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Jacques Rouleau, l'homme des 18 juin.

Exempté d’effectuer sa deuxième année de l’Ecole de la France d’Outre-mer, non pas tant en raison de ses glorieux exploits pendant le conflit mondial, qu’au titre de sa blessure de guerre (il a perdu un bras après avoir sauté sur une mine en mars 1945) mais d’abord et surtout par le vide administratif laissé par la guerre dans les territoires d’Outre-mer, le jeune natif de Périgueux où il est né le 18 juin 1922, est envoyé au Congo-Brazzaville quelques semaines après son mariage avec Martha Eggremont.

Au cours de son séjour, de 1946 à 1948, il a la charge de mettre en place dans l’urgence, un plan d’équipement et d’aménagement des agglomérations africaines dont les structures s’avèrent bien fragiles face à l’effervescence et à l’afflux de population rurale consécutif à la suppression des mesures liberticides de l’Indigénat. Après un congé en France, le Ministère le nomme administrateur adjoint de 2ème classe et l’envoie servir en Nouvelle-Calédonie.

Jacques Rouleau y débarque au mois de mai 1949. Il a 27 ans et devient le chef du Service des Affaires Indigènes. Très vite, ses fonctions, le plonge dans la réalité du terrain où il découvre avec stupéfaction que l’évolution politique des autochtones est restée lettre morte: “J’ai été sidéré (sic) de voir que la Constitution n’est pas appliquée pour les Mélanésiens et que l’accès à la citoyenneté leur soit empêchée.”1 Il mesure alors toute l’importance de l’accompagnement des autochtones calédoniens dans leur entrée dans la Cité. Cette Cité qui leur ait encore très largement interdite à l’époque. Cette prise de conscience lui permet d’apprécier les multiples efforts déployés par le Père François Luneau et par Roch Pidjot, le promoteur et le premier président de l’UICALO2 , qui deviendront ses amis.

Au cours de ses nombreux déplacements et visites dans les chefferies de la Grande-Terre, ses hôtes ne manquent pas de lui soumettre à intervalles réguliers, les problèmes de terre dus à l’étroitesse des réserves, à l’augmentation de la densité de population dans certains espaces traditionnels, en particulier à La Conception ou à Canala, et à la piètre qualité des sols. Jacques Rouleau, qui sait par expérience que la stricte application des procédures administratives ne peut durablement résister à la prise en compte du Réel, envisage la création d’un cadastre sur le foncier autochtone et continue d’œuvrer dans son domaine de compétence pour “l’affirmation et la traduction administratives” de l’extension de la citoyenneté française aux autochtones calédoniens dans deux domaines: l’Etat civil et les listes électorales avec l’appui constant du Gouverneur Pierre Cournarie dont il est le bras droit.

Constatant que l’arrêté n°631 du 21 juin 1934 relatif à la création d’un État civil particulier n’a jamais été pris en considération par les anciennes autorités administratives, il s’empresse de mettre en forme un registre administratif d’état civil digne de ce nom, en faisant procéder à la transcription de milliers de patronymes autochtones. Aujourd’hui, c’est encore à cette base de données inestimable que se réfère le personnel du service de l’Etat civil coutumier. Autre travail de fond mené grâce à l’action bienveillante de Jacques Rouleau, l’inscription de droit sur les listes électorales de milliers de noms de femmes et d’hommes autochtones, devenus citoyens à part entière suite à l’extension locale de la loi du 23 mai 1951, qui élargit une deuxième fois le corps électoral mélanésien. Corps électoral qui à la veille du renouvellement du mandat de député de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides prévu le 1er juillet 1951, atteint 8930 personnes (5486 hommes pour 3444 femmes) sur un total de 19761 électeurs et électrices, soit 46% du corps électoral calédonien.

Jacques Rouleau qui avoue avoir voté à cette élection pour Maurice Lenormand, le candidat des Missions et des associations confessionnelles, est aussi un acteur indirect mais crucial de la victoire du “député des Canaques”. Au début du mois de mai 1953, il retourne en France puis séjourne une seconde fois à Brazzaville avant de s’intéresser à la réintégration des réfugiés français d’Indochine dans le Sud de la France. En décembre 1957, il postule pour une affectation en Nouvelle-Calédonie au poste de responsable des Affaires économiques. Jacques Rouleau obtient satisfaction.

A son arrivée, il est mis à disposition du conseil de gouvernement Lenormand qui non-prévenu et en délicatesse avec le gouverneur Grimald, le dirige momentanément vers l’inspection des Affaires administratives. Deux mois plus tard, à la demande de Raoul Angamarre en mission de conciliation, il devient directeur de cabinet, de Maurice Lenormand, en remplacement de MM. Chadeau et Casati. Il occupe également ce poste sous la vice-présidence de Michel Kauma jusqu’à la fin de l’année 1962. Il bénéficie de toute la confiance de l’homme-fort de l’Union Calédonienne qui lui accorde une délégation totale pour la signature des arrêtés intéressant la gestion administrative du Territoire. Entre 1962 et 1964, Jacques Rouleau est secrétaire général adjoint du gouverneur Péchoux et remplit la fonction de chef du personnel. Pour raisons de santé, il quitte l’Administration. Il est alors administrateur en chef de classe exceptionnelle, un rang qui couronne une carrière exemplaire au service quasi exclusif des populations ultra-marines de la République.

Sa retraite dans le Périgord tourne court tant lui manque apparemment son territoire de prédilection devenu au fil des ans son pays d’adoption. Il liquide tous ses biens et s’installe à Nouméa où il fait construire une demeure sur les premiers contreforts du Ouen-Toro dans le quartier de l’Anse-Vata. Il se lance alors dans les affaires comme importateur de bois et de matériaux de construction et crée la SCAF, la Société Calédonienne d’Applications Frigorifiques, l’ancêtre de Nouméa Surgelés. Membre fondateur d’un club de bridge et du Lions Club Nouméa Doyen, Jacques Rouleau était aussi investi dans la vie sociale nouméenne.

Ayant entendu, le jour de son dix-huitième anniversaire, les toutes premières vibrations radiophoniques de la Résistance incarnée par l’appel du Général De Gaulle, il rejoint Londres et les Forces Françaises Libres. C’est un gaulliste historique qui n’aura de cesse d’œuvrer lui aussi pour une certaine idée de la France... vis-à-vis de ses colonies. Jacques Rouleau fût en Nouvelle-Calédonie, un administrateur éclairé dont le cœur a fini par se confondre avec le pouls de ses administrés en particulier mélanésiens. Refusant la suffisante froideur, le calcul carriériste et la morgue de certains de ses collègues fonctionnaires métropolitains, Jacques Rouleau s’est épris de notre pays et de sa population et s’est toujours attaché à comprendre le Contexte pour mieux y adapter le Texte, étant en plusieurs circonstances un traducteur fidèle des doléances calédoniennes.

Honoré, par le Président de la République Jacques Chirac, Commandeur de la Légion d’Honneur, un certain 18 juin 1996, Jacques Rouleau était également le dernier Compagnon calédonien de la Libération3, vivant sur le Caillou, une dignité qui pour lui, allait bien au-delà de la récompense pour son engagement dans la France Libre car il était d’abord et avant tout un homme libre en convictions et libéré en conscience. Sa flamme de Français libre s’est éteinte le 12 mai 2008.

Olivier Houdan doctorant en Histoire.

Notes: 1. Entretien avec l’auteur le 6 juin 2000. 2. L’Union des Indigènes Calédoniens Amis de la Liberté dans l’Ordre est une association confessionnelle mélanésienne, officiellement apolitique, d’obédience catholique, créée en 1947 pour contrer la poussée et la propagande communistes. L’Association des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français (AICLF) a le même objectif officieux, côté protestant. 3. Monsieur Jean Tran Ap est aujourd’hui le dernier Compagnon de la Libération, au titre du Bataillon du Pacifique, originaire de Nouvelle-Calédonie. Âgé de 89 ans, il réside à Maisons-Laffitte, en face du Mont Valérien.

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