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Maurice Lenormand, victime de la raison d'Etat?Maurice Lenormand, victime de la raison d'Etat?

 

Maurice Lenormand a t-il été lui aussi victime de la Raison d’Etat, comme le député tahitien Pouvanaa a Oopa(1) , à un moment crucial pour la grandeur de la France? Ou bien a t-il été la proie de sa propre déraison politique? Aujourd’hui et en l’état actuel de nos recherches, on ne peut encore oser sereinement affirmer au regard des sources archivistiques consultables, la prééminence de l’une de ces questions sur l’autre. Conscient de l’intérêt stratégique pour la France de posséder des territoires dans le vaste et lointain Pacifique, situés encore en 1956 en marge des grandes routes maritimes et aériennes, le Général de Gaulle au cours de sa “tournée des popotes” qui le conduit dans les EFO et en Nouvelle-Calédonie compare les sept collines dominant Nouméa à celles de la ville de Rome et confie au député Lenormand qui l’accompagne dans sa visite, la possibilité pour le chef-lieu d’accueillir le gouvernement de la République Française en exil, en cas de troisième conflit mondial dont l’Europe serait immanquablement le théâtre (2). Plus tard, après son retour aux affaires à la faveur de la crise algérienne et de la minutieuse opération “Résurrection” (3) , De Gaulle entrevoit déjà la probable souveraineté de l’Algérie et l’absolue nécessité pour la France de rechercher alors de nouveaux sites d’accueil pour l’expérimentation puis la maîtrise de la bombe atomique, à la fois, fer de lance de la politique d’indépendance vis-à-vis du bouclier nucléaire américain et clé de voûte de la grandeur reconnue et du rang retrouvé par la France dans le concert des nations. Cette grandeur et ce rang passe et se fixe dans le Pacifique. Après une évaluation des possibles sites d’expérimentation dans les Alpes, les Pyrénées et en Corse, la mission du CEA se dirige presque “naturellement” vers les grands domaines océaniques que lui confère ses possessions antipodiques. La Réunion, les Kerguelen sont visités puis les Chesterfield et Walpole en Nouvelle-Calédonie et enfin les atolls épars de la Polynésie (4). En 1963, le Centre d’Expérimentation du Pacifique trouve définitivement son ancrage dans cet océan éponyme à Moruroa dans l’archipel des Tuamotu en Polynésie Française alors que dès 1957, les Tuamotu avaient été choisis comme futur polygone d’essais nucléaires. Compte-tenu de cette dimension, le gouvernement central prend conscience qu’une telle débauche de moyens humains, matériels, technologiques et financiers nécessaires à l’installation viable et pérenne du CEP ne peut que difficilement se concevoir dans un territoire “décentralisé”par la loi-cadre Defferre de 1956-57 dans un cadre autonome institutionnalisé avec comme vice-président du Conseil de Gouvernement, le prétendu dangereux père de la nation tahitienne: Pouvana a Oopa dont les idées séparatistes et leur large écho populaire inquiètent les gouvernants. Après avoir préalablement préparé la chute du Te Metua dans un incroyable complot politico-juridique qui voit l’arrestation, la condamnation, l’emprisonnement puis l’exil et la déchéance parlementaire de Pouvanaa (1958-1960), il s’agit désormais de contenir toute velléité d’indépendance en fondant l’action psychologique sur les bienfaits du CEP et le bien-être social et financier qui ne manquera pas d’en découler. A la veille de l’installation physique du CEP et pour éviter de voir se constituer une opposition autochtone organisée, le gouverneur Aimé-Louis Grimald préconise, en mars/avril 1962, “que le leader Pouvanaa actuellement emprisonné en France n’ait pas la possibilité de revenir dans le territoire” (5) . L’affaire est dans le sac... Longtemps, la Nouvelle-Calédonie restera aux yeux de la commission de recherches des sites, un territoire de remplacement. Dans la discrétion la plus totale, la Marine Nationale entreprend d’hydrographier quelques sites mais sans plus. La décision est déjà prise en haut-lieu. Aujourd’hui, avec le recul nécessaire à l’analyse des faits historiques, on ne peut qu’être surpris par la similitude des situations polynésienne et calédonienne. Certes, chaque collectivité ultramarine de la République suit une évolution qui lui ait propre mais rarement sans doute leur histoire commune n’avait été aussi confondue durant cette période. Y-a-t-il eu en haut-lieu, une volonté politique délibérée d’une reprise en main de la destinée de ces deux territoires, compte-tenu des enjeux stratégiques du moment? Cette reprise en main semblerait s’opérer en trois étapes à la fois confondues et parallèles. En premier lieu, une critique ouverte, au niveau gouvernemental, du bien-fondé et de la viabilité du statut d’autonomie étendu aux territoires du Pacifique. Parallèlement à cet état de fait, les leaders (Pouvanaa et Lenormand) et leur structure politique respective (le Rassemblement Démocratique des Populations Tahitiennes et le Mouvement d’Union Calédonienne) sont la cible de l’opposition locale, incarnée par les partis dits nationaux (l’Union Démocratique Tahitienne et l’UNR en Nouvelle-Calédonie) que tentent d’organiser des émissaires du Pouvoir ( Rives-Henry, Foccart, Peyrefitte, Frey), et de la contestation du gouvernement central qui n’hésite pas à employer le mensonge, la dénégation, le non-respect d’engagements antérieurs jusqu’aux méthodes antidémocratiques attentatoires aux libertés fondamentales pour parvenir à leur fin, via les services spéciaux (6). Comme l’a si bien écrit Jean-Marc Regnault dans son excellent article relatif à la recherche par la France de sites nucléaires, “Quant à Maurice Lenormand, fort habilement, il a su résister aux tentatives d’élimination en 1958, mais n’a pas pu empêcher le gouvernement de rogner la loi-cadre pour la vider finalement de son contenu en 1963 et de l’éliminer personnellement dans une affaire qui ressemble étrangement à celle du leader polynésien. Le décalage avec la Polynésie ne tient peut-être pas seulement à l’habileté de Maurice Lenormand, mais au fait que la Nouvelle-Calédonie n’a jamais été vraiment considérée comme un site nucléaire possible. [...] Faut-il imaginer un gouvernement français se réservant la possibilité d’utiliser un jour la Nouvelle-Calédonie? Jacques Foccart a donné une autre explication: De Gaulle tenait aux gisement de nickel.” (7) Le mot est lancé: le nickel. Ainsi, le CEP polynésien et le nickel calédonien seraient les deux moteurs d’un même projet, d’un même objectif: la grandeur de la France. De par sa production de nickel-métal mais plus certainement grâce à ses réserves de minerai de nickel, la Nouvelle-Calédonie constitue une exception notable que rapporte déjà le sénateur Coudé du Foresto en mission sur le territoire en 1955: “La Nouvelle-Calédonie possède un potentiel minier unique en son genre dans tout l’Outre-mer français.” Cette exceptionnelle richesse nickélifère bénéficie d’une barrière douanière protectrice et du marché français qui lui ait entièrement réservé. En avril 1954, quelques semaines avant l’entrée en fonctionnement du pool des aciers spéciaux dans le cadre du pacte Charbon-Acier, “une note sur le nickel de Nouvelle-Calédonie” émise en interne par les services du ministère de la France d’Outre-Mer conseille: “Il ne peut être question de supprimer le débouché français du nickel de Nouvelle-Calédonie. Ce serait la ruine de ce territoire et probablement la sécession à bref délai.” (8) Il y a donc un intérêt majeur à conserver le décrochage entre le prix du nickel calédonien et le prix du nickel mondial, quitte à en payer les conséquences financières et économiques qui seront toujours d’un coût inférieur, stratégiquement parlant, à la perte du joyau minier calédonien. L’enjeu stratégique du nickel calédonien apparaît donc largement antérieur à la politique gaullienne de grandeur mais se renforçe avec l’augmentation significative de la demande mondiale au début des années soixante. La main-mise sur les réserves et la production de nickel calédoniens appartient désormais aux intérêts supérieurs de la Nation tandis qu’au même moment la société Calédomines et Socalmi dont Maurice Lenormand est administrateur, signe un accord de partenariat avec le géant canadien et leader mondial du nickel, la société INCO (9) . La menace d’une entrée en force de la multinationale dans le domaine minier territorial, dont la puissance l’autorise à fixer elle-même le prix de la tonne-métal sur le marché mondial, aurait peut-être provoqué puis accéléré l’élimination politique du député de la Nouvelle-Calédonie. Les lois Jacquinot en 1963 et Billotte en 1969 parmi d’autres dispositions, n’ont-elle pas pour principal objectif de soustraire aux compétences territoriales, ses capacités en manière minière? L’Etat s’assure ainsi un coup de maître en rapatriant dans le giron strictement national, le potentiel minier de la Nouvelle-Calédonie; en imposant une impossible industrialisation du pays; en limitant l’émancipation économique et budgétaire du territoire par le manque à gagner en terme de valeur ajoutée et en accroissant considérablement la dépendance financière de la Nouvelle-Calédonie vis-à-vis de la puissance étatique.

Olivier Houdan, doctorant en Histoire. (texte rédigé sous l’entière responsabilité de son auteur). Texte publié dans l'hebdomadaire "Les Infos" du 15 août 2003.

Notes:

(1) Jean-Marc Regnault, “Pouvanaa a Oopa, victime de la raison d’Etat, les documents parlent”, Tahiti, Les Editions de Tahiti, 2003, 163 p.

(2) Maurice Lenormand, “Le Général De Gaulle et les enjeux stratégiques dans le Pacifique pour la Nouvelle-Calédonie”, in Bulletin de la Société des Etudes Mélanésiennes, n°30, mars 1996, p. 60-65.

(3) Christophe Nick, “Résurrection, naissance de la Vè République, un coup d’Etat démocratique”, Paris, Fayard, 1998, 836 p.

(4) Jean-Marc Regnault, “La France à la recherche de sites nucléaires (1957-1963)”, in Cahiers n°12 du Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense, Paris, 1999.

(5) Jean-Marc Regnault, op.cit, p. 45, note n° 39.

(6) Un seul exemple éloquent à plus d’un titre en la matière. En novembre 1963, le Gouverneur de la Polynésie Française prend un arrêté approuvé par le ministre de tutelle “interdisant l’accès et le séjour dans les Îles de la Société au sieur Lenormand, Maurice, Henry, né le 15 janvier 1913 à Mâcon (Saône-et-Loire), actuellement domicilié à Nouméa (Nouvelle-Calédonie).” Cet arrêté prend toute sa signification et sa saveur lorsque l’on sait que cet individu n’est autre que le député en exercice de la Nouvelle-Calédonie. On imagine mal qu’une interdiction analogue puisse être prise sur le territoire métropolitain par un préfet, à l’encontre d’un député français de province qui voudrait par exemple se rendre à Paris.

(7) Jean-Marc Regnault, op. cit, p. 51.

(8) Archives de la ville de Marseille, Fonds Gaston Defferre, 100 II 188.

(9) Archives personnelles Olivier Houdan. Accords signés les 13 août 1962 et 6 septembre 1963.

 

 

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