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Scène de racisme ordinaire...

Les grandes vacances scolaires sont belles et bien terminées. Nous sommes le 1er mars 1980 et j’assiste comme la plupart de mes camarades, que je vois agglutinés au fond de la cour, à cette nouvelle rentrée des classes en cours moyen 2ème année, le CM2, que nous appelions à l’époque, la septième, en référence au franchissement de cet énième palier du compte à rebours scolaire qui nous mènerait l’année prochaine au collège puis beaucoup plus tard vers la Terminale et l’examen du baccalauréat. Mais nous n’en étions pas encore là et ces lointaines perspectives ne nous touchaient guère, plus préoccupés à connaître en cet instant fatidique le nom de notre maître et celui de nos futurs camarades. Il est 7h30 et le soleil matinal chauffe déjà les panneaux de bois vermoulus de l’antique bâtiment des Maristes dans l’enceinte de cette institution scolaire nouméenne qu’est l’école du Sacré-Cœur appelée aussi école des Frères en référence à la congrégation religieuse qui avaient planté là le décorum de leur obédience et de leurs convictions. Au fur et à mesure de son extension, l’école avait gravit les lignes de courbes parfois abruptes de la colline de la FOL au pied de laquelle avait été bâti la première construction qui accueille aujourd’hui, les classes de CM2, celle de Monsieur Van Der Kerkove et de Madame Quilichini. Année après année, de nouvelles annexes étaient sortis de terre: cantine scolaire surmontée des classes de CE2, préau de la haute cour, grand bâtiment carré aux fenêtres coulissants à la verticale qui abritaient au rez-de-chaussée, les CM1, au premier étage, les CE1 et au dernier, les CP. Sans oublier, perché tout la-haut, la salle de gymnastique, grand parallépipède, dont l’une des façades offrait une superbe vue panoramique sur le centre ville de Nouméa, la baie de la Moselle, la petite rade et le port avec tout au fond, sur notre droite, le rougeoiement du ciel asphyxié par les fumées de la Société Le Nickel. Là-bas, à gauche, protégeant la Grande rade des rafales alizéennes, l’alignement des trois collines de l’Ile Nou. Ce fût notre horizon pendant cinq ans. Un quadrilatère visuel aux références géographiques et historiques résumées par un quarté chromatique des plus symboliques: le bleu de la mer, le vert des collines, le blanc du Bagne et le rouge cuivré du nickel. Nouméa en somme. L’ensemble de notre “cité scolaire” était disséminé sur plusieurs milliers de mètres carrés coincés entre le jardin verdoyant du domicile du général commandant les forces armées et la falaise friable située au pied de la cathédrale, entre le boulevard Vauban en contre-bas et la route de crête menant à la salle de spectacle et aux bureaux de la Fédération des Œuvres Laïques. Le complexe scolaire était réparti sur deux niveaux: la basse-cour et la haute-cour. En haut: les petits, en bas: les grands. Une sorte de hiérarchie s’établissait alors entre les élèves, ceux d’en-bas et ceux d’en-haut, un statut invisible mais bien réel dont l’ordre de passage à la cantine semblait y être directement lié. Tous les bâtiments étaient également reliés entre eux par des couloirs, escaliers et autres coursives occasionnant d’innombrables courses-poursuites et autres parties de cache-cache qui s’achevaient presque toujours par le retentissement de la vieille cloche qu’agitait à intervalles réguliers, un élève responsable porteur d’une montre à cristaux liquides de marque Casio, le must des cours de récréation de notre temps. Comme chaque année, cette responsabilité était confiée à un élève de CM2 de la classe de monsieur Van Dekerkove, car située la plus proche du carillon. Le Frère André, le directeur de l’école avait commencé la lecture des différentes listes d’élèves dans le porte-voix de couleur grise et rouge, équipement rendu presque inutile du fait du silence religieux qui régnait parmi les potaches. Outre, le changement d’instituteur, la grande nouveauté de cette rentrée ce fût l’arrivée (massive) des filles dans cette école qui jusqu’à l’année dernière était restée une citadelle de garçons. La mixité dans les classes et dans les cours opérait deux types de compétitions: une émulation entre garçons et filles dans la course aux meilleurs résultats scolaires et une bagarre plus franche, cette fois-ci entre nous, pour la conquête des cœurs de ces demoiselles. C’était pour moi aussi, le temps des responsabilités. Outre, la fonction de chef de table à la cantine, qui consistait à aller chercher les plats et les saladiers sur le passe carrelé de la cuisine, à répartir équitablement le contenu des dix assiettes et à veiller à la propreté, nous assurions également avec mon adjoint, la discipline sur notre espace de table en formica imitation bois. La discipline était un bien grand mot. Notre taille d’élève de CM2 imposait automatiquement une forme de respect et nous n’avions pas à nous inquiéter d’une possible mutinerie, surtout quand l’émergence de quelques velléités attablées étaient immédiatement calmées par la puissance de notre voix en pleine mue. Les lanceurs de boule de mie de pain et les catapulteurs de graines de pastèque n’avaient qu’à bien se tenir puisque le balayage de la salle du réfectoire, normalement prévu dans notre contrat, leur incomberaient sur le champ, en cas de faute. N’étant pas pourvu de la fameuse montre Casio, je n’avais pas pu me proposer pour sonner la cloche. Lourde responsabilité qui allait échoir pendant toute l’année scolaire à Denis Bouvard, le fils du plombier, qui était équipé du célèbre sésame. Denis était pour son âge, à la limite de l’obésité. Il était asthmatique, se déplaçait lourdement et donnait l’air de toujours souffrir derrière ses lunettes. Son allure aurait pu suffire à faire naître chez nous, une sympathique compassion. Mais ses colères et son agressivité à notre encontre étaient-elles qu’il récolta une tout autre moisson. Sous ses polos de marque, on distinguait parfois au cours d’un chahut ses bourrelets blancs que n’arrivait plus à contenir, des bermudas en jean vert trop étriqués. Le moindre effort, le faisait transpirer comme un bœuf; ses tempes se chargeaient de gouttes de sueur, ses mains devenaient moites et ses habits étaient trempés. Denis était notre souffre-douleur. Parfois, durant la pause du midi, nous lui enlevions par la force ses chaussures pour les jeter sur la terrasse, au-dessus de notre classe; plus rarement, nous l’enfermions dans le placard à balais ou pire, nous accrochions la corde de la cloche qui pendait dans l’escalier, de telle sorte qu’il ne puisse l’atteindre. Nous allions ensuite, nous positionner dans un angle mort de la cour, faisant mine de rien, nous l’observions en pleurant de rire, n’imaginant pas le drame qui se jouait là, sous nos yeux. Le sonneur était déboussolé, cherchant en vain l’outil indispensable pour décrocher la corde. Plus les minutes de la récréation s’écoulaient et plus notre Denis, tel un Casimodo nouméen, s’activait dans tous les sens à la recherche d’une solution, interrogeant ses camarades, scrutant les lieux et observant impuissant, le défilé de ses cristaux liquides, terrifié certainement à la seule évocation imaginaire du Frère Joseph arrivant sur les lieux, le visage rouge écarlate de colère, la mèche de cheveux blancs lui barrant le front, la serviette à carreaux sur l’épaule droite et lui adressant une engueulade du feu de Dieu qui aurait pu à elle seule déclencher une crise d’asthme chez notre camarade. Retranchés dans notre fou rire, nous appréciions pour l’heure la durée exceptionnellement longue de la récréation à laquelle devait succéder un cours de grammaire forcément plus court. Mais, très vite, un collègue épris de compréhension chrétienne et pétri de compassion religieuse, revenait de la cantine en courant, un balai à la main. Nous savions alors que notre heure avait sonné et nous nous dirigions silencieusement vers nos collègues déjà alignés devant la salle de classe. Denis pleurait un mélange de honte et d’humiliation: il avait failli à sa mission. Nous enterrions nos dernières illusions: nous avions failli échapper au complément d’objet direct, aux règles rébarbatives des accords des participes passés et à la série d’exercice d’application du “Bled” qui s’en suivrait. Hormis, la fonction de chef de table à la cantine, la plus grande responsabilité qu’il m’était donnée de réaliser au cours de cette année, m’a été accordée par mes parents. Moyennant le don quotidien d’une pièce de 100 fcfp, je devais désormais rentrer à la maison en bus, tout seul comme un grand. L’apprentissage de l’autonomie allait m’octroyer plus de liberté. Prétextant souvent des cars bondés au moment de la sortie des cours, j’arrivais à Ouémo bien après l’heure autorisée. Je prenais le temps de flâner dans la ville baignée par les derniers rayons obliques des soleils de fin d’après-midi. Mon trajet, toujours le même, me menait à l’arrêt de la ligne numéro 7 au pied du nouvel hôtel de ville. Je descendais toute la rue Anatole France jusqu’à la mairie, en traversant la rue de Sébastopol puis en longeant la place des cocotiers, j’humai les derniers mouvements diurnes de la ville et les odeurs de friture qui s’élevaient des bains d’huile bouillante dans lesquels rissolaient les dernières paires de nems. Deux salles de billard se trouvaient sur mon chemin. Surpris au tout début par le bruit sec de la blanche percutant le triangle des billes multicolores, je m’arrêtais une première fois pour observer le petit peuple des joueurs sous les néons blafards. Plus tard dans l’année, je franchissais d’un pas timide l’entrée de cette antre. J’avais dix ans et la ferme intention d’apprendre à jouer. Un docker wallisien m’apprit les rudiments: positionnement de la main sur le velours, tenue de la queue dans l’alignement du bras, maintien du corps et fléchissement des genoux de telle manière que le menton aille jusqu’à effleurer le plateau de la table. Mon guide océanien fût un bon professeur: c’est toujours ses conseils que j’applique encore aujourd’hui. Ainsi, régulièrement, je marquais une pause sur mon chemin d’écolier pour m’exercer avec mes nouveaux compagnons de jeu qui un peu surpris de remarquer que ma taille n’excédait pas celle de ma queue m’invitait à leur table. Je devins durant cette année, une attraction bien dérisoire qui provoquait en mon for intérieur une fierté toute relative. Ce fut une année scolaire extraordinaire. Entre les chahuts et les farces que nous organisions avec mes camarades de classe, les échappées en bande vers le réservoir d’eau de notre école d’où nous dominions tout notre territoire, les premiers émois issus de notre environnement féminin, le visage fouetté par le vent-vitesse à la fenêtre grande ouverte du bus et les parties de billard, le temps était à l’innocence et à l’insouciance. Notre école demeurait pour tout cela le sanctuaire de l’enfance tandis que la cité et ses soubresauts révélaient dans ma jeune conscience, le tumulte du monde des adultes et la manifestation de sa dure réalité. Un soir, après mon transit presque quotidien par la salle de billard, je prenais le bus devant la mairie. Le car était bondé. Je me frayais un passage entre les passagers jusqu’à la grande banquette du fond qui occupait toute la largeur de l’habitacle. Je m’assis tranquillement à côté d’un kanak habillé d’une veste de treillis militaire, portant une barbe irrégulière et coiffé de “dreadlocks”, ces longues lianes de cheveux, apanage des adeptes jamaïcains du rastafarisme et contenues difficilement par un bonnet tricolore: vert, jaune, rouge. Nous empruntions comme à l’accoutumée le même trajet en passant devant Barrau, la galerie “le passage”, le bâtiment de la chambre de commerce et d’industrie jusqu’à la rue de la Somme que nous remontions vers les Messageries Calédoniennes avant de tourner à angle droit vers l’emplacement de la future caserne des pompiers et de remonter ensuite vers l’avenue de la Victoire. A l’arrêt devant le magasin de meubles “Nawa” dont l’espace est occupé aujourd’hui par la Banque Calédonienne d’Investissement, une jeune femme européenne et son garçon montèrent dans le bus. Il restait deux places de libre, une vers le milieu sur un strapontin et l’autre sur la banquette où j’étais installé. Le chauffeur antillais, prit l’enfant par les aisselles, me fit signe de me décaler et le fit asseoir entre le kanak rasta et moi. La mère s’installa dans la travée centrale. Moins d’une minute après le retour du chauffeur sur son siège, la mère dont la coiffure impeccable, les vêtements stricts et l’allure hautaine n’avaient assurément pas l’habitude de choisir les transports en commun pour se déplacer, se retourna subitement vers nous, enjamba quelques mamans wallisiennes embrumées de parfum, vint saisir son enfant tout en répondant au questionnement énervé du chauffeur “qu’elle avait peur que son fils soit traumatisé! (sic)” Je restais silencieux tout en me demandant pourquoi cette mère de famille ne faisait pas confiance à un jeune écolier comme moi, assis sagement sur son siège et dans quelle mesure, j’aurais pu provoquer un traumatisme au fruit de sa chair. Un quart de seconde plus tard, je compris que je n’étais pas le destinataire d’une telle insulte. J’étais honteux pour elle. Je regardais mon voisin d’infortune avec un air éberlué doublé d’une immédiate sympathie. Dans la seconde qui suivit, il devint mon ami de bus, mon frère de sang, mon compatriote éternel. Il venait d’être la victime expiatoire de l’ignorance, de la peur et de la différence. Je venais d’être le témoin d’une scène dont le terme et la portée ne me viendraient que longtemps plus tard: le racisme. Olivier Houdan, février 1995.

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