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De la loi-cadre Defferre au premier éxécutif calédonien (juin 1956-octobre 1957).

Introduire...

Dans le préambule de la Constitution française de 1946, la nouvelle définition des rapports entre la France et son empire colonial se manifeste par la création de l’Union Française dont les principes directeurs “sont fondés sur l’égalité des droits et des devoirs sans distinction de race et de religion”; “sur la mise en commun des ressources et des efforts des nations et des peuples pour leur développement respectif et l’accroissement de leur bien-être” et la célèbre formule: “Fidèle à sa mission traditionnelle, la France veut conduire les peuples dont elle a pris la charge, à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires.” La trilogie énoncée ci-dessus ne doit pas masquée le caractère tempérant voire restrictif des dispositions inscrites dans certains articles qui réduisent presque à néant la grandeur des idéaux précédents. En effet: - la composition de l’Assemblée de l’Union Française assure significativement la prépondérance de la représentation métropolitaine par rapport à la représentation ultra-marine; - tout le pouvoir législatif en matière d’organisation politique et administrative et du régime des libertés publiques appartient au parlement français; - enfin il est prévu que les territoires d’outre-mer soient dotés d’un statut particulier tenant compte de leurs intérêts propres dans l’ensemble des intérêts de la République: la volonté du législateur de poursuivre le contrôle de l’évolution accordée entraîne une contradiction: les intérêts propres des territoires colonisés sont confondus dans ceux, toujours présentés comme supérieurs, des intérêts de la République qui l’emportent a fortiori. D’emblée et dès sa création, l’Union Française est une vaste coquille vide qui donne l’illusion d’une évolution alors que de nombreux signaux et autres avertissements lui sont parvenus d’une Indochine déjà vietnamienne et d’une Grande Île, Madagascar qui souhaite devenir un Etat libre au sein de l’Union française. Accompagner “le soulèvement du couvercle de la marmite africaine”. Au cours de la décennie précédant le vote de la loi-cadre, il est étonnant de découvrir l’abondance inattendue d’avertissements et de signaux d’alerte en provenance des fonctionnaires en poste dans les colonies et la multitude de projets de réformes proposées par les directeurs successifs du service des Affaires politiques du Ministère de la France d’Outre-Mer, cette “Bastille du colonialisme” comme le juge encore une certaine élite africaine. Régulièrement des projets de loi sont soumis à la bienveillance du cabinet du ministre mais compte-tenu de la configuration institutionnelle et de la valse des gouvernements, aucun ne trouve un écho suffisant malgré une résonance tenace. La défaite de Dien Bien Phu amène le gouvernement de Pierre Mendès-France à la conférence de paix de Genève. Son discours de Carthage relatif à l’autonomie interne de la Tunisie est un premier coup de tocsin. Paradoxalement, ce sont les pressions de l’ONU et la nécessité de donner au Togo, territoire sous tutelle, un statut politique promis depuis longtemps qui vont débloquer une situation figée. Les lois de décembre 1952 puis d’avril 1955 envisagent au Togo, la création d’un gouvernement local; l’ élargissement des compétences d’une assemblée représentative à élire et dote le pays d’un conseil de gouvernement paritaire. Aux mois de juillet et d’octobre suivant, tandis que les consultations, les enquêtes et les rapports de mission continuent d’arriver, le ministre Pierre-Henri Teitgen choisit de faire connaître à l’Assemblée de l’Union française des projets de réformes administrative et politique dont les principaux axes visent à donner aux territoires d’outre-mer une autonomie administrative avec pouvoir de décision aux assemblées représentatives sur toutes les questions locales et la création de services territoriaux différents de ceux “d’Etat”. En clair, il s’agit de promouvoir une large décentralisation avec comme toile de fond la volonté de mettre en place un nouveau fédéralisme qui laisserait à la métropole les dépenses les plus importantes tout en consacrant une large autonomie interne dans l’unité de la République. Le 22 novembre 1955, Pierre-Henri Teitgen dépose un projet de loi relatif aux “institutions des territoires et services territoriaux dans les territoires d’outre-mer, au Togo et au Cameroun”. Derrière ce titre peu attractif, une vaste réforme administrative est prête. Quelques heures plus tard, le gouvernement d’Edgard Faure mis en minorité, démissionne et le projet est enterré. Provisoirement. Guy Mollet et “la mission émancipatrice de la France”. Aux élections législatives du 2 janvier 1956, le Front Républicain échafaudé pour l’occasion entre la SFIO, les radicaux, l’UDSR et certains gaullistes obtient un succès relatif avec 35% des suffrages exprimés. Guy Mollet, le leader de la SFIO (socialistes) est appelé au poste de président du Conseil par René Coty, le président de la République. Les Français s’attendaient plutôt au retour de Mendès-France, mais le Président Coty, appliquant strictement les règles républicaines en vigueur a désigné le chef du parti le plus puissant. Ce gouvernement fait naître de nombreux espoirs: il a promis la paix en Algérie, l’engagement d’une politique libérale en matière de décolonisation et d’importantes réformes sociales en France comme la troisième semaine de congés payés, la retraite des vieux travailleurs, l’encouragement au logement social et le renforcement de la sécurité sociale. Guy Mollet se présente le 31 janvier devant l’Assemblée nationale, pour obtenir l’investiture, qui lui ait accordée par 420 voix contre 71. Dans son discours de politique générale, le député-maire d’Arras énonce pour les territoires d’outre-mer un programme ambitieux. Ecoutons-le: “(...) Le monde attend beaucoup de la France, de sa générosité traditionnelle, de son audace à montrer le chemin des grands changements salutaires. Ce rôle ne sera assumé pleinement que si nous nous montrons également audacieux et généreux envers l’ensemble des peuples d’outre-mer. Les responsabilités qu’a acceptées la France dans ces territoires donnent à ceux-ci le droit de compter sur notre aide. Le gouvernement ne faillira pas à cette obligation(...)” Plus loin, il poursuit: “En même temps, il s’attaquera à une tâche plus lourde qui peut être la grande œuvre de cette législature. La France s’est engagée, dans le préambule de la Constitution, à conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires. Elle doit tenir parole. Ce que prescrit la Constitution, l’évolution historique l’impose d’ailleurs. Amener les territoires d’outre-mer à gérer démocratiquement leurs propres affaires, c’est-à-dire à assurer le fonctionnement démocratique de leurs institutions, voilà notre programme.” Puis, il énumère une première série de mesures. “(...) Que signifie cela? Etendre le collège unique à tous les territoires et assurer la loyauté des élections. Augmenter le nombre des municipalités de plein exercice. Accroître les pouvoirs des assemblées territoriales. Mettre en place des organes d’exécution. Réaliser la déconcentration et la décentralisation administratives. Nous voulons agir vite, sans hésitation et surtout en faisant une totale confiance aux populations autochtones qui ont aujourd’hui le droit et la capacité de jouer pleinement leur rôle dans la vie économique de leur propre pays. C’est le message que je veux leur adresser, aux jeunes en particulier. La France ne les décevra pas.” Le ton est donné. Gaston Defferre, le nouveau Ministre de la France d’Outre-mer se met à la tâche. Son directeur de cabinet, Pierre Messmer et les services du ministère ressortent des cartons à peine fermés, les projets précédents que nous avons évoqués plus haut. Félix Houphouët-Boigny, ministre d’Etat apporte sa caution. Agissant avec promptitude et efficacité, les services du ministère permettent à Gaston Defferre, moins d’un mois après sa nomination, le dépôt du projet de loi sur le bureau de l’Assemblée nationale. Son cheminement ne rencontre pas d’écueils particuliers hormis quelques réticences des députés africains. Quatre mois plus tard, elle est approuvée à une très large majorité de 470 voix contre 105. Le groupe des Indépendants d’Outre-mer dont fait partie Lenormand depuis 1951, s’est abstenu sous le prétexte qu’elle n’établissait pas d’une façon immédiate le collège unique, ce que les faits devaient d’ailleurs démentir. Sa rapidité d’exécution est exemplaire. Dans les deux mois qui suivent son adoption, 20 décrets d’application sont pris par le gouvernement et moins d’un an plus tard, le chiffre de 50 est atteint. Quelles sont les principales dispositions de la loi-cadre Defferre? Parmi les 16 articles, deux sont d’une importance capitale. En effet, la loi-cadre Defferre établit de manière définitive, (dans son article 10) l’institution du suffrage universel: l’octroi aux institutions territoriales des responsabilités les plus étendues pour la direction des affaires locales aurait été dénué de signification politique si elles n’étaient devenues en même temps une émanation démocratiquement parfaite des populations. De plus, les nouveaux pouvoirs accordés aux instances locales auraient été en grande partie illusoires si les statuts des fonctionnaires locaux avaient continué à être régis depuis Paris. Au terme de la loi, le suffrage universel est désormais appliqué outre-mer dans les mêmes conditions que dans la métropole. La loi-cadre Defferre établit également de manière définitive, (dans son article 12) la généralisation du collège électoral unique: conçu au départ comme un moyen d’apprentissage politique, la conservation depuis 1946 de ce régime transitoire de deux collèges électoraux (un pour les européens et un autre pour les autochtones) ne pouvait être maintenu une fois achevée cette évolution. Ainsi est accomplie l’évolution commencée depuis 1945: l’égalité de tous les citoyens au sein de la République est totalement réalisée. Ces dispositions portent un coup fatal dans tout l’outre-mer français, à toute possibilité de leadership européen sur les institutions locales, mais plus encore, elles entérinent un impossible retour vers le passé colonial. Dans les esprits, le régime de l’indigénat est définitivement aboli et la victoire de la promotion politique et de l’égalité civique est une réalité: les autochtones ne seront plus jamais des sujets. Ils sont citoyens français à part entière. Compte-tenu du poids numérique de leur électorat, associer à leur représentant, des membres de la minorité européenne pour gérer conjointement l’espace politique et évoluer ensemble au sein de la République est indispensable: c’est ce qu’ont inauguré, bien avant la loi-cadre, les Eglises et les associations confessionnelles mélanésiennes avec le candidat Lenormand lors de la députation de 1951; au moment du renouvellement du Conseil général en 1953 avec le mot d’ordre: “Colons et autochtones, unissez-vous!” et ce qu’a réussie efficacement l’Union Calédonienne dans tous les scrutins au moins jusqu’en 1972. Son slogan: “Deux couleurs mais un seul peuple” qui se fait jour au cours de la campagne législative de décembre 1955 est un appel constant au partage du pouvoir non pour en jouir individuellement ou de manière népotique mais pour permettre l’évolution pacifique du territoire au profit du “peuple calédonien en voie d’édification”. La devise du Mouvement d’Union Calédonienne ne pouvait trouver meilleure caisse de résonance dans ces deux articles. La création du Mouvement d’Union Calédonienne. Soucieux de donner une nouvelle dimension à la réunion des notabilités autochtones et des personnalités européennes, ayant assuré le succès des listes d’Union Calédonienne à l’occasion des dernières élections au Conseil général; Soucieux de poursuivre la conquête du pouvoir par la mise en œuvre d’une structure fédératrice, populaire, d’obédience chrétienne à vocation sociale et démocrate, les élus de l’Union Calédonienne aspirent à fonder plus qu’un parti, un mouvement politique. Soutenus par leurs plus fidèles lieutenants, encouragés par ses collègues députés des Indépendants d’outre-mer dont Léopold Sédar Senghor, Maurice Lenormand et Roch Pidjot créent en mai 1956, soit 40 jours avant le vote de la Loi-cadre, le Mouvement d’Union Calédonienne. Poursuivre l’évolution politique de la Nouvelle-Calédonie, promouvoir son projet politique et social, permettre la maîtrise des nouveaux pouvoirs et réussir l’Union française par l’Union Calédonienne tels sont les objectifs de cette première véritable structure politique de Nouvelle-Calédonie. Entre 1956 et 1957, le Mouvement se structure à la base et installe à Nouméa, dans tous les villages de l’Intérieur et dans la plupart des tribus de Brousse et aux Loyauté, 297 sections de base, réparties dans 58 districts coutumiers et dans 29 commissions municipales, dirigées chacune par un triumvirat composé d’un président, d’un secrétaire et d’un trésorier. Il se dote d’un organe de presse, l’Avenir Calédonien, d’un drapeau (une croix verte sur un fond blanc puis sur fond orange), d’une devise, d’un emblème (le cagou stylisé) et d’un signe distinctif sur le matériel de propagande électorale (la croix verte des pharmaciens). Son premier congrès approuve ses statuts et son réglement intérieur. Les cartes d’adhérents se compte en milliers. Les décrets d’application de la loi-cadre et les premiers transferts de compétences. Les réformes envisagées ne sont pas contenues dans la loi-cadre. Elles sont inscrites dans des décrets d’extension et d’application promulgués ultérieurement. Pour la Nouvelle-Calédonie, le plus important est celui du 22 juillet 1957 “portant institution d’un conseil de gouvernement et extension des attributions de l’assemblée territoriale.” L’architecture des nouvelles institutions repose sur un pouvoir exécutif local: le conseil de gouvernement et sur une Assemblée territoriale, véritable organe législatif qui reçoit des pouvoirs délibérant dans des domaines encore plus nombreux et étendus que précédemment. Historiquement, on assiste à une première série de transferts de compétence remis à l’échelon le plus proche possible des administrés: 41 domaines réglementaires et 16 dispositions relatives aux intérêts patrimoniaux et aux travaux publics deviennent territoriaux. L’Etat ne se réserve que les compétences nécessaires pour conserver son unité. Conserver et défendre les libertés calédoniennes. En Nouvelle-Calédonie, entre février 1956 et juillet 1957, les positions à l’égard des termes et des ambitions de la loi-cadre ne font pas l’unanimité et provoquent de nombreuses inquiétudes. Dans sa rédaction, dans ses motivations et dans ces dispositions, la loi-cadre est pensée pour les territoires africains. Les élus calédoniens et par eux la société civile craignent que sa généralisation ne leur enlève les prérogatives du statut calédonien forgé par le décret du 25 octobre 1946 et qui octroie à la Nouvelle-Calédonie dans l’empire colonial français, une dimension unique puisqu’elle est depuis cette date, un territoire jouissant d’une autonomie de gestion et de décision très avancée. Défiant directement le ministre, le député Lenormand propose le 20 mars, jour de l’examen de la loi-cadre à l’Assemblée nationale, un statut organique spécial pour la Nouvelle-Calédonie. Il s’agit d’un véritable contre-projet gouvernemental. Au delà de la nécessité bien comprise de doter le territoire d’une organisation et d’une réglementation propres, sa proposition de loi constitue un pays autonome fortement encadré par un conseil de gouvernement quasi souverain où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du chef du territoire, président du conseil de gouvernement et qui prend le titre de Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et dépendances. La fonction de Haut-Commissaire est réduite à une portion congrue. Elle consiste à le suppléer dans les domaines de compétence de l’Etat. Pourquoi un tel signe de défiance, alors que le député se déclare enthousiaste dès qu’il a vent du projet de loi-cadre? Dans les faits, Lenormand craint que l’évolution politique ne lui échappe. La manœuvre vise en proposant une barre consciemment trop haute à obtenir d’indispensables assurances plus concrètes. Envisageant, l’échec de sa contre-proposition, Lenormand ne ménage pas ses critiques envers le projet gouvernemental jugé inadapté et trop timoré. Il y conteste la prolifération des services d’Etat, l’écartement jugé systématique des Calédoniens des postes de direction de la fonction publique et la venue de fonctionnaires métropolitains repliés d’Indochine et d’Algérie, surtout lorsque par un tour de passe-passe, certains d’entre eux ont bénéficié des 3 premiers logements sociaux construits en Nouvelle-Calédonie. Un actif et populaire Comité de Défense des Libertés Calédoniennes est même créé. Malgré l’émoi provoqué par la disparition subite de Henri Bonneau, le chef de l’opposition, il regroupe tous les élus calédoniens dont l’unanimité est obtenue par les menaces qui pèsent sur la Cité calédonienne. Sa délégation auprès du Ministre à Paris, conduite par Louis Eschembrenner et Roger Laroque obtient une trentaine d’amendement dans le futur décret d’application pour tenir compte des spécificités locales mais avec l’assurance que le territoire ne puisse obtenir un régime différent. Maintenant une vigilance de rigueur à Paris, Lenormand doit faire pression sur le gouvernement pour s’assurer de l’application franche et honnête du collège unique et du suffrage universel dont l’enjeu a déjà fait l’objet d’une motion lue au Conseil Général par Doui Matayo Wetta en décembre 1956 au nom des deux groupements confessionnels. Au delà de cette revendication légitime des élus autochtones de l’Union Calédonienne, l’objectif est on ne peut plus clair: l’instauration du collège unique dans toutes les circonscriptions électorales est l’assurance d’une victoire massive aux prochaines élections et la garantie d’une majorité confortable à l’assemblée et donc au conseil de gouvernement. En politique, la fin espérée justifie toujours amplement les moyens engagés. Rassurée sur l’application du collège unique et du suffrage universel, l’Union Calédonienne poursuit sa politique de réformes et fait approuver en ce premier semestre 1957, la convention collective dans l’industrie et la mise en place du premier système de sécurité sociale de Nouvelle-Calédonie par la création de la CAFAT (Caisse d’Allocations Familiales et des Accidents du Travail). Les luttes pour le respect de la démocratie. Dans le camp de l’opposition, l’attitude de Lenormand et en particulier son contre-projet sont violemment combattu. André Prinet dans le Réveil Calédonien fustige et je cite: “la volonté de négation des lois fondamentales de la République” et “l’organisation d’une république calédonienne ou mieux, d’une royauté mélanésienne avec le président ou le roi que nous devinons bien.” Dans une autre édition, c’est l’assimilation des autochtones qui est glorifiée pour mettre en échec toute tentative de fédéralisme autonomiste. Au Conseil général, l’opposition demande la venue d’une mission qualifiée pour procéder à une très large consultation préalablement à toute modification du système actuel. L’opposition ne se cantonne pas à l’archipel. En avril 1957, le journal de Michel Debré, “le courrier de la colère” publie une page entière sous le titre: “La Nouvelle-Calédonie au mains des communistes”. La bataille a aussi des ramifications jusque dans les travées du Parlement. Durant l’examen du statut calédonien en discussion à l’Assemblée nationale, fin janvier 1957, Lenormand doit se battre pied à pied pour conserver les prérogatives de la future assemblée territoriale et exempter du budget territorial, le coût des compétences d’Etat. Plus tard, au moment de la discussion des modalités électorales, les parlementaires calédoniens voient se dresser contre leur demande de statut quo relatif au mode de scrutin majoritaire, une proposition de loi du député Hénaut qui demande l’instauration d’un scrutin proportionnel alors que toutes les élections en Afrique et à Madagascar viennent d’avoir lieu au scrutin majoritaire! Sans compter qu’elle prévoit également le transfert des communes de Ouégoa et Bélep vers la circonscription Est. Une manœuvre qui permet de retrancher de la circonscription Ouest, 921 électeurs traditionnellement acquis à l’Union Calédonienne. En réponse, Lenormand obtient l’inclusion de Yaté et l’Ile des pins majoritairement UC dans la circonscription Sud, bastion de l’opposition. Mais l’affrontement le plus dur est celui mené par Lenormand contre le nouveau gouverneur Grimald désigné précipitamment le jour même de la chute du cabinet d’Edgard Faure sans consultation, ni avis du Conseil Général, comme il est de coutume. Dans un article de l’Avenir Calédonien publié quelques jours avant son arrivée et intitulé “Une carrière !!!”, l’auteur très bien informé rappelle les états de service du gouverneur durant la guerre lorsqu’il dirigeait le service de la main d’œuvre indigène du ministère du travail du gouvernement de Vichy. Il avait utilisé des travailleurs indochinois constitués en unité de travail forcé à la construction du mur de l’Atlantique pour le compte des Allemands. Peu de temps après cette publication, une note manuscrite de Lenormand destinée au comité directeur de l’UC qualifie Grimald, “d’ordure”. Grimald démasqué, n’aura de cesse de faire échec en coulisses à la politique de l’UC et de Lenormand. L’apreté des débats au moment de la répartition des compétences dévolues au territoire et à l’Etat courant août et septembre 1957 en est une des multiples illustrations. Aimé-Louis Grimald est un pur produit de l’école d’administration coloniale d’avant-guerre. Il est nommé au Conseil des Ministres du 20 janvier 1956, Haut-Commissaire de la République dans l’Océan Pacifique et aux Nouvelles-Hébrides et Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et dépendances. Avant de quitter Paris le 28 février, le Gouverneur Grimald s’entretient avec Gaston Defferre, son ministre de tutelle qui lui déclare en substance: “Vous n’allez pas avoir la partie facile. Le député voudrait que je revienne sur la décision de mon prédécesseur; il n’en est pas question. A vous de vous faire admettre. Je suivrai votre comportement. Mais prenez garde à rester indépendant.” Chargé de la mise en application de la loi-cadre, Grimald écrit dans sa biographie largement postérieure à la période: “(...) la situation à tous les égards, suppose un effort d’imagination à la recherche d’institutions originales appropriées à la nature, aux mœurs et à la complexité du pays; il n’est pas rationnel de doter des mêmes structures nos vastes territoires africains, où des hommes, dès maintenant, sont aptes à tenir les leviers d’un statut d’autonomie interne et un petit archipel lointain, divisé dans ses essences ethniques, sociales, culturelles, politiques et qui, pour évoluer, a besoin de la paix sociale.” Ayant fait part au ministre de ces nombreuses réflexions par courrier et lui demandant une audience à Paris, Gaston Defferre accueille avec attention les arguments développés par le gouverneur, notamment au sujet d’une politisation envahissante, de la tentation majoritaire d’un parti dominant qui pousserait ses avantages jusqu’au despotisme. Pour Grimald, la chose est entendue: la transposition en Océanie, d’une organisation politique pensée pour les colonies d’Afrique, est vouée à l’échec. Son passage en Nouvelle-Calédonie semble motivé par la justification de cet a-priori. De nombreuses interrogations entourent son rôle exact. Que signifie ses réticences épistolaires sur les prolongements “océaniens” de la loi-cadre, avant même sa mise en application? Est-il habité par une réelle volonté de réussite du nouveau statut ou a t-il cédé aux sirènes de l’opposition locale redynamisée par le séjour du Général de Gaulle, du 9 au 15 septembre 1956, jusqu’à en être le porte-parole officieux, au plus haut niveau de l’Etat? Jugeant lui-même son rôle au cours de son séjour calédonien, Grimald écrit: “après trois années chargées d’évènements et de difficultés, constamment à naviguer entre les écueils, ma position est devenue intenable, pris à parti par les deux groupes politiques antagonistes.” Il quitte le territoire en décembre 1958 et dès son retour à Paris, il est promu gouverneur hors classe puis commandeur de la Légion d’honneur avec le motif suivant: “A eu à mettre en place les institutions nouvelles et à faire face à une situation délicate qu’il a su dominer avec tact et autorité. (...)” Le Gouverneur Grimald est remplacé par Laurent-Elysée Péchoux qui prend ses fonctions le 1er décembre 1958. Grimald retrouve le Pacifique et la Polynésie française en particulier de décembre 1961 à janvier 1965 où il est l’artisan de la mise en place du Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP). Homme ferme et sûr, il est personnellement choisi par De Gaulle, pour la réussite de cette entreprise. Le programme d’action du Mouvement d’Union Calédonienne. Dans la perspective des élections territoriales qui auront lieu le dimanche 6 octobre 1957, le Mouvement d’Union Calédonienne distribue, au cours d’une campagne électorale présentée comme déterminante, des milliers d’exemplaires de son programme d’action. Ce document imprimé de 18 pages rassemble 234 mesures réparties en 22 thèmes. Trois chapitres occupent une place prépondérante: l’agriculture, le statut personnel coutumier et la politique sociale. Mentionnons également, le fait qu’un très grand nombre de ces mesures sont le fruit des réflexions des délégués de l’AICLF réunis en assemblée générale en septembre 1957. D’autres mesures, par contre, sembleraient avoir été directement motivées par les agissements de certains fonctionnaires métropolitains. C’est le cas notamment de l’inspecteur de l’enseignement primaire local Barres détaché de l’ Education nationale, dont le comportement est jugé raciste et anti-calédonien. Enfin, les syndicats dont l’alliance objective et effective avec l’Union calédonienne n’est plus à démontrer, font remonter les doléances de leurs bases respectives. Avec 50 ans de recul, listons quelques une des mesures envisagées à l’époque. Vous apprécierez sans doute toute leur fraîcheur contemporaine...: - développement de l’industrie hôtelière et du tourisme selon des normes et une organisation qui puissent assurer le succès de cette industrie. - poursuite de la lutte contre la grande politique d’importation à outrance. - industrialisation de la production minière par la construction d’usines de traitement ou de concentration aussi bien pour le nickel que pour le cobalt et le chrome. - participation, sans discrimination de statut et sans double collège, des agriculteurs autochtones à l’élection et à la représentation de la Chambre d’agriculture. - lutte contre la hausse des prix et organisation d’un contrôle des prix sérieux. - adoption définitive du plan d’urbanisme de Nouméa (...). - établissement de programmes scolaires de l’enseignement primaire adapté au territoire. - création dans les écoles primaires de cours obligatoires sur les méfaits de l’alcoolisme. - participation du territoire au logement des étudiants calédoniens en France par l’achat de chambres dans les cités universitaires. - l’accession la plus large possible et par priorité des enfants du pays aux postes de responsabilité et aux emplois administratifs. - réforme du statut hospitalier de l’hôpital de Nouméa. - etc. Ce programme d’action politique est encadré par un manifeste et par une adresse aux électeurs et aux électrices. Le préambule énonce les grands principes et les principaux objectifs du Mouvement d’Union Calédonienne qui “entend poursuivre et achever son œuvre d’Union française en Nouvelle-Calédonie en réalisant pleinement l’Union calédonienne dans les esprits, dans les cœurs et dans les institutions en supprimant toute forme de discrimination et de ségrégation raciales” et en proclamant que: “l’unité du peuple calédonien est le fondement de la paix et de la prospérité du territoire.” Suit le rappel des 6 objectifs fondamentaux du Mouvement à la croix verte, directement issus de l’article 2 de ses statuts: 1. Le développement économique et le progrès social de la Nouvelle-Calédonie au profit du plus grand nombre de ses habitants, par priorité; 2. La primauté des intérêts de la Nouvelle-Calédonie dans l’utilisation des ressources calédoniennes; 3. Des institutions territoriales et un statut organique permettant à la Nouvelle-Calédonie de garantir effectivement sa primauté et d’exercer réellement la liberté constitutionnelle, de s’administrer elle-même et de gérer démocratiquement ses propres affaires dans le cadre de l’Union française; 4. Une République française, juste et fraternelle, respectueuse des libertés et des franchises des membres qui la composent et soucieuse de défendre les principes démocratiques et la cause de la paix dans le monde; 5. La constitution d’une Union française fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ou de religion et la solidarité des nations et des peuples qui la composent, la mise en commun de leurs ressources, l’assistance mutuelle et la coordination de leurs efforts pour développer leur culture, accroître leur bien-être et assurer leur sécurité; 6. Le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la communauté française et sa défense face à toute action contraire. Enfin pour clore cet imposant support de propagande électorale, les rédacteurs présentent leur programme comme la poursuite de l’œuvre déjà engagée en 1953 en précisant: “qu’elle se poursuivra avec des hommes choisis par vous, et pour qui la seule façon de mériter la confiance et de la conserver est de faire des actes qui soient toujours en accord avec leurs paroles.” La ligne de conduite de ses élus ou futurs élus est résumée par le triptique: “Loyauté, Propreté, Honnêteté”. Toujours en s’adressant aux électeurs, on peut lire une réponse aux plus virulents des tenants du conservatisme et du statut-quo: “Nous savons que nous sommes dans le sens du courant, que notre développement est un mouvement inéluctable et que l’adversaire ne peut, en tentant de retourner vers le passé, vaincre la force vigoureuse d’un peuple en marche vers son destin.” Remporter l’adhésion des consciences de celles et ceux qui vont prochainement voter est un objectif prioritaire, pour tous les partis politiques. L’Union calédonienne ne saurait y faire exception et martèle son discours par des formules d’auto-satisfaction: “Le programme de 1953 a été, pour très grande partie, réalisé. Nous en sommes fiers”; par des formules-chocs: “La lutte continue (...).” ; “C’est pourquoi l’Union calédonienne vivra et vaincra.” ou bien par des envolées lyriques imposées sans doute par les circonstances: “(...) Mais au bout du chemin, nous attend une Nouvelle-Calédonie française, pacifique, heureuse et prospère.”; ou encore: “L’Union Calédonienne avant-garde du peuple calédonien peut seule libérer et mobiliser au maximum l’énergie constructive et rénovatrice du peuple calédonien qui veut édifier, avec l’aide de la France, un régime de justice, de liberté et de fraternité.” Résultats, analyse et commentaires des élections territoriales du 6 octobre 1957. Le travail du législateur terminé, reste à le parachever par une élection démocratique. Compte-tenu des enjeux, le ministre informe personnellement le gouverneur sur le respect de la neutralité de l’Administration lors des opérations électorales. Le territoire est découpé en 4 circonscriptions (Sud, Ouest, Est et Iles) et 30 conseillers sont à élire pour un mandat de 5 ans. Une révision exceptionnelle des listes électorales est lancée à partir du 12 août. Sa clôture le 16 septembre annonce le début de la campagne électorale pour une durée de 3 semaines. A l’expiration du délai légal, un total de 15 listes est déposé mais deux grandes tendances s’opposent: l’Union Calédonienne, créée 18 mois plus tôt avec à sa tête le député Lenormand et les Républicains sociaux dirigés par l’avocat Georges Chatenay. Avec 18 sièges, à elle seule, auxquels, il faut rajouter le soutien de Gabriel Mussot, l’élu du ROC, l’Union Calédonienne est le vainqueur de cette élection. Les Républicains sociaux créés moins d’un mois avant le scrutin obtiennent avec 7 sièges, un résultat honorable. Dans un télégramme rendant compte au Ministre, du déroulement de l’élection, le gouverneur Grimald constate la stabilité de l’UC qui conserve la faveur des éléments autochtones, l’échec à Nouméa du Rassemblement Ouvrier Calédonien d’une part et dans l’Intérieur, du parti paysan qui n’enlève chacun qu’un seul siège et la représentation des RS dans 4 des 5 circonscriptions ce qui entame les positions de l’UC aux Loyauté. Au soir du dépouillement, l’UC totalise près de 12.970 suffrages, les RS, 5327, les autres listes totalisent: 4498 voix et obtiennent 5 sièges. Si l’on compare ces résultats avec l’élection législative du 8 janvier 1956, la fidélité de l’électorat pour une liste, un homme, un parti ou un idéal est un fait. Lenormand obtenait alors 12.908 voix et Georges Chatenay, 7838 soit quasiment l’addition des voix des RS et celles des “indépendants” de Henri Lafleur. Dans le numéro 287 du bihebdomadaire “Civisme” rédigé et publié par Paul Bloc en date du 12 octobre 1957, ce dernier ne cache pas sa sympathie pour le groupe des Républicains sociaux, créé pour incarner “la primauté des intérêts français” et critique vigoureusement Lenormand qualifié d’ “aventurier quelconque menant le pays dans des voies dangereuses”. Il n’est pas plus tendre avec les instances dirigeantes de l’UC qualifiées de “malins qui font voter noir contre blanc.” A plusieurs reprises, il utilise même à leur encontre le vocable imagé de “tiques”: “la démagogie de nos tiques profiteurs sera vaincue”; “les tiques seront combattues”. L’ électorat autochtone pro-UC est aussi la cible du courroux de Paul Bloc: “Nous ne traitons pas les indigènes qui suivent Lenormand de traites mais de dupés”, avant de conclure en parlant de l’opposition à l’Union calédonienne: “Si ces dix mille savaient s’entendre et s’unir, la Calédonie se dirigerait vers un destin heureux dans le progrès et loin de l’aventure et des aventuriers qui nous mènent à l’esclavage communiste.” Enfin, ultime banderille à destination de celui qui, au regard des résultats est pressenti pour être désigné chef du gouvernement: “Disons seulement que Lenormand s’il a la majorité aura devant lui des hommes de valeurs qui font partie de l’élite calédonienne et aura tout de même du mal à agir en dictateur...” Tandis que les critiques acerbes fusent, André Prinet, le directeur de publication du “Réveil calédonien” en date du 17 décembre 1957, appelle de ces vœux et je cite: “(...) la création du Rassemblement Français Calédonien dont le but est d’obtenir la révision des institutions politiques imposées à la Nouvelle-Calédonie.” Enfin, dernier exemple, Victor Chodzko dans les colonnes de son bi-hebdomadaire “France-Calédonie” du 11 octobre n’a pas de mots assez durs pour les 10.637 électeurs dont la moitié à Nouméa qui n’ont pas satisfait à leur devoir de citoyen avant de lancer: “A quand le vote obligatoire?”

De la loi-cadre Defferre au premier éxécutif calédonien (juin 1956-octobre 1957).

 

La mise en place des nouvelles institutions calédoniennes.

A la suite des élections du 6 octobre, l’installation des nouvelles institutions s’effectue en 4 étapes:

- Le lundi 21 octobre 1957: les 30 nouveaux conseillers territoriaux se réunissent en session plénière et procède à l’élection du bureau de l’Assemblée territoriale. Grâce à l’addition de ses 18 voix et de celle de Gabriel Mussot, l’Union Calédonienne s’empare de tous les postes. Armand Ohlen est élu président, Michel Kauma, vice-président, Emile Nechero et Evenor de Greslan, secrétaires. Le visage de l’hémicycle est profondément modifié puisque 80% des 30 conseillers, sont de nouveaux entrants (24), élus pour la première fois. Six seulement sont des conseillers sortants réélus. Parmi eux 3 sont autochtones et 3 sont européens. La répartition ethnique des autochtones passe de 9, dans la précédente assemblée, à 12 dans la nouvelle pour18 européens au lieu de 16 antérieurement.

- Le lendemain, 22 octobre, trois mois après l’entrée en vigueur du décret de juillet 1957, les conseillers territoriaux élisent en leur sein au scrutin de liste, les 8 ministres du futur Conseil de gouvernement. Le chiffre maximum semble avoir fait l’objet d’un commun accord entre le gouverneur et le leader de l’UC sans consultation de la minorité qui proteste. Le député Lenormand en devient, logique majoritaire oblige, le vice-président. Politiquement et idéologiquement, tous les ministres sont affiliés à l’Union Calédonienne. Parmi eux, on compte 5 calédoniens d’origine métropolitaine: Laborde, Leborgne, Tivollier, Lenormand et Lambert, 1 natif calédonien: Hénin et 2 mélanésiens: Pidjot et Wetta. En ce qui concerne les catégories socio-professionnelles: on note 4 fonctionnaires, un pharmacien, un médecin, un photographe et un agriculteur. 4 ont une expérience politique d’au moins cinq années (Lenormand, Tivollier, Wetta et Pidjot). Les 4 autres étaient candidats mais n’ont pas été élus (Tivollier, Hénin, Laborde et Lambert). Les 2 derniers sont issus de la société civile. La moyenne d’âge est de 42 ans. Le doyen est Tivollier, 59 ans et le benjamin, Hénin, 33 ans seulement. Les catholiques sont majoritaires mais certains d’entre eux sont mariées à des protestantes (Lenormand et Lambert). Ils perçoivent une solde mensuelle de 56.587 fcfp tandis que leur collègue conseillers territoriaux touchent 31.818 fcfp. Pour donner un ordre de grandeur, le journal “la France Australe” est vendu 5 francs et une chevrolet 6 cylindres première main, 180.000 fcfp.

- Le jeudi 24 octobre, un mois après le 104ème anniversaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, le premier exécutif calédonien prend possession des locaux du secrétariat général du Haussariat qui deviennent le siège du conseil de gouvernement. A cette occasion, Maurice Lenormand fait part, devant une assistance attentive de l’état d’esprit qui prévaut alors “(...) nous avons voulu manifester tous unis, (...) notre fidélité et notre reconnaissance envers la France, son gouvernement et son parlement pour cette marque de confiance dans notre commun destin.” En conclusion de son intervention, il invite son auditoire à prendre toute la mesure de la tâche à accomplir: “Nous sommes en train de construire quelque chose qui n’a pas de précédent dans l’histoire des peuples: une communauté basée sur une vraie fraternité: œuvrons donc tous ensemble (...) pour cette grande cause dont nous sommes les pionniers.” Notons que le mot “confiance” est prononcé 6 fois en 5 minutes: “(...) l’expression de la confiance de la France dans ses territoires d’outre-mer”; “dans l’union et la confiance tout est possible”; “nous avons confiance dans cette vocation de la mère patrie”; “La loi-cadre présuppose un climat de confiance”.

Enfin, dernière étape de cette semaine historique, la présentation solennelle du Conseil de gouvernement devant les élus de l’Assemblée territoriale, le mardi 29 octobre 1957. Cette séance est rythmée par l’allocution du vice-président du Conseil de gouvernement de près d’1 heure 45 au cours de laquelle, il expose les grandes lignes de la politique générale que le conseil de gouvernement entend suivre dans les prochaines années. Ce discours est divisé en 3 parties. La première rappelle les conditions historiques, géographiques, démographiques et politiques qui conditionnent l’action gouvernementale. La deuxième partie est entièrement consacrée à la présentation des grandes lignes du plan d’industrialisation et de développement du territoire. Enfin, la troisième et dernière partie concerne l’action des services publics territoriaux, véritable feuille de route et de mission à destination des ministres. Si vous me le permettez, je souhaiterais soumettre à votre attention un seul passage; sans doute le plus significatif de ce discours-fleuve. Voilà, ce que Maurice Lenormand écrit et prononce le 29 octobre 1957: “(...) Aujourd’hui, la Nouvelle-Calédonie inaugure, dans la fierté et la confiance, avec la naissance de son premier Conseil de gouvernement, la mise en place des nouvelles institutions territoriales, prévues à la Constitution, octroyées par la loi-cadre, et qui marquent la volonté de la France de réaliser pleinement cette communauté de destin décidée dans la guerre et promise en témoignage de la victoire commune.” La première réunion du nouveau Conseil se déroule le 8 novembre suivant.

De la loi-cadre Defferre au premier éxécutif calédonien (juin 1956-octobre 1957).
De la loi-cadre Defferre au premier éxécutif calédonien (juin 1956-octobre 1957).

Conclure...

Chères lectrices, chers lecteurs, voici longuement, trop longuement peut-être exposé ce segment marquant de l’histoire politique et institutionnelle de notre pays. Il y a 50 ans, le cadre à l’intérieur duquel, le législateur se proposait de faire évoluer la Nouvelle-Calédonie, était délimité, bien au delà des formules et des exégèses juridiques, par la volonté de confier aux hommes et aux femmes ayant leur intérêts matériels et moraux sur le sol calédonien, la gestion de leurs propres affaires tant qu’elles ne concouraient pas à empiéter sur les intérêts qualifiés de républicains, de nationaux ou d’étatiques. En Nouvelle-Calédonie, les élus du Conseil général, à peine consultés et les parlementaires calédoniens juste informés a minima, s’inquiètent à juste raison de la nouvelle loi qui leur ait imposée. Le décret d’octobre 1946, confortée par le statut de décembre 1952, permet au territoire de jouir d’une situation des plus avantageuses. Lui proposer de revêtir les habits étriqués de la loi-cadre, ne pouvait correspondre en l’état à la stature calédonienne qui avait pris l’habitude de l’amplitude. Une fois de plus, le gouvernement dû adapter le texte au contexte. En juin 1958, sur fond de crise agricole due à une exceptionnelle sécheresse et dans un climat de rejet voire de haine vis-à-vis de la communauté vietnamienne accusée d’agitation idéologique pro-vietminh et jalousée pour sa réussite économique, le premier exécutif calédonien est suspendu puis l’Assemblée territoriale dissoute le 30 octobre 1958, à la suite d’un mouvement insurrectionnel dont les coulisses restent encore à explorer. Invité par le gouvernement central devenu gaullien à solutionner la crise politique qui secoue le territoire, l’Union Calédonienne accepte la représentation proportionnelle de la minorité dans le Conseil de gouvernement sans toutefois s’y résoudre dans les faits. Au mois de décembre 1958, elle recouvre sa majorité à l’Assemblée territoriale et dans le nouveau Conseil de gouvernement. Les élus de l’Union Calédonienne y poursuivent, quand leur marge de manœuvre est possible, la transformation durable de la société calédonienne. Avec toujours le souci de consolider la personnalité calédonienne. Les dispositions de la loi-cadre ne vécurent dans leur forme originale, moins de neuf mois. A peine le temps d’une gestation... mais elles peuvent être considérées comme le premier berceau de l’Accord de Nouméa. Alors, quels enseignements peut-on tirer de la lecture des faits et de leurs prolongements? En premier lieu, rien de durable dans notre pays, ne s’est réalisé en écartant les représentants de la minorité politique. L’Union calédonienne qui à l’époque propose de construire l’avenir ensemble et de faire le rassemblement autour de soi, l’apprend à ses dépends. Deuxièmement, les problèmes calédoniens trouvent leur solution en Calédonie et leur résolution entre Calédoniens. Enfin, terminons en rappelant qu’en 1885, Jules Ferry dans un discours à la Chambre des députés, justifiait la colonisation par la “mission civilisatrice” de la France. En 1956, Guy Mollet justifiait la décolonisation par la “mission émancipatrice” de la France. Dans ce vaste mouvement historique, la Nouvelle-Calédonie occupe, dans l’ensemble français et ce depuis 60 ans, une place particulière, forgée en 1946 et validée en 1956. L’Accord de Nouméa signé en 1998 puis la loi organique votée l’année suivante ne sont que la confirmation de ce rang singulier au sein de la République Française.

Texte extrait de la conférence sur les “50 ans du Conseil de gouvernement Lenormand, premier exécutif calédonien” proposée au Centre culturel Jean-Marie Tjibaou, le jeudi 18 octobre 2007 et rédigé sous l’entière responsabilité de son auteur. Copyright Olivier Houdan - octobre 2007

De la loi-cadre Defferre au premier éxécutif calédonien (juin 1956-octobre 1957).

 

Biographie des membres du Conseil de Gouvernement Lenormand

(arrêtée à l’année 1957)

1. Doui Matayo WETTA, est né en 1917 à Ponérihouen. Après des études à la mission protestante de Do Néva à Houaïlou, il entre en qualité d’infirmier à la léproserie de Ducos en 1935 puis à celle de Touho. Après la guerre, il travaille au dispensaire de Ponérihouen et se marie avec Jeannette Naaoutchoué qui est sa plus fidèle auxiliaire. Elle le seconde et le soutien dans son travail quotidien. En 1947, les notabilités mélanésiennes protestantes et la hiérarchie de l’Eglise Réformée, le désigne président de l’AICLF, l’association confessionnelle mélanésienne d’obédience protestante créée pour contrer le communisme en milieu autochtone. Au renouvellement du Conseil général en 1953, il est élu dans la circonscription Est sur les listes d’Union calédonienne créées pour l’occasion. Aux élections d’octobre 1957 il est élu dans la 3ème circonscription Est puis au Conseil de Gouvernement, où il siège en qualité de ministre de l’économie rurale. Il meurt en 1980.

2. Jean-Louis HÉNIN est né en 1924 à Thio de Louis Jean Hénin et de Germaine Mézières. Elève à l’école catholique du Sacré-Cœur puis du collège Lapérouse jusqu’à la classe de troisième. En 1940, à 16 ans, il obtient un emploi d’aide-comptable à la SLN. Après deux ans de service dans l’artillerie coloniale, il est libéré avec le grade de maréchal des logis et reprend son emploi précédent. Il rejoint le service météorologique de Nouméa suite à un concours. En 1957, il y occupe le poste d’adjoint technique principal et réside rue Faidherbe au Faubourg-Blanchot. En 1948, année de son mariage avec Paulette Galinié, Jean-Louis Hénin en collaboration avec Armand Ohlen donne une nouvelle impulsion au syndicalisme dans la fonction pubique. Son action au comité directeur du syndicat des fonctionnaires lui permet d’affirmer son progressisme et son radicalisme et d’envisager l’adhésion de son syndicat à un cartel dirigé par l’Union des syndicats autonomes dont les principaux leaders sont Gabriel Mussot et André Cubbada. A l’occasion des élections territoriales d’octobre 1957, il participe à la création d’un nouveau parti politique: le Rassemblement Ouvrier Calédonien dont le même Gabriel Mussot était le chef de file et qui constituait alors la frange gauchiste voire CGTiste de l’Union Calédonienne chargé principalement de la captation de l’électorat ouvrier. Malgré son insuccès, il est appelé pour faire partie du premier Conseil de Gouvernement où lui est confié la responsabilité du secteur des mines, de l’industrie et de la métallurgie. Cette charge ministérielle n’a nullement atténué son ardeur militante. Son acharnement au travail et son intransigeance sur les principes, l’ont classé parmi les durs du Mouvement.

3. Docteur Marc TIVOLLIER est né à Voiron dans le département de l’Isère le 11 décembre 1898. Après des études de médecine à Grenoble puis à l’Ecole de la santé navale de Bordeaux, il est diplômé en médecine avec une spécialité en hygiène tropicale. Il est nommé en 1928 médecin militaire en Nouvelle-Calédonie où il est affecté aux Iles Loyauté pour une durée initiale de cinq ans. Pourvu du titre et des fonctions de résident de France à Lifou, en charge de l’administration coloniale, il préside aux destinées des léproseries loyaltiennes. Parfaitement intégré dans la société drehu, notamment par sa maîtrise de la langue et sa connaissance des enjeux interclaniques, son talent de diplomate lui permet la résolution pacifique de nombreux conflits religieux, commerciaux ou politiques qui émaillent le Landerneau loyaltien. Redevenu civil au chef-lieu, il participe aux activités de la section calédonienne de la Croix Rouge fondée en 1944 par son collègue Edouard Trubert et s’investit dans la création d’un Centre de l’Enfance à Nouméa. Le 8 février 1953, candidat dans la circonscription Sud pour le renouvellement du Conseil général, il est élu sur une liste d’action républicaine, démocratique et sociale, qui le mène à se rapprocher des idées défendues par l’Union calédonienne qu’il rejoindra dans le premier conseil de gouvernement du territoire où il est nommé ministre de la Santé, du travail et des affaires sociales. Il y poursuit son œuvre par la création des services municipaux d’hygiène, le service de la médecine scolaire et les premiers programmes de logements sociaux à Sainte-Marie, Logicoop et Montravel. Unanimement apprécié de ses patients, et de ceux et celles qui ont eu la possibilité de le rencontrer ou de travailler à ses côtés. Le docteur Tivollier décède dans sa commune natale, le 12 avril 1983.

4. Maurice LENORMAND est né à Mâcon le 15 janvier 1913 dans une famille catholique pratiquante et très investie dans la vie paroissiale. Il est l’aîné d’une fratrie de 4 garçons (Maurice, Jean né en 1914, Albert né en 1917 et Paul né en 1922). Il est élève au collège Ozanam puis au lycée Lamartine de Mâcon. Bachelier en 1931, il part suivre des études à l’institut agricole d’Algérie à Maison Carrée d’où il en ressort avec le titre d’ingénieur. Devant s’acquitter de ses obligations militaires, il contracte un engagement en Nouvelle-Calédonie car c’était pour lui “la terre française la plus éloignée de la France”. Il embarque pour Nouméa en 1934 à bord du Céphé. Son service militaire se transforme en idylle exotique: lors d’une patrouille place des cocotiers, il aperçoit à l’arrière d’une voiture, conduite par le chauffeur indonésien ganté de blanc de Jules Calimbre, un industriel calédonien, une jeune femme mélanésienne originaire de Lifou et protégée de l’entrepreneur. Le jeune caporal Lenormand déclare “voilà la femme que j’épouserai”. Ils se marient le 22 octobre 1935. Huit enfants naîtront de leur union, Josette, Monique, Patrick, Katia, Paul-Henry, Brigitte, Eric et Jean. Sur les conseils précis et pressants, Maurice lenormand se laisse convaincre par son cousin René Fouchet, propriétaire du brevet et d’une usine fabriquant la Boldoflorine, de retourner en France afin de préparer un diplôme de pharmacien. Happé par la mobilisation générale et le début de la guerre, le jeune étudiant est rappelé sous les drapeaux puis démobilisé un an plus tard, il s’installe avec sa famille à Paris. Pendant toute la période de l’Occupation allemande, il continue ses études de pharmacie, suit les cours de sociologie du professeur Leenhardt, de linguistique du professeur Martinet, s’inscrit à l’Ecole nationale des langues orientales vivantes où il excelle. Après avoir mené toutes ces études à leur terme, il rédige en novembre 1945 et à leur demande, la première revendication politique des indigènes calédoniens du Bataillon du Pacifique avec lesquels il effectue le voyage du retour, à bord du Sagittaire, à destination de la Nouvelle-Calédonie qu’ils atteignent le 21 mai 1946. Quelques mois après son arrivée, il crée à l’angle de la rue de Sébastopol et de l’avenue de la Victoire, la pharmacie-droguerie du Pacifique Austral. En parallèle de ses activités agricoles, commerciales et pharmaceutiques, il participe à la renaissance de la Société des Etudes Mélanésiennes, créée en 1938 par son ancien professeur Maurice Leenhardt. Vers 1950, son nom commence à jouir d’une notoriété qui ne dépasse pas encore le cercle de la société savante, mais le personnage est perçu comme attentif aux questions autochtones: il maîtrise la langue de Lifou qu’il apprend avec engouement et sérieux auprès de l’oncle de son épouse, le vieux Hnoija Wanhyamala et poursuit ses recherches ethnologiques sur les chants, les danses et l’histoire des chefferies de Lifou. Lorsqu’il s’est agi de trouver un candidat qui soit la voix des revendications autochtones pour l’élection législative du 1er juillet 1951, les représentants des deux associations confessionnelles mélanésiennes se rappelant les recommandations du père Luneau rendent visite à Lenormand pour lui demander d’être leur porte-parole, ce qu’il accepte quelques semaines plus tard. Intégrant leurs doléances dans son programme électoral, il réunit sur son nom la majorité de leurs suffrages et devient député. Au moment du renouvellement du Conseil général, en février 1953, il créé les listes d’Union Calédonienne où figurent des notables mélanésiens aux côtés de personnalités du petit et moyen colonat européen. Elles totalisent 14 élus sur 25 dont les 9 premiers autochtones depuis la création du Conseil général en 1885! Lenormand mène avec ses colistiers une active politique sociale et de modernisation. Au Palais Bourbon, sa première mandature est marquée par une intense activité parlementaire avec 17 propositions de loi déposées individuellement ou collectivement. Son rôle au moment de l’examen de loi-cadre est déterminant. Maurice Lenormand décède dans une maison de retraite de Gold Coast en Australie, le 8 septembre 2006 à l’âge de 93 ans.

5. Michel LAMBERT. Michel Lambert arrive à Nouméa en 1949 et s’installe dans les murs de l’Hôtel central en haut de la Place des cocotiers où avec l’accord de Madame Vibert, la patronne, il ouvre le premier cabinet de pédicure du territoire. Plus tard, il créé un studio de photographie à l’enseigne Photomic, rue Jean Jaurès. Après son mariage à Colette Wahnyamala en 1953, la sœur cadette de Simone, l’épouse de Maurice Lenormand, il devient son beau-frère puis succède à Jean-Louis Hénin à la tête du comité de rédaction de l’Avenir calédonien, l’organe d’information de l’Union Calédonienne. En 1957, il est choisit pour occuper les fonctions de ministre de l’économie, de l’ industrie et de la métallurgie.

6. Le Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie Aimé-Louis GRIMALD.

7. Jean LE BORGNE est né le 29 juin 1922 à Sin-le-Noble dans le département du Nord. Ce professeur certifié 6è échelon en histoire-géographie, du cadre métropolitain débarque à Nouméa le 10 septembre 1950 pour enseigner au lycée Lapérouse. Catholique convaincu, il trouve très vite auprès de Maurice Lenormand, dont il soutient activement la candidature à la députation en 1951, puis au sein de l’Union Calédonienne, un mouvement politique qui correspond à son idéal mêlant profession de foi chrétienne et initiatives progressistes. Agrégé, Docteur d’Etat ès Lettres, il devient logiquement une des éminences grises du mouvement à la croix verte. En octobre 1957, Maurice Lenormand lui offre une place de choix sur la liste présentée par l’UC dans la première circonscription. Acteur éclairé et engagé dans la vie politique locale, il est élu conseiller territorial à deux reprises en 1957 et 1958, il démissionne à chaque fois de ses fonctions pour assumer dans six conseils de gouvernements successifs, la charge de ministre de l’Education, de la Jeunesse et des Sports, d’octobre 1957 à mars 1964. A partir de 1960, il prend une part de plus en plus active à la vie publique de l’Union Calédonienne dont il devient le vice-président au cours de son IVème congrès. Rédacteur du premier livre scolaire sur la géographie de la Nouvelle-Calédonie et des Iles Loyauté (1959) et précurseur de l’adaptation des programmes nationaux en histoire et en géographie au contexte local, Jean Le Borgne est également à l’origine du développement du sport local par la généralisation des plateaux sportifs dans les villages et les tribus et un des promoteurs de l’idée des jeux du Pacifique. Homme d’honneur, de parole et de conviction qui avait l’estime de ses plus ardents opposants politiques, Jean le Borgne a œuvré pour le bien de tous et dans l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie à un moment où tout était à faire, à bâtir, à construire. D’une probité exemplaire et d’une droiture rare, Jean le Borgne fait partie de ses personnages qui ont fait l’Histoire en silence et en coulisses mais que la mémoire collective continue d’ignorer superbement... Il est décédé le 16 août 2003, à l’âge de 82 ans à Flayosc dans le Var.

8. Daniel LABORDE est inspecteur principal de l’enregistrement et des domaines, en mission dans le territoire pour démêler l’écheveau de l’Affaire Desmazures et régler par la même la liquidation des biens japonais séquestrés. Il est recruté par le député Lenormand et se voit offrir le ministère des finances, des affaires économiques et du plan. En avril 1958, il dirige la mission calédonienne envoyée à Hanoï, avec pour instructions officieuses de revenir avec un accord sur le règlement du rapatriement des vietnamiens puis à Pékin pour s’enquérir de possibles exportations de nickel. A son retour, lâché par Lenormand il est démis de ses fonctions et remis au Gouverneur qui le place dans le premier avion pour la France. C’était le seul fonctionnaire d’Etat du conseil de Gouvernement.

9. Roch Déo PIDJOT est né le 7 novembre 1907 à la Conception, tribu dont il a été le chef avant d’en passer la succession à son fils Joseph en 1987. Il est issu d’un clan de la chefferie Tean Bwahnu dans la région de Pouébo dont une partie avait accompagné la mission catholique de Balade lorsque celle-ci s’était repliée sur la région de Nouméa pour fonder ce que l’on appela des “réductions” de Saint-Louis et de la Conception. Roch Pidjot a passé sa vie sur son terroir, entre ses champs d’ignames et l’église paroissiale: les deux assises de sa vie de terrien car il est avant tout un agriculteur, un homme de la terre, un homme de sa terre. Maurice Lenormand, son plus fidèle compagnon dit de lui: “Du paysan, il a le solide attachement à la terre, la placidité et un rythme bien à lui, inébranlable, laissant le temps au temps qui lui donne le temps de la réflexion et de la patience”. Jeune chef en 1926, il n’a que 19 ans! il doit lutter contre la politique de colonisation quand le service des affaires indigènes voulut réduire la réserve de 250 à 80 hectares, il fut menacé de prison par le chef de service qui l’accusait de pousser les vieux de sa tribu à refuser de signer le procès-verbal de palabre. Combien de fois aussi, lorsqu’il témoignait de la vie passée, il avouait avoir souffert comme petit-chef à l’époque de l’Indigénat, lorsqu’il lui fallait en exécution du régime colonial, percevoir l’impôt de capitation sur ses sujets, c’est-à-dire, ses frères, parents, amis et voisins. Lui qui savait qu’ils étaient sans ressources. La formation qu’il reçut chez les Frères maristes, à l’Ecole Sainte-Marie de Païta le prépare à ses engagements futurs. Esprit ouvert, appliqué, il démontre à plusieurs reprises ses facultés d’étude et d’analyse de n’importe quel dossier. Son éducation religieuse fait de lui non seulement un fervent chrétien mais aussi un homme conscient de ses responsabilités. La personnalité et l’aura de Roch Pidjot seraient incomplète sans évoquer le soutien moral et la présence discrète mais déterminante de son épouse Scholastique, née Togna qu’il avait épousé le 12 novembre 1930, elle l’héritière de la chefferie des Te Waka qui régnait sur la haute et la basse vallée de Dumbéa et dont le clan était présent au moment de la prise de possession par la France en la personne du grand chef Kandjo. Madame Pidjot était née femme-chef et son allure en imposait tout naturellement. Comment ne pas également associer à Rock Pidjot, son frère Philémont, le père de Charles et de Raphaël Pidjot, un colosse kanak de près de 2 mètres, imposant de voix et de stature, habité par les idées de progrès social et motivé par l’amélioration de la condition humaine des autochtones. En 1947, Rock Pidjot est désigné premier président de l’UICALO, l’association confessionnelle mélanésienne d’obédience catholique créée par le clergé pour contrer le communisme. Il est parmi les 9 premiers autochtones élus au Conseil général en 1953 et co-fondateur et premier président du Mouvement d’Union Calédonienne lors de sa création en 1956. Enfin, il occupe à partir de janvier 1956, le mandat de suppléant élu du député titulaire. Aux élections d’octobre 1957, il est élu à l’Assemblée territoriale et accède au rang de ministre des relations publiques, de l’Information et de l’Education de base. Roch Pidjot est décédé le 23 novembre 1990, entouré des siens. Il repose à l’ombre du grand manguier du cimetière tribal.

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