L'Histoire contemporaine de la Nouvelle-Calédonie débute avec l'abolition programmée du pacte colonial, laquelle, suscite craintes et espoirs selon la place et le rôle de chacun dans la société calédonienne. Malgré la suppression rapide des mesures liberticides du régime de l'Indigénat et l'extension progressive de nouveaux droits civiques, politiques et sociaux,les pesanteurs du système colonial, dans ses manifestations comme dans ses contradictions, mettent du temps à s'effacer. Dès 1946, les sanctions ordinaires et les peines du régime de l'Indigénat ainsi que le travail forcé ont été supprimés par la loi Houphouët-Boigny tandis que la citoyenneté française est généralisée par la loi Lamine-Gueye.
Conscients de la nécessité d'adapter voire de subvertir le statu quo ante bellum, aux évolutions internationales, nationales et locales, des esprits neufs ou rénovés entreprennent, dans les champs administratifs, religieux, politiques et sociaux, une révolution devenue indispensable pour les uns, impensable pour d'autres.
A. L'entrée des Mélanésiens dans la Cité (1946-1957).
1. "Le député des Canaques".
Dans le but d'accompagner officiellement l'entrée massive des Mélanésiens dans la Cité calédonienne et de lutter contre la propagation des idées communistes, les Missions catholique et protestante encouragent la création de deux associations mélanésiennes: l'Union des Indigènes Calédoniens Amis de la Liberté dans l'Ordre (UICALO) d'obédience catholique et l'Association des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français (AICLF), protestante (1946-1947). Elles sont respectivement présidées par Roch Pidjot et Michel Kauma, Kowi Bouillant et Doui Matayo Wetta. Regroupées un temps dans un Conseil des notables, les autorités traditionnelles et les élites modernes mélanésiennes et parmi elles, les Anciens combattants, ont pour principale motivation, l'amélioration des conditions sociales et politiques de leur population. Ils aspirent, en outre, à leur représentation politique que leur autorisent d'ailleurs leur poids électoral. Etant entendu que le droit de vote confère la participation à l'exercice du pouvoir, le régime électoral du statut calédonien devient l'enjeu de la période.
A la veille de l'élection à la députation du 1er juillet 1951, le corps électoral calédonien atteint le chiffre inégalé de 19.761 inscrits dont près de la moitié d'origine autochtone et déjà enrichi par la prise en compte des femmes. Candidat présenté par l'UICALO et l'AICLF, et ayant un programme à destination des autochtones mélanésiens, l'homo novusMaurice Lenormand profitant de l'incohérence d'une double candidature gaulliste, est élu député de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides.
2. “Deux couleurs mais un seul peuple!”
La loi statutaire et électorale du 10 décembre 1952, issue du premier accord de Nouméa, crée un nouveau statut calédonien. La constitution des listes d'Union Calédonienne (1953), permet l'élection de neuf premiers autochtones aux côtés de seize européens. Ses élus s'emparent du Conseil général. Pour la première fois, sous le slogan “Colons et autochtones, unissez-vous!”, des électeurs issus du petit colonat blanc de l'Intérieur votent pour des candidats autochtones et réciproquement. Fondée officiellement en 1956, le Mouvement d'Union Calédonienne, inspiré des idéaux de l'Union française, multiplie les succès électoraux et devient le premier parti politique de l'archipel. Ce vaste mouvement fédérateur d'obédience chrétienne, démocrate et pluri-ethnique, prône l'autonomie politique, la promotion de la personnalité calédonienne et la lutte contre le colonialisme dans le cadre de l'Union française. En plus d'être le porte-drapeau des intérêts matériels et moraux des autochtones aussi bien des tribus que de Nouméa, l'UC engage également, face, aux oligarchies économiques, l'émancipation de la classe ouvrière et défend les salariés des secteurs privé et public. Elle fait de la territorialisation des mines et de la métallurgie, le socle de son plan d'industrialisation et de développement économique du pays.
B. Une décolonisation ratée (1957-1981).
1. L'autonomie renforcée (1957).
Pensée à l'origine pour les colonies africaine et malgache, l'application de la loi-cadre Defferre (1956-57), à la Nouvelle-Calédonie et à la Polynésie française, conforte un régime de large autonomie interne devant accompagner ces deux territoires du Pacifique français sur la voie de la décolonisation. Outre sa volonté décentralisatrice, elle établit le suffrage universel et le collège électoral unique et favorise la promotion d'une élite locale. Un Exécutif calédonien est institué avec des ministres. Dès 1959, il est dirigé par Michel Kauma.
Entreprenant une intense activité politique nationale et locale, Lenormand et les élus de l'UC participent, de concert avec les organisations syndicales, à la révolution des esprits et à la transformation des structures sociales et économiques. Avec le concours du FIDES, un premier rééquilibrage du territoire est entrepris; le pays prépare son décollage économique, se modernise et s'équipe à grande échelle. La Nouvelle-Calédonie change d'ère.
En 1958, le retour du Général De Gaulle au pouvoir impose à Lenormand et à l'Union Calédonienne d'une part, et à Pouvana a Oopa et au Rassemblement Démocratique des Populations Tahitiennes d'autre part, un alignement total et inconditionnel. Le nickel calédonien est désormais élevé au rang de minerai stratégique (rapport Coudé du Foresto -1955-). Les sites des essais nucléaires dans les Tuamotu (rendus indispensables dans la perspective de l'indépendance de l'Algérie) constituent la première ligne de défense de la dissuasion nucléaire de la France et de son indépendance nationale. Afin d'en renforcer les contours et d'en protéger la teneur, l'Etat combat toutes velléités d'autonomie politique susceptibles de conduire au séparatisme dans le Pacifique.
2. L'autonomie confisquée (1958-1975)
Malgré les engagements de l'Etat, la loi Jacquinot (1963) vide la loi-cadre de sa substance et démantèle le statut d'autonomie interne. Afin de s'assurer que les richesses du sous-sol de la Grande Terre demeurent aux mains du complexe industrialo-financier français, deux lois Billotte sont votées (1969). La première met un terme à la compétence minière territoriale et l'autre reprend le contrôle sur les investissements étrangers. Avec le retour dans le giron strictement national de ces deux domaines considérés par Paris comme le cœur de l'industrialisation en marche et a fortiori de la viabilité du projet autonomiste, les principaux projets métallurgiques envisagés à Koumac et à Port-Boisé sont abandonnés.
Avec le “boom du nickel”*, le besoin croissant de main-d'oeuvre se traduit par une forte immigration tant métropolitaine que polynésienne. La circulaire Messmer* (1972) montre que le Gouvernement central a voulu encourager cette immigration à des fins politiques. Le corps électoral calédonien, en particulier dans le Grand Nouméa, a fortement augmenté et s'appuie sur une sociologie différente. Les équilibres anciens en sont profondément modifiés.
Les frustrations qui s'en suivent servent de catalyseur au réveil identitaire kanak. Le 2 septembre 1969 a lieu la première manifestation des “Foulards rouges” suite à l'arrestation de Nidoish Naisseline. Quatre groupes politiques de jeunes nationalistes kanak de Gauche se constituent (1878, Ciciqadry, Wayagui et Atsaï). Ils s'unissent dans le Palika en 1976.Pour sa part, Jean-Marie Tjibaou organise en 1975, le festival “Mélanésia 2000” qui sur le thème de la reconnaissance culturelle, rétablit la présence kanak au coeur de l'évolution du pays. Parallèlement, l'Etat favorise la division de l'Union Calédonienne laquelle affronte une double dissidence, celle de l'Union Multiraciale de Yann Céléné Urégeï qui affecte son électorat mélanésien et celle du Mouvement Libéral Calédonien sur son aile d'origine européenne.
A cette crise politique s'ajoute, une crise économique provoquée par le “crach du nickel” qui met fin à la période du “Boom”. Les perspectives de développement industriel s'éloignent. Le chômage augmente, l'inflation progresse.
3. Vers l'option pour l'indépendance kanak (1975-1981).
L'intransigeance du Président Giscard d'Estaing et du Premier Ministre Jacques Chirac d'amender le projet de statut Stirn dans un sens de plus large autonomie, est l'élément déclencheur qui amène une radicalisation de la majorité des élus et responsables politiques mélanésiens. Réunis le 25 juin 1975 à la tribu de La Conception, ils se prononcent à l'unanimité en faveur de l'indépendance kanak. A partir de ce moment, le positionnement pour ou contre l'indépendance devient le seul centre de gravité de la vie politique locale.
L'année 1977 est à ce titre une année charnière.
Au congrès de l'Union Calédonienne à Bourail, les représentants du premier parti calédonien fortement attendu sur ce thème majeur, votent une motion pour l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Le rêve d'une personnalité calédonienne s'estompe. Face à la montée puis à l'affirmation de la revendication indépendantiste, les forces conservatrices jusque là, incapables de s'organiser durablement en dehors des échéances électorales, se choisissent un chef: Jacques Lafleur que rejoignent de nombreux kanak non-indépendantistes comme Dick Ukeiwé ou Auguste Parawi-Reybas. Dès le mois d'avril, ils ont fondé le Rassemblement Pour la Calédonie qui s'adjoindra le mot “République” un an plus tard.
B. La Guerre civile (1981-1989)
1. La montée des périls (1981-1984)
Attisées par les revendications et les occupations de terre, les tensions sur le terrain s'intensifient. La majorité des Broussards les interprètent comme la seule traduction de la Réforme foncière, prévue par le Plan Dijoud (1979). L'arrivée de la Gauche au pouvoir avec l'élection de François Mitterrand, les promesses de réformes et les critiques à peine voilées d'Henri Emmanuelli contre la permanence d'un système colonial endémique (1981), inquiètent les Loyalistes* tandis qu'elle fait naître l'espoir chez les Indépendantistes. L'assassinat, jamais élucidé, le 19 septembre 1981, de Pierre Declercq, secrétaire-général de l'UC, marque le début de la période dites des “Evènements” mais qui vont être vécus comme une guerre civile.
La déclaration de Nainville-les-Roches (1983) est interprétée comme une passerelle trop courte par le Front Indépendantiste, un pont trop loin par les loyalistes du RPCR et une occasion manquée pour les progressistes de la FNSC, engagés depuis juin 1982 dans un gouvernement de développement et de réformes dirigé par J-M Tjibaou. Cette déclaration confirme la vocation du peuple kanak à l'indépendance, la reconnaissance des “victimes de l'Histoire” et la restriction du corps électoral dans le cadre d'une consultation sur l'autodétermination des populations intéressées. Face à l'obsédante recherche du compromis par le ministre Georges Lemoine, les Indépendantistes déçus par ce qu'ils considèrent comme un reniement des engagements de Nainville, qu'ils pensaient acquis, rejettent le futur statut, suivis, mais pour d'autres raisons, par les Loyalistes de Jacques Lafleur et de Roger Laroque.
2. L'embrasement (1984-1985).
Le 24 septembre 1984 est mis en place le FLNKS; le drapeau kanak est présenté aux militants et à la Presse. Le 18 novembre suivant, en brisant l'urne de la mairie de Canala, Eloi Machoro symbolise le “boycott actif” des élections. Le déchaînement de violence contre les personnes et les biens traduit une situation insurrectionnelle. La peur s'installe et amplifie la psychose. Le maelström des humiliations à venger et des vengeances humiliantes neutralise toutes possibilités d'un retour au calme et au dialogue. Le 1er décembre, le gouvernement provisoire de Kanaky est créé. De leurs côtés, les Loyalistes organisent une résistance farouche. Le point de non-retour semble atteint lorsque dix militants indépendantistes sont abattus à bout portant dans un guet-apens dans la vallée de la Hienghène. La jeunesse calédonienne paye un lourd tribut au conflit: Aldo Goyetche, Yves Tual, Léopold Dawano, James Fels, Célestin Zongo n'ont pas 18 ans. La proposition Pisani d'indépendance-association (1985) et le statut Fabius-Pisani avec la création des régions ne sont qu'une trêve. La première cohabitation avec Jacques Chirac comme Premier Ministre (1986), l'organisation d'un référendum d'auto-détermination (1987), le verdict d'acquittement au procès de Hienghène et l'organisation simultanée des élections présidentielles et régionales (1988) ne semblent pas en mesure d'inverser radicalement le cycle mortifère et rendent inéluctables le retour de la violence.
3. Le paroxysme puis le dénouement (1988).
Le 5 mai 1988, trois jours avant le deuxième tour de l'élection présidentielle, Jacques Chirac, candidat face à François Mitterrand, obtient très opportunément le retour des otages français du Liban. Aux antipodes de l'aéroport de Villacoublay, et après deux semaines de séquestration, une autre libération d'otages a lieu le même jour sur l'île d'Ouvéa. Elle tourne au massacre. L'assaut de la grotte de Gossanah entraîne la mort de 19 militants indépendantistes et 2 militaires qui s'ajoutent à celles de 4 gendarmes tués par balles le 22 avril précédent, lors de l'attaque de la brigade de Fayaoué. Avec 25 morts en deux semaines, la Nouvelle-Calédonie sombre de nouveau dans le désespoir et les incertitudes.
Mitterrand réélu, son Premier Ministre Michel Rocard s'attelle à la résolution du problème calédonien et dépêche sur place la Mission du dialogue dont l'objectif est de renouer les fils sectionnés de la parole et du dialogue politiques.
C. Le temps des Accords. (1988-1998)
1. Les accords de Matignon et d'Oudinot (1988).
Sous l'égide de Michel Rocard, les négociations entre les délégations du FLNKS et du RPCR aboutissent le 26 juin à la signature d'un accord symbolisé par la poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Le 4 mai 1989 à Ouvéa, Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné sont assassinés par Djubélli Wéa. Ils payent de leur vie leur volonté de faire la paix.
Les accords de Matignon puis celui de la rue Oudinot prévoient, après une année d'administration directe du territoire par l'Etat, le découpage du pays en trois provinces, avec des compétences étendues, dont deux à majorité indépendantiste. Un référendum d'autodétermination est acté pour 1998. La politique de rééquilibrage et ses multiples déclinaisons devient le maître-mot aussi bien dans la formation des hommes avec le programme “400 cadres” (planche n°46) que dans celui des investissements structurants (transversale Koné-Tiwaka). Par une augmentation massive de ses transferts publics, l'Etat assume ses engagements via une clé de répartition volontairement inégalitaire. Des sociétés d'économie mixte chargées du développement économique sont créées dans chacune des trois provinces: Promosud, Sofinor, Sodil. Une clause permet la vente de la Société Minière du Sud Pacifique (SMSP) de Jacques Lafleur aux indépendantistes de la Province Nord (1990). L'horizon politique dégagé et la paix revenue laissent envisager un développement qui se traduit par une fièvre immobilière et consumériste.
En 1991, dans le but d'éviter un “référendum-couperet”, Jacques Lafleur propose aux indépendantistes et à l'Etat, une solution consensuelle trentenaire. Dans un pays marqué par la persistance de fortes inégalités sociales où le phénomène des squats s'étend, les conflits entre syndicats et patronat, parfois violents et même politisés se multiplient. La perspective de l'échéance fatidique de 1998 provoque lentement le raidissement de la situation.
2. L'Accord de Bercy (1998).
Le tandem André Dang et Raphaël Pidjot, respectivement président de la Sofinor et de la SMSP réussissent à hisser cette dernière aux premiers rangs des producteurs mondiaux de nickel. Le vieux projet de construction d'une usine de transformation du minerai dans le Nord de la Grande Terre refait alors surface avec une acuité renouvelée. Nécessitant des gisements suffisamment importants pour assurer la réalisation et la viabilité économique d'une usine métallurgique, l'accès à la ressource devient la clé de voûte d'une nouvelle séquence politique. Le “préalable minier” suspend les premières discussions politiques sur la sortie des Accords. Un bras de fer oppose alors le gouvernement français au groupe Eramet au sujet de l'attribution du massif minier du Koniambo. Le problème est tranché par Dominique Strauss-Khan, Ministre de l'économie et du Budget, le 1er février 1998. Malgré certaines clauses résolutoires, l'Accord de Bercy consolide les objectifs de la SMSP quant à la future usine et lève l'hypothèque sur les négociations politiques qui reprennent.
3. L'Accord de Nouméa (1998).
Elles aboutissent le 21 avril 1998, à la conclusion d'un accord politique inédit dans l'Histoire. Les signataires du FLNKS, du RPCR et de l'Etat s'engagent d'un commun accord sur la voie d'une décolonisation préparée, avec une série de transferts de compétences irréversibles dont celles, dites de souveraineté, qui donneront lieu à d'ultimes référendums au terme d'un processus de près de vingt ans. L'Accord de Nouméa est fondé sur un préambule constitutionnalisé dont la reconnaissance des ombres et des lumières de la colonisation vise l'émergence d'un nouveau contrat social et civique entre toutes les communautés calédoniennes. Une citoyenneté calédonienne basée sur un corps électoral restreint est créée. Elle promeut l'emploi local; le Congrès peut établir en dehors du Parlement national un cadre législatif propre en votant des lois du pays; un gouvernement, qui n'a pas de semblable au monde, est soumis à l'obligation de collégialité; enfin, l'adoption de signes identitaires aux côtés des emblèmes de la République française achève de couronner cet édifice novateur.
L'enchaînement des faits historiques et des actes politiques depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ont longtemps été le reflet du dualisme classique entre le colonisateur et le colonisé et de leurs incompréhensions réciproques. En accédant, par ses multiples convulsions à la table de chevet de la République Française, la personnalité calédoniennequi a pris l'habitude de l'amplitude ne pouvait que revêtir un cadre institutionnel correspondant à sa stature spécifique et à son envergure particulière. Par l'adaptation du texte au contexte, l'Accord de Nouméa organise sans équivoque la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie en prévoyant son émancipation politique. Désormais, les enjeux résident dans la capacité des femmes et des hommes issus de cette terre du Pacifique, profondément kanak et calédonienne, à s'accorder autour de leur singulier pluriel afin de répondre au plus difficile des défis: réussir l'alliance entre les membres de son peuple originel et ceux issus de son peuplement original.
Olivier Houdan
( avec la contribution de MM. Ismet Kurtovitch et Louis-José Barbançon et Mme Sylvette Boyer pour la rédaction de la planche 24 du nouvel atlas de la Nouvelle-Calédonie).

