une référence religieuse.
- un emblème: le logotype de l'Union Calédonienne est un oiseau stylisé, représentant un cagou. Créé par Michel Lablais, dessinateur et artiste-peintre que rencontre Maurice Lenormand à Santo dans les années cinquante.
-une devise: “Deux couleurs mais un seul peuple” probablement motivé en référence lointaine au contenu de la deuxième lettre sur l'Algérie de Tocqueville que Lenormand découvre lors de ses études dans la bibliothèque de l'Institut Agricole d'Algérie.Tocqueville y traite de sa vision et du but ultime de la colonisation française en ces termes: « Mais ce n'est point assez pour les Français de se placer à côté des Arabes, s'ils ne parviennent pas à établir avec eux un lien durable et à former enfin des deux races un seul peuple. » Cette formule générique correspond précisément au projet politique de l'UC mais aussi au quotidien de Lenormand, au sein de sa famille, au milieu des militants de son parti et avec les élus mélanésiens du Conseil général.
- un drapeau: la première version voyait figurer au centre d'un drapeau blanc, la croix verte des pharmaciens. Une deuxième version, définitive celle-ci, prolonge la croix verte vers les bords d'un rectangle de champ orange.
- un journal: dénommé l'Avenir Calédonien dont le premier numéro date du 11 décembre 1954, de facture simple et dépouillée à la périodicité hebdomadaire, il paraît chaque mardi et il est diffusé vers toutes les sections de base, dès le jeudi suivant.
Le credo du Mouvement vise à faire vivre et travailler côte à côte et non face à face, les deux principales communautés du territoire:les Mélanésiens et les Européens dans un projet de société débarrassé, je cite: “des oripeaux du colonialisme et de la survivance de ses multiples manifestations de domination, d'exploitation et d'asservissement pour fonder le peuple calédonien, promouvoir sa personnalité politique, et combattre les potentats locaux”. Dans le discours, la lutte contre les "gros", contre les féodalités économiques, contre les prépondérants, contre les trusts, revientcomme un leitmotiv. Il séduit les ouvriers et les employés qui en se regroupant dans des syndicats à la pointe de la revendication sociale entretiennent avec l'UC, une alliance objective et effective:les doléances ouvrières de progrès social sont traduites par des mesures sociales votées par les élus de l'UC.
Le fonctionnement organique du Mouvement est encadré par les 21 articles de ses statuts et par les 62 autres de son règlement intérieur dont est issu un solide organigramme hiérarchisé de manière pyramidale. Les statuts énoncent les objectifs fondamentaux du mouvement:
1°
2°
3°
4°
5°
6°
tandis que le réglement intérieur dans les dix alinéas de son article 8 dresse la liste de ce que l'on pourrait appeler les dix commandements du parfait membre.
La cohésion du Mouvement étant le garant de sa réussite, Lenormand a toujours fait en sorte d’éliminer radicalement toute vélléité, constatée ou suspectée, de trahison ou de collaboration avec “l’ennemi”, ce qui lui vaut de profondes et durables inimitiés qui se traduisent par des pertes immédiates dans ses gisements de voix traditionnels. De très nombreux militants ou notables feront les frais de son autoritarisme.
Le recouvrement de ses droits civiques l'autorise à redescendre dans l'arène. Le congrès du Mont-Dore en 1971 lui permet de revenir surle devant de la scène et de retrouver sa place au sein du Mouvement devenu Parti: “(...)je ne pouvais pas assister plus longtemps et dans le moment présent au dépérissement de ce qui a été, je crois, l’œuvre de ma vie.” déclare t-il à l'ouverture des travaux.
En1977, le congrès de Bourail puis la réunion du nouveau comité directeur à Azareu conserve Lenormand comme commissaire-général malgré la révolution de palais qui vient de s’y dérouler. L'équipe dirigeante est rajeunie: Jean-Marie Tjibaou à 41 ans, Pierre Declercq 39, François Burck 38, Yeiwéné Yeiwéné, 32 ans et Eloi Machoro, 31 ans. Lenormand est ouvertement critiqué: “Nous ne voulons plus que l’UC soit le parti d’un homme” déclare Jean-Marie Tjibaou, le nouveau vice-président. Lenormand n'occupe plus désormais de rôle significatif. Le corpus idéologique, si il ne remet pas en cause la devise du parti est désormais clairement orienté vers l'accession à l’indépendance.L'adoption de cette motion entraîne le départ de plusieurs cadres:Griscelli, Caron, Aïfa et le transbordement de centaines d'adhérents vers le Rassemblement Pour la Calédonie de Jacques Lafleur, créé le 17 avril précédent.
Au cours de son XIXème congrès à Gélima, les 11 et 12 novembre 1988, Maurice Lenormand, absent, est évincé de son poste et remplacé par son adjoint, François Burck.
IV. Maurice Lenormand, le vice-président du premierexécutif calédonien (1957-1959 et 1978-1979)
22 octobre 1957, Installation du premier exécutif calédonien.
La publication locale des décrets d’application de la loi-cadre Defferre en juillet 1957 inaugurent officiellement une nouvelle page de l’histoire politique de la Nouvelle-Calédonie en conférant au Territoire, des pouvoirs élargis et des compétences nouvelles dans une organisation institutionnelle inédite.
Un gouvernement local est institué avec des responsables de secteurs ayant rang de ministre.
Le collége électoral unique est confirmé et lesuffrage universel est acquis.
Une première série de transferts de compétences est actée.
L’exécutif devient bicéphale: il est partagé entre le Haut-Commissaire et le Vice-président du Conseil de gouvernement choisi au sein de l’Assemblée territoriale où l’UC jouit sereinement de sa position dominante. Leader du groupe majoritaire,Maurice Lenormand devient logiquement le 22 octobre suivant, le premier vice-président d’un conseil de gouvernement composé de 7ministres, tous UC et qui comprend deux mélanésiens: Doui Matayo Wetta et Roch Pidjot.
L'exercice des très larges pouvoirs conférés par la mise en oeuvre des dispositions de la Loi-cadre fait prendre conscience à certains des élus du Mouvement et à leurs affidés employés dans l'administration locale, de l'étendue de leur autorité. Quelques-uns s'en serviront pour des desseins particuliers, pour obtenir des passe-droits, des prébendes et autres privilèges. D'autres, plus motivés par l'aventure et peut-être perturbés par le grisement de la fonction placent les autorités devant de sérieuses difficultés.
Un seul exemple en la matière et des plus emblématiques: la mission calédonienne au Nord-Vietnam en avril/mai1958. Envoyée par le Conseil de Gouvernement pour une mission d'information et de recherche d'une solution en vue de régler le problème du rapatriement des travailleurs vietnamiens démobilisés depuis la fin de la guerre, la délégation composée de Gabriel Mussot, directeur de cabinet du ministre de travail, de Dick Ukeiwé,conseiller territorial et conduite par Daniel Laborde, Ministre des finances, des affaires économiques et du plan. Arrivée à Hanoï le17 avril, elle débute, à partir du 26, un round de discussions de 4jours avec le vice-ministre des affaires étrangères, Ung Van Khiem qui préside, côté vietnamien. Contre toutes attentes, elle signe le 30 avril un accord d'égal à égal avec le gouvernement de la République démocratique du Nord-Vietnam. Une fois l'information sue et vérifiée, c'est la stupeur et la colère au Quai d'Orsay.L'accord intervenu viole ouvertement les prérogatives du pouvoir central et ses compétences régaliennes. Sans habilitation aucune,sans pouvoir de négociation, dans l'ignorance totale des usages et souscrivant naïvement à toutes les conditions de la propagande vietnamienne, la délégation a outrepassé ses droits et ses compétences. Elle provoque un accident diplomatique entre le Ministère français des Affaires Etrangères et la République du Vietnam du Sud, seule reconnue par la France. De plus, leur accueille 28 avril par les présidents Pham-Van-Dong et Ho-Chi-Minh et leur participation aux fêtes du 1er mai provoquent un malaise quatre ans après la chute de Dien-Bien-Phu et la perte de l'Indochine. A Nouméa, la nouvelle de la conclusion d'un accord est accueillie dans l'euphorie mais l'annonce de son désaveu atterre littéralement les vietnamiens.
L'affaire ne s'arrête pas là. La délégation calédonienne persiste à vouloir se rendre à Pékin pour s'enquérir des possibilités d'exportation de minerai de nickel en Chine communiste. Il semble, précise le directeur général des affaires politiques à Hanoï, et je cite: “que c'est à l'influence de Mussot qu'il faut attribuer l'attitude de rebéllion ouverte de la mission.Elle arrive à Pékin le 8 mai. Elle est reçue par Mao-Tsé-Toung et Chou-En-Laï, alors que la reconnaissance officielle de la République populaire de Chine par De Gaulle n'interviendra que 6 ans plus tard!
Le 12 mai, en séance du Conseil de Gouvernement,Lenormand propose, avec l'accord de tous les ministres, puis décide de désavouer l'accord signé, de démettre Laborde de ses fonctions et de le remettre à disposition de son administration métropolitaine d'origine. Il quitte la Nouvelle-Calédonie par le premier avion.
Cet épisode apporte opportunément de l'eau au moulin de l'opposition et justifie la méfiance envers les nouvelles institutions et ceux qui en usent et en abusent. Leur Presse d'opinion se régale.Lenormand est qualifié, je cite “d'aventurier quelconque menant le pays dans des voies dangereuses”.A plusieurs reprises, elle utilise à l'encontre des instances dirigeantes de l'UC, un vocable imagé: “la démagogie de nos tiques profiteurs sera vaincue”,“les tiques seront combattues”.Enfin, autre banderille destinée à l'homme fort de l'UC: “Lenormand aura toujours devant lui des hommes de valeur qui font partie de l'élite calédonienne et aura du mal à agir en dictateur”.
Le 18 juin 1958, un coup de force, en gestation depuis près d'un mois, contre Lenormand et ses ministres entraîne la suspension du conseil de Gouvernement. Il inaugure une crise politique et institutionnelle qui va durer jusqu'à la prise de fonction du Haut-Commissaire Péchoux, le 1er décembre 1958. La manifestation patriotique annuelle se mue en défile hostile à l'égard de Lenormand et du gouvernement local. Un comité de vigilance obtient la suspension du Conseil de Gouvernement. Le lendemain 19 juin, il y a 56 ans aujourd'hui même, l'armée contrôle les principaux carrefours de Nouméa. La tension est vive. Le basculement dans la guerre civile est empêché par le sang froid de quelques élus. Mais la tension reste vive. La principale revendication des “putschistes” est la représentation de laminorité dans les institutions.
8mars 1962, le début de « la grande dépossession »
En décembre 1961, l'Assemblée territoriale, composée uniquement des conseillers de l'Union Calédonienne en raison de l'absence de l'UNR de Chatenay et du Rassemblement Calédonien de Lafleur qui avaient quitté la salle pour ne plus reparaître aux débats, rejette la demande d'aide formulée par la Société Le Nickel. Le Territoire, en 6 ans, devait verser 350 millions de fcfp de prime d'encouragement et consentir près de 150 millions cfp d'exonération fiscale. Cette mesure si elle avait été acceptée aurait eu pour effet immédiat le prélèvement de 50 millions sur la caisse de réserve et de 34 millions sur la caisse des cyclones: deux cagnottes que préservent l'Assemblée en cas de coup dur. Et ce pour la présentation d'un budget sincère et équilibré. Le refus des conseillers est motivé par l'exceptionnelle prospérité du secteur minier jamais connue auparavant et qui a vu l'exportation en 1960 de1 millions de tonnes de minerai brut et de 22.878 tonnes de métal contenu pour une valeur globale de 4 milliards de fcfp.
Cette situation met les autorités dans l'embarras: en raison de l'accroissement démographique de la population calédonienne, de nouvelles écoles doivent ouvrir à l'horizon 1965pour 5000 enfants de plus tout comme la création de 3000 nouveauxemplois. Sans compter les aménagements budgétaires indispensablesqui devraient être pris dans l'urgence.
La pression de la SLN pour obtenir gain de cause dansses affaires privées, par le biais du représentant du Gouvernementde la France est symbolique de l'état d'esprit de la période. Lapuissance publique doit se placer dans le sens exclusif de lapuissance d'argent. Ce tableau nous permet de mieux nous en rendrecompte:
Entre 1951 et 1960, la SLN a bénéficié de la part del'Etat et du Territoire de la Nouvelle-Calédonie une aide totale en francs constants de plus de 96 milliards cfp! En prêts, subventions,aides, exonération, prime, concours, soutiens.
Dans une lettre du 26 janvier 1962, le Gouverneur Péchoux, demande une seconde lecture de la délibération prise par l'Assemblée territoriale, de ne pas accéder à la demande de la SLN. Cette séance qui se déroule le 6 mars 1962 et se conclue pour le même sujet dans les mêmes termes avait été précédé d'une menace à peine voilée de la SLN de fermer ses fours water jacket dans une échéance proche si elle n'obtenait pas gain de cause. Dans une surprenante accélération des faits, la salle des délibérations de l'assemblée délibérante est endommagée, le 8 mars, par la déflagration d'une charge explosive qui entraîne dès le lendemain,la dissolution de l'Assemblée territoriale par le conseil des ministres à Paris! Aux élections territoriales du 15 avril suivant, l'UC reste majoritaire. Mais une semaine plus tard, c'est une autre explosion qui fait grand bruit politique pour très peu de dégâts matériels qui a lieu au siège du journal de l'UC à la premièrevallée du tir. Une affaire dont les tenants restent troubles tandis que les aboutissants atteignent leur cible: Lenormand comme Pouvana à Tahiti est déchu de son mandat parlementaire.
Arrêtons-nous un instant sur les destins croisés deces deux leaders dans ces deux territoires. Le déroulement des faits, leurs enchaînements et les prolongements qu'ils entraînent montrent qu'un plan est en marche pour leur élimination politique; pour vider de sa substance le statut octroyé par la Loi-cadre en vue de l'installation du Centre d'Expérimentation du Pacifique en Polynésie et garantir que la Nouvelle-Caéldonie reste la chasse gardée de l'Etat-SLN en matière de nickel, désormais élevé aurang de minerai stratégique.
En Nouvelle-Calédonie, la reprise en main s'opère au cours des mandats successifs de 3 gouverneurs entre novembre 1958 et octobre 1969: Laurent-Elysée Péchoux, Casimir-Marc Biros et Jean Risterrucci.
Cette décennie est marquée par le grignotage de la loi-cadre Defferre et de l'autonomie conférée à la Nouvelle-Calédonie avec deux séismes importants en 1963 et en 1969. Sans entrer dans les détails, nous tenons à porter à votre connaissance les mesures marquantes et les décisions les plus emblématiques de cette deuxième prise de possession.
Pêle-mêle mais de manière chronologique:refus des délégations de pouvoir accordés au Vice-présidentLenormand (novembre 1958), suspension du conseil de Gouvernement et coup de force de l'opposition contre Lenormand et le gouvernement local (18 juin 1958); vote d'une loi sur le cumul des mandats qui rend incompatible les fonctions de député et de vice-président d'un conseil de gouvernement (1959); demande du capitaine Bouttin à Foccart, de filature et d'écoute téléphonique de Lenormand lors de son séjour en France (1960); explosion d'une charge de dynamite à l'Assemblée territoriale (8 mars 1962), dissolution de l'Assemblée territoriale (9 mars 1962); explosion d'une charge de dynamite au siège de l'UC (27 avril 1962); engagement d'une procédure en annulation contre un projet de retraite ouvrière (21 mars 1962) qui déclenche d'ailleurs un vaste mouvement de grèves; défiances du Haut-Commissaire mettant en doute les compétences de l'Assemblée territoriale concernant une résolution relative à la société Enercal (31 janvier 1962), demandes de plusieurs secondes lectures de délibérations relative à la participation du territoire dans l'augmentation du capital du Crédit de la Nouvelle-Calédonie (31janvier 1962), concernant le budget territorial pour l'exercice 1962 (2 février 1962), concernant une convention entre le Territoire et la SLN (26 janvier 1962), dissolution de l'Assemblée territoriale (mars 1962), saisie administrative du n° 347 de l'Avenir Calédonien (avril 1962), interdiction d'une manifestation (1962), arrêté du gouverneur Grimald de Polynésie française interdisant l'accès et le séjour du député Lenormand dans les Iles de la Société (31octobre 1963), refus du ministère du versement d'une subvention d'équilibre de 62 millions au budget du territoire pour l'année 1964, la même année, diminution des crédits du FIDES pour la seule Nouvelle-Calédonie, extension de la communalisation dont le financement est assuré par le prélèvement sur les recettes du territoire et destiné à un fond géré par l'Etat, soustraction de la compétence locale sur l'enseignement secondaire (1965), etc.
Ces actions sont complétées par des prises de paroles et de position prononcées dans l'espace public par les représentants du gouvernement et de l'Etat, en dehors de toutes réserves dues à leur fonction, rang et responsabilités.
Avant son départ vers la Nouvelle-Calédonie, en novembre 1958, Laurent Péchoux ne déclare t-il pas, je cite: “J'aurai la peau du petit Lenormand en moins de six mois”? Fait-il à cette occasion une interprétation personnelle des instructions ministérielles qui lui ont été données?
Le 9 juin 1962, à Touho, au cours d'une cérémonie officielle de remise de la Légion d'Honneur, le Gouverneur Péchoux déclare: “Les jours de liberté sont comptés pour le leader de l'Union Calédonienne”.
En septembre 1963, devant le boycott de sa visite par les élus de l'UC, le Ministre Louis Jacquinot promet lors de la conférence de presse qu'il tient avant son départ: “de prendre les mesures qui s'impose pour réduire la loi-cadre”.
Fin1963, le gouverneur Biros annonce : « le temps est venu de resserrer les liens avec la France. Un nouveau statut doit exprimer et assurer l’appartenance française… ».
Malgré les réserves du Conseil d’État et de René Capitant, un nouveau statut (loi dite Jacquinot du 21 décembre 1963) annule certaines dispositions de la loi-cadre et en particulier les attributions du Conseil de Gouvernement qui conteste vivement la défiance exprimée par le gouvernement central à leur égard.
Le 10 décembre 1963, dans l'hémicycle du Palais Bourbon, le Ministre Louis Jacquinot fustige tour à tour et je cite: “l'absence de comptabilité publique”;“Il n'y a pas de contrôle des dépenses engagées”;“le niveau des concours locaux baisse de plus en plus”; “le service de santé est mal géré” avant de conclure: “Le personnel local est incompétent”.
Et pourtant, les chiffres qu'opposent le vice-président Pidjot, dans son discours lors de l'inauguration du dispensaire de La Foa, le 14 décembre 1963, aux allégations du Ministre montrent à l'évidence un fort développement du service de santé entre 1953 et 1962, comme vous pouvez le remarquer.
Les lois Billotte »du 3 janvier 1969 qui entendent réduire les pouvoirs de l’assemblée territoriale sont appliquées malgré l’hostilité des élus calédoniens. Afin de s'assurer que les richesses du sous-sol de la Grande Terre demeurent aux mains du complexe industrialo-financier français, deux de ces trois lois, significativement qualifiées de “scélérates” par Henri Lafleur, rapatrient dans le giron strictement national, la compétence minière territoriale et le contrôle sur les investissements étrangers.
En face, Lenormand et l'Union Calédonienne résistent aux nombreux coups de boutoir grâce à leur organisation et à la discipline de groupe, véritable garant de leur cohésion. Ils savent également pouvoir compter sur la mobilisation des syndicats. Malgré les attaques et pressions de toutes parts, le mouvement “à la croix verte” maintient sa domination sur l'échiquier politique local.
Durant toute cette période, on ne peut qu'être surpris par l'acharnement voir le pillonage que subit l'UC et Lenormand à tous les niveaux et dans tous les domaines. L'étude des parcours professionnels précédant les carrières politiques de certaines personnalités françaises du moment nous éclaire sur les liens familiaux et matrimoniaux qu'ils entretenaient ou continuent d'entretenir avec les principaux actionnaires de la SLN: la banque Rotschild et la Banque Lazard Frères.
VI. Maurice Lenormand, le “petit mineur” (1951-1982)
A l'exception notable des deux concessions Claudine et Jeannette en baie de Ngo, que Maurice Lenormand acquiert en 1951 pour moitié avec M Joseph Datchanamoutry et de l'obtention d'une autorisation personnelle minière en janvier 1953, la véritable entrée de Lenormand dans l'univers minier calédonien s'effectue le 27 avril 1954, date à laquelle les époux Calimbre vendent à leur beau-fils divers permis de recherche de minerai pour la somme de 86.634 fcfp.Dans la corbeille, 29 permis: 24 sur l'Ile Ouen pour du cobalt et du chrome et 5 sur Prony pour une surface totale de 5.410 ha.
Cette vente est complétée en janvier 1955 par la cession de tous les droits miniers de M. Jules Calimbre à Maurice Lenormand pour la somme de 112.476 fcfp. Affaibli par la maladie et se sentant peut-être proche de mourir, Jules Calimbre décède le 29 octobre1956, lui vend le 9 juin toutes ses actions dans la société Calédomines et lui donne tous pouvoirs nécessaires pour le représenter lors des assemblées générales ordinaires ou extraordinaires de la dite société.
Cinq mois plus tard, Lenormand transforme Calédomines en une puissante société au capital de 2 millions cfp et accueille en son sein, le BRGM, le Bureau de Recherche Géologique et Minière, établissement public national à caractère industriel et commercial mais aussi la SEPAMIFOM, Société d'Etudes et de Participations Minières de la France d'Outre-Mer à hauteur, respectivement, de 10 et de 5%.
La question sur la manière dont Lenormand est devenu propriétaire de son domaine minier alimente, à intervalles réguliers, les conversations et les articles et entrefilets d'une presse d'opinion particulièrement mordante au moment des échéances électorales. Il lui est reproché de cacher un secret inavouable. On parle de traficd'influence. On l'accuse à demi-mot d'avoir profité de la faiblesse de Calimbre auprès duquel il aurait grandement insisté pour bénéficier de son héritage minier.
11mars 1966, l'un des plus importants domaines miniers du « Caillou »
Au regard des documents d'archives que nous possédons, il semblerait que “sa retraite politique forcée” comme il préfère la nommer, à compter du mois d'avril 1964, consécutive à la décision du conseil d'Etat de prononcer sa déchéance parlementaire, si elle lui impose un retrait tout relatif de la vie publique, lui permet aussi de se consacrer pleinement à son domaine minier.
A la date du 11 février 1966, les 3 entités physiques et morales qui forment le groupe minier Lenormand, les sociétés Calédomines, Socalmi et Maurice Lenormand en son nom personnel détiennent dans différentes régions de Nouvelle-Calédonie, un total de 154 titres dont les principales substances contenues sont très majoritairement le nickel avec des associations de cobalt et de chrome et répartis comme vous pouvez le voir dans ce tableau à savoir:
Pour Calédomines: 41 permis d'exploitation sur11.666 ha et 23 a, 10 concessions sur 2404 ha et 25 a et 4 demandes de concessions pour 4.371 ha et 48 a soit un total de 55 titres totalisant 18.441 ha et 48 a.
Pour Socalmi: 20 permis d'exploitations sur 2.471ha et 90 a, 34 permis ordinaires de recherches sur 2551 ha et 85 a et8 concessions, toutes situées à Poya pour une surface de 566 ha, 43a et 88 ca soit un total de 62 titres totalisant 5.590 ha et 18 a.
Et enfin pour le domaine Maurice Lenormand:11 permis d'exploitation pour 1.797 ha et 63 a, 17 permis de recherches ordinaires pour 1.031 ha et 60 a et 9 concessions pour1.171 ha et 23 a soit un total de 37 titres totalisant 4.000 ha et46 a.
L'addition de la totalité des surfaces couvertes parce domaine minier représente un ensemble de plus de 28.000 hectares.Ce qui en ferait à l'époque le deuxième domaine minier après celui détenu par la SLN et classe le groupe Lenormand aux premières places dans la hiérarchie des “petits mineurs” aux côtés des Lafleur et autre Pentecost.
En matière minière, les surfaces ne font pas tout et leur étendue ne font pas toujours la superficie du mineur, si elles ne sont pas inventoriées et prospectées en vue de leur exploitation. Le calcul des volumes potentiellement intéressants et de leurs teneurs est un impératif qui s'avère certes précieux en phase d'extraction mais également dans la perspective d'une cession ou d'une amodiation, afin d'en calculer au mieux le prix ou la redevance.
Grâce à des documents de travail interne aux entreprises de Maurice Lenormand, nous apprenons que dans la région de La Tamoa et de Païta, sur les concessions Zodia 1, 4 et 5, les échantillons varient entre 2,30 et 3,20 % jusqu'à 8,96% pour Zodia 3 à 4 mètres de profondeur. Sur Parka 1, il s'agit de 16.000 tonnes à 2,94%. Sur SMK 3, suite aux travaux au bulldozer réalisés par le Groupe Pentecost, les teneurs affichent entre 2,09 et 4,79%.Compte-tenu des surfaces couvertes, les réserves estimées sont de l'ordre de 210.000 tonnes de minerai humide à 2,60% de teneur moyenne soit environ 5500 tonnes de métal contenu.
Pour les mines Badu 25, Badu 26 et Badu 27 situées sur les crêtes surplombant la haute Tamoa, l'estimation est de 30.000 tonnes à 2,80%.
Plus au Sud, les travaux de prospections réalisés dans la zone de Prony par la Compagnie Générale de Géophysique de mai 1970 à mars 1971, sur les permis Juca 1 et Badu 38 et 39 appartenant à Calédomines, promettent un volume record de plus de 90 millions de tonnes humides d'une teneur de 1,43% en moyenne soit l'équivalent de 1,3 million de tonnes de nickel métal! Le coût général de ces travaux sont supportés par le Groupe Lenormand pour 5.916.916 fcfp avec une participation de 2.334.750 fcfp de Roger Galliot, le futur maire de Thio.
Enfin, la réglementation minière et en particulier l'arrêté du Conseil de Gouvernement du 17 février 1961, oblige les opérateurs, à un minimum de travaux donnant droit au renouvellement de leur permis ordinaire de recherches.
Pour l'année 1963, les travaux sur le domaine minier du groupe Lenormand représentent la somme de 1.586.090 fcfp; 1.275.960 fcfp en 1964 et 1.687.500 fcfp en 1965. Les dépenses totales du groupe Lenormand pour ces trois années se montent à 4.550.360 fcfp. Les principaux postes de dépenses sont les paiements de renouvellement des permis d'exploitation, les frais d'analyse du laboratoire des mines, les coûts de prospections réalisés par le bureau minier ou encore le montant des impôts miniers.
Dans un rapport réalisé par le Service des Mines et de l'Energie, en date du 18 janvier 1982 sur le Groupe minier Lenormand, dans la partie consacrée à ses activités minières, en particulier pour les recherches, nous apprenons que “Le Groupe Lenormand a cédé en 1969-1970 de nombreux permis d'exploitations aux groupes Pentecost, Montagnat et plus tard au groupe de Rouvray.” Les titres restants n'ont fait l'objet pour la plupart d'aucune reconnaissance approfondie et n'ont été uniquement reconnus en surface par le BRGM ou le groupe lui-même.
Pour ce qui est de l'exploitation, Maurice Lenormand n'a jamais exploité lui-même. Il laisse à d'autres “petits mineurs” ayant les capacités de le faire, le soin d'effectuer les travaux d'extraction.C'est le cas avec Edouard Pentecost en 1964 et 1965 sur la mine Flamenco dans le massif du Boulinda à Népoui; avec Jacques Lafleur pour le permis Oubliée 40 Extérieure à Poya en 1967 et 1968 et avec Jacques Claude, entre 1966 et 1968 qui exploite différents titres détenus par la Socalmi avant leur rachat par Georges Montagnat. Ces deux derniers entrepreneurs en tireront, respectivement 29.859 tonnes humides à 2,94% en Nickel et Cobalt puis 32.810 tonnes. Enfin pour le domaine Calédomines, seul le permis d'exploitation Badu 29 sera exploité en 1969 par le Groupe Lafleur.
Remarquons au passage, la relative proximité dans le domaine des affaires minières entre personnes qui s'opposent, parfois vigoureusement, sur le plan politique. Edouard Pentecost, candidat UNR, soutenu ouvertement par le Gouverneur, se présente à deux reprises en 1962 et en 1964 contre les candidats de l'Union Calédonienne: Lenormand d'abord, puis Rock Pidjot ensuite.
Si Lenormand n'a jamais exploité pour lui-même, on peut alors se demander si le régime de l'amodiation ne convenait-il pas mieux à ses affaires et à sa situation. En effet, en novembre 1969, il contracte pour une durée de 3 ans, une option exclusive d'acquisition ou d'amodiation avec la société Cofimpac détenue à 40% par Inco et à 60% par la SAMIPAC. Cette dernière société est une holding regroupant des capitaux français: le BRGM pour 30%,Ugine-Kulman, Châtillon-Commentry, Mokta, Schneider, la Banque de Paris et des Pays-Bas et la Banque de l'Indochine et de Suez: pour 30%. L'objectif est l'exploitation des latérites du Sud. Le projet ne verra jamais le jour, tout comme la ville nouvelle de 20.000habitants prévue à Port-Boisé.
En Nouvelle-Calédonie, les histoires de mines ne sont jamais très éloigné de la politique et vice versa. Souvent, c'est la confusion qui l'emporte. Une preuve s'il en était besoin. Le 15 septembre 1974 soit une semaine avant l'élection sénatoriale à laquelle il est candidat contre Henri Lafleur, Lenormand signe avec Jean Lanchon, directeur de la SLN, un contrat d'amodiation qui permet à “lavieille dame de Doniambo” de s'assurer des réserves supplémentaires en latérites et qui justifierait d'autant mieux la création d'une éventuelle usine de traitement. Le contrat porte sur 73 titres miniers totalisant 5773 hectares sur Bourail,Tamoa, Tontouta et Prony. On ne peut que s'interroger par la proximité de cet accord avec une échéance électorale capitale pour le retour politique au plus haut niveau de Maurice Lenormand. Y a t-il eu une compensation quelconque afin d'obtenir le soutien de quelques uns des 255 grands électeurs en sa faveur? Lenormand recherche t-il le soutien officieux de la très influente SLN pour battre Lafleur? Au moins à deux reprises, en 1969 puis en 1974, la duplicité de Maurice Lenormand vis-à-vis de la SLN est établie.Ses anciennes prises de position contre l'hégémonie de cette entreprise éclairent son parcours politique d'un jour nouveau.
Au 18 janvier 1982, à l'exception des concessions Jeannette et Claudine, tous les titres miniers détenus par Maurice Lenormand restent amodiés à la SLN, tout comme la totalité du domaine de la SOCALMI et les permis d'exploitation et la concession de Juca 2 de Calédomines.
L'acte de décès de la plus grande partie du domaine minier du groupe Lenormand mais pas forcément la plus riche, paraît dans le Journal Officiel du 8 novembre 1982 avec la publication des trois décisions prises le 10 septembre précédent par le Ministre de la Recherche et de l'Industrie qui refuse toutes les demandes de renouvellement des autorisations personnelles minières de Maurice Lenormand, Calédomines et Socalmi.
VII. Maurice Lenormand, le rédacteur d'un dictionnaire Français-Lifou (1934-1998)
13 mars 1998, un coup de foudre honoré par l'Université.
Grâce à la bienveillance inestimable de Hnoija Wahnayamala, l'oncle de son épouse, Maurice Lenormand débute, dès1936, un patient travail de collecte, de recherches et d’écriture sur et autour de la langue de Lifou. Ce travail considérable lui permet, avec l’aide et le conseil du Professeur Jean Guiart, d’achever en 1997, la rédaction d’un dictionnaire:Drehu-Miny-Français et de soutenir, sous la direction du Professeure Dominique Jouve, une thèse de linguistique qu’il obtient à l’âge de 85 ans, avec la mention très honorable et les félicitations du jury. Ce qui en fait l'un des récipiendaires à ce grade, les plus âgés de France. Cet évènement rare et singulier fera d'ailleurs l'objet d'un article particulièrement élogieux dans le journal Le Monde.
Plus qu'un simple lexique avec des exemples de réemplois, ce dictionnaire en deux tomes est aussi une énorme somme ethnographique donnant des informations sur l'organisation sociale autochtone, la vie quotidienne de l'île, les mythes et croyances de ses habitants. Il est l'aboutissement d'un long et patient travail de recherches et de compilations s'étendant sur une quarantaine d'années et maintes fois remanié, corrigé et complété. Son auteur a visé à le rendre le plus exhaustif possible par le concours d'informateurs de Lifou déjà âgés mais aujourd'hui tous disparus qui ont contribué à l'extension et à l'enrichissement du recueil de mots et à leurs explications.
L'ouvrage comporte de nombreux termes de la nomenclature animale et végétale dont quelque sept cents noms de plantes médicinales ou à usage domestique avec leur identification,et pour un certain nombre, leur nom latin et leur nom populaire local. Le travail lexicographique de ce dictionnaire offre quelque13.500 entrées. Le miny, ou langage cérémoniel, incorporé à l'ensemble, compte environ 880 mots. Les emprunts à l'anglais intégrés dans la langue et devenus d'usage courant représente 250 termes. La précieuse mention des mots anciens abandonnés ou disparus ont été consignés afin que le dictionnaire soit une mémoire assurant la conservation de toute l'histoire de la langue. Les apports religieux, les références à la toponymie et aux patronymes clôturent ce riche ensemble
Apprise pour mieux connaître la famille mais aussi les traditions de l'île natale de son épouse, la langue de Lifou a toujours constitué pour Maurice Lenormand, une preuve d'amour entre deux êtres et une marque d'amitié entre deux peuples.
Vers la fin d’un rêve?
Particulièrement marqué par la formidable communionpopulaire entourant la performance sportive de Cathy Freeman,l’athlète d’origine aborigène, saluée unanimement par unpublic australien transcendé lors de sa victoire en finale du 400 mètres des jeux olympiques de Sydney; Maurice Lenormand y voyait l’illustration de son rêve calédonien: celui de voir un jour se lever avec fierté et enthousiasme toutes les composantes de son peuplement original applaudissant l’exploit d’un membre du peuple originel. C’est pour cela qu’il fut très affecté par la disparition des sept de la SMSP dans le crash de leur hélicoptère, où Raphaël Pidjot, un jeune kanak brillant et prometteur, déjà vainqueur de plusieurs segments d’un marathon politico-industriel inédit fut pleuré et regretté par plusieurs générations calédoniennes.
En 2003, Maurice Lenormand décide de s’exiler en Australie. Il quitte alors définitivement l’espace géographique et politique calédoniens et les populations pour lesquelles il a tant œuvrées. Il part presque incognito, avec une valise et deux sacs de voyage: un bagage identique à celui qu’il portait en 1934 au moment de poser pour la première fois son empreinte sur la terre calédonienne.
Conclure...
Il nous faut conclure cet exposé, dont vous voudriez bien excuser la longueur.
Si un jour, par le plus grand des hasards, venait à l'esprit d'un décideur quel qu'il soit, d'honorer la mémoire de Maurice Lenormand, au travers de la dénomination d'une voie routière, d'un bâtiment administratif ou à la recherche d'un nom de baptême pour une infrastructure portuaire, énergétique ou industrielle, il lui serait sans doute difficile de qualifier son exceptionnel parcours de vie et d'en résumer la dimension par un simple groupe de mots.
A la fois précurseur, visionnaire et moteur, Maurice Lenormand a participé à une oeuvre unique en accompagnant les premières enjambées émancipatrices d'un peuple colonisé,bâtissant avec beaucoup d'autres, le socle d'un projet de société débarrassé des séquelles du colonialisme et essayant de faire vivre une vieille idée pleine d'avenir: l'avènement du peuple calédonien dont le noyau dur serait formé par le peuple kanak autour duquel viendrait se rassembler toutes les autres communautés que l'Histoire a fait converger vers notre pays: dix couleurs mais un seul peuple...
De par son travail, son énergie, sa grande force de caractère, ses connaissances, sa soif d'apprendre et de comprendre, ses compétences, sa détermination à avancer et son insatiable volonté de réaliser ces rêves projetés, Maurice Lenormand a grandement contribué à l'affirmation de la « personnalité calédonienne » au cours de ses 40 années d'engagement politique auprès de 6 présidents de la République, 17 présidents du conseil puis Premier Ministre du Gouvernement, 19 ministres et secrétaires d'Etat en charge de l'Outre-Mer et 16 Gouverneurs puis Haut-Commissaire.
Maurice Lenormand s'est éteint paisiblement le 8 septembre 2006 dans une maison de retraite de la Gold Coast, en Australie. Selon ses dernières volontés, son enveloppe charnelle a été incinérée et ses cendres ont été placées à côté du cercueil de son épouse Simone dans le caveau familial du cimetière du 5ème km. Quant à son âme partie rejoindre les esprits des centaines d'autres vieux militants de l'Union Calédonienne, de toutes origines qui l'ont précédée, elle appartient désormais à l'Histoire de notre pays.
Merci de votre attention et bonne soirée.
