“Si nous ne sommes pas sûrs que la parole sauve, nous sommes certains que le silence tue.”
Tout commença le 8 novembre 1978 au journal télévisé de 20 heures sur TF1, avec la projection éruptive des images du “Haï-Hong”, emblématique rafiot pourri d’un nouvel Exodus, surchargé de 2564 réfugiés faméliques, loqueteux et terrorisés qu’aucun port ne voulait accueillir. C’est avec cette tête de pont subitement médiatisée, qui sera suivie de dizaines de barques, bateaux de pêche et jonques de rivière, surpeuplés de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants n’hésitant pas à affronter la mer et ses périls pour ne pas avoir à se soustraire aux contraintes du régime communiste vietnamien que l’incroyable aventure de “l’Ile de Lumière” débuta.
Les "boat people" vietnamiens rejetés par les Autorisés malaises, trouvent refuge sur l'archipel indonésien de Poulo Bidong. (Photo de Jacques Pavlovsky/Sygma via Getty Images)
En l’espace de quatre ans, depuis la prise de Saïgon en avril 1975, plus de 200.000 réfugiés avaient débarqué sur 300 kms de littoral à forte densité malaise et musulmane, entre Kota Baru et Kuentan dont 40.000 sur le seul rocher pelé et noirâtre de Poulo Bidong: 3 km2 de superficie! Depuis octobre 1978, 700 boat-people en moyenne arrivaient chaque jour en Malaisie! La situation devenait humainement catastrophique et les conditions de survie innommables.
Dans l’édition du journal Le Monde du lendemain, une énième indignation de l’intelligentsia parisienne avait lançait une course à l’émoi et à la signature dans l’optique de mobiliser les gouvernants et l’opinion. Le soir même, à l’issue d’une réunion chez le dissident soviétique Maximov, au cours de laquelle Bernard-Henri Lévy propose pas moins d’attaquer l’ambassade du Viêt-Nam à Paris, Bernard Kouchner énonce la possibilité de repêcher “ces gens qui se noyaient en mer” à l’aide d’un bateau ancrait dans les eaux internationales. L’idée d’un bateau pour le Viêt-Nam avait surgit. Ce titre n’était peut-être pas le fruit du hasard. En mai 68, les étudiants en médecine, membres de l’Association Médicale Franco-Vietnamienne et du Comité Viêt-Nam national avaient proposé à l’époque de la guerre américano-vietnamienne, l’envoi d’un bateau avec pour slogan: “La victoire du Viêt-Nam, c’est aussi de la quinine et une trousse de secours dans chaque village”. Au journal télévisé du 20 novembre 1978, Yves Montand déclarait: “(...) Aujourd’hui, des Vietnamiens se noient et nous devons les aider”. L’opération “Un bateau pour le Vietnam” vers la Mer de Chine était lancée. Il ne restait plus qu’à trouver un bateau...
Après d’innombrables obstacles et autant d’attaques, (scission au sein de Médecins Sans Frontières que le co-fondateur Kouchner quitte pour créer Médecins Du Monde; presse parisienne narquoise et ravageuse à l’image d’un éditorial de Robert Hersant dans le Figaro qui condamne nettement l’initiative; affrontement des idéologies et des frustrations; méandres tortueux de la diplomatie internationale, etc.) le Comité se rend rapidement compte que l’affrètement d’un navire depuis la France, distante de plus de 15.000 km du théâtre des sauvetages, serait vain, inutile et coûteux.
En contemplant un planisphère, Kouchner s’aperçoit que la terre française la plus proche est la Nouvelle-Calédonie, à quinze jours de navigation de la Mer de Chine. Contacté, le Ministère des Dom-Tom transmet à Paul Dijoud justement en visite à Nouméa, la proposition du comité d’établir un centre de transit et de soin d’urgence. Sur place, le Haut-Commissaire de la République, Claude Charbonniaud approuve à titre personnel l’objectif en marche.
Parallèlement, l’ingénieur Lucien Poirier poursuit ses contacts avec la Calédonie et obtient l’accord de Michel Cordier, l’armateur-directeur de la Compagnie des Chargeurs Calédoniens. Marié à une vietnamienne, il éprouve un vif intérêt pour l’opération et propose un caboteur d’un blanc immaculé de 85 mètres de long construit aux Pays-Bas en 1962 et acheté en 1974. Le bateau pour le Vietnam porte un nom qu’aucun publicitaire habile n’aurait pu inventé, ni même imaginé. Un nom en forme de symbole, d’espoir, de pureté, de force et de salut. Il s’appelle “L’Ile de Lumière”. Avec le “Caillou”, c’est l’autre surnom de la Nouvelle-Calédonie...
Localement, un immense soutien populaire s’organise autour du Comité Fraternité créé pour l’occasion, dirigé par Michel Kauma et animé par Eliette Cognard. L’organisation d’un gala est annoncé par voie d’affichage dans toute la ville, des troncs sont disposés chez les commerçants et certains écoliers sensibilisés au sort des boat-people cassent leur tirelire. De son côté, Roger Laroque, le maire de Nouméa n’est pas en reste.
Avec les commandants Couvert et Leturc qui accomplissent des prodiges, le docteur Bernard Rousseau, chirurgien à la clinique Magnin, un des premiers compagnons et ami de Kouchner, se démène avec d’autres, pour transformer le bateau en navire-hôpital de 120 lits dont 44 pour la pédiatrie, avec cabinet de radiologie, bloc opératoire, salle de pansement et de réanimation, biberonnerie, pièce de stérilisation et pharmacie. Equipé avec du matériel récupéré à “Gaston Bourret” et au Port Autonome et fourni en médicaments par la pharmacie militaire, le navire est prêt en un laps de temps d’à peine quinze jours. Un délai que l’Administration n’aurait pu tenir. Seuls la bonne volonté, le dépassement de soi et la légendaire générosité des Calédoniens sont venus à bout des écueils et ont permis son appareillage dans la nuit du 29 au 30 mars 1979 avec à la barre le commandant François Herbelin. Les travaux d’aménagement seront achevés en mer et à Singapour.
Le bateau-hôpital "Ile de Lumière" destiné à secourir les réfugiés vietnamiens au large de Poulo-Bidong en juin 1979 en Malaisie. (Photo by François LOCHON/Gamma-Rapho via Getty Images)
Le 11 avril à 18h00, le journal de bord enregistre l’ordre tant attendu: “En avant toute!” Direction Poulo Bidong. La campagne humanitaire dura cinq mois à Poulo Bidong et trois mois dans les îles éparses des Anambas au large de l’Indonésie. “L’Ile de Lumière” fut également le premier bateau occidental à remonter le Mékong pour ravitailler Phnom-Penh. Plus de 30.000 personnes furent secourues parfois dans des conditions incroyables à l’image de cette trépanation par 47°C à l’aide de la perceuse électrique du chef mécanicien et d’une mèche de 13, effectuée sur un homme tombé dans le coma après avoir reçu un coco sur la tête. Le cargo et l’équipage ont rejoint Nouméa le jour de Noël 1979, neuf mois après son départ. Sa mission terminée, le caboteur a repris ses rotations commerciales dans le Pacifique Sud jusqu’au lundi 17 février 1986, jour où il a achevé son dernier voyage sous les couleurs de la C.C.C. avant d’être désarmé puis remplacé par “l’Ile de Lumière II” acquis en Islande.
Aujourd’hui, trente ans se sont écoulés. Que reste t-il de la fabuleuse épopée de “l’Ile de Lumière”? Une placette éponyme au quartier latin, le nom d’une entreprise locale d’édition, des photos jaunies, des visages vieillis par le Temps et quelque part aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie, une jeune femme qui célèbrera dans quelques jours son trentième anniversaire, premier enfant né sur le bateau et qui fût baptisée Dao Anh Sang, “Ile de Lumière” en vietnamien. Mais laissons le mot de la fin au docteur Dong dans un petit discours qu’il prononça au départ de Kouchner, la voix étranglée par l’émotion: “Sur cette île sombre et perdue, vous avez apporté la lumière. Ile de Lumière, nom du destin (...). Je ne sais pas si nous serons tous là à ton prochain retour, mais on ne vous oubliera jamais...”
En hommage à ces centaines de bénévoles retournés dans l’anonymat et à ses milliers de réfugiés désormais oubliés, rappelons-nous simplement que dans la torpeur d’un orage de moussons, un certain 21 avril 1979, un simple navire célébra pour l’éternité le plus beau surnom de notre pays et fût l’insubmersible véhicule des premiers balbutiements du droit d’ingérence...
Olivier Houdan, doctorant en Histoire.
(Sources: “La France Australe” et “Les Nouvelles Calédoniennes”, années 1978, 1979 et 1980. Bernard Kouchner, “L’Ile de Lumière”, Ramsay, Paris, 1980, 406 p. Joël Paul, “Le Calédonien”, L’Harmattan, Paris, 2008, 260 p.)

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