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Il y a 40 ans, la mort d'Ernesto "Che" Guevara.

Il y a 40 ans, le 9 octobre 1967 à 13h10 dans une salle de classe de l’école de campagne d’Adobe, en Bolivie, Ernesto Guevara de La Serna, “el guérillero héroico” est achevé d’une balle dans le cœur.

La ratière bolivienne.

Depuis l’avant-veille au soir, il chemine avec ses 17 derniers compagnons sur le plateau de La Higuera entre Sucre et Vallegrande, tel des fantômes dont les silhouettes se confondent avec les arbres et s’étiolent dans le brouillard et le froid humide de l’altiplano bolivien. Une colonne mortuaire. Ils tentent de fuir un ennemi plus nombreux, mieux armé et mieux entraîné. Au petit matin, alors qu’ils se sont arrêtés pour boire au fil d’un ruisseau, ils sont repérés par le fils du maire du village de La Higuera qui fait prévenir la troupe: deux compagnies de rangers et un escadron de soldats soit 327 gâchettes au total se lancent à leur poursuite et les accule dans le canyon du Churo où le groupe de guérilleros prend position. La bataille commence. Le capitaine Prado, commandant la 2ème compagnie de l’armée régulière bolivienne demande des renforts: en hommes et en moyens: la capture du Che est si primordiale que des avions de combat AT-6 sont envoyés, chargés de bombes au napalm, mais elles ne seront pas utilisées du fait de la trop grande proximité entre les soldats et les rebelles. Dans la mitraille, les guérilleros battent en retraite, la manipule des invalides et le quarteron des malades s’échappent de la souricière couverts par les derniers combattants tandis que l’armée bouche toutes les issues du défilé. Le Che, espérant forcer le passage, se met en marche en soutenant El Chino alias Juan Pablo Chang, un dirigeant communiste péruvien, devenu sourd, équipé d’épaisses lunettes qui l’empêchent de voir loin et dont les pieds ont été cassés au cours d’un interrogatoire à Lima. Ne pouvant marcher normalement, il s’appuie sur le Che pour rejoindre presque lentement le point de ralliement prévu, situé à un kilomètre. Sur une plate-forme, ils se placent dans la ligne de mire d’un nid de mitrailleuses commandé par le sergent Huanca qui ouvre le feu. Guevara est atteint au mollet droit. Les soldats n’ont plus qu’à les cueillir comme les deux fruits mûrs de la higuera, le figuier. Prado avertit aussitôt le QG de la capture de Guevara: “15h30. Chute de Ramon confirmée. Il est blessé. J’attends les ordres.” Et les ordres sont on ne peut plus clairs. Depuis 1962, en finir avec le Che est pour les Etats-Unis un vieux projet qui remonte à l’échec de la baie des cochons. Laver l’affront de cette tentative d’invasion avortée est un objectif prioritaire et se résume à un plan dont le nom de code en quatre lettres est “Cuba”. Il est destiné entre autres à éliminer Fidel et Raùl Castro et Ernesto Guevara. La décision de supprimer le Che est donc prise depuis longtemps. Malgré les arcanes des raisons d’Etat bolivienne, cubaine et étatsunienne qui s’entrechoquent à ce moment précis (le ministre des Affaires Etrangéres de Bolivie souhaite son maintien en vie et son emprisonnement tandis que l’ambassadeur Douglas Henderson estime nécessaire son élimination), le chef des forces armées boliviennes confirme l’ordre d’exécution. Parmi les trois sous-officiers qui se sont portés volontaires pour accomplir la besogne, comme d’un commun accord, on opte pour Mario Teran dont c’est justement l’anniversaire. Envahi par la peur, il est incapable d’accomplir son geste malgré les cris d’encouragements du Che. On le fait boire, mais cela ne suffit pas, puis tant et tant poussé par les officiers boliviens et l’agent de la CIA, il s’exécute bien maladroitement en tirant une rafale de sa uzi tout en fermant les yeux: le Che est toujours en vie. Il sera achevé dans la minute.

Comment édifie t-on l’âme d’un révolutionnaire?

Ainsi prend fin le destin extra-ordinaire de ce fils d’une famille de la petite bourgeoisie libérale de Buenos-Aires qui naquit le 14 juin 1928 à Rosario de la Fe, au bord du rio Parana. Son père est ingénieur et fût l’un des promoteurs du golf en Argentine. Sa mère, Célia de La Serna, est une femme cultivée et une grande lectrice, notamment de littérature française. Son hérédité est mouvementée: un grand-père chercheur d’or en Californie, du sang irlandais du côté paternel et basque du côté maternel. Un cocktail, déjà, particulièrement détonant qui ira en se renforçant et en se densifiant pour devenir explosif au fur et à mesure de ses nombreuses prises de conscience. Dans son quartier d’Alta Gracias, d’abord, avec la découverte de la misère morale et de la pauvreté matérielle des Indiens, puis plus tard lorsque adolescent, il fait personnellement l’expérience de l’injustice en participant aux vendanges dans l’hacienda d’un latifundista qui prétextant une crise d’asthme qui l’empêche de poursuivre sa tâche, ne lui paye que la moitié de la journée de travail dûe. Enfin, jeune étudiant en médecine lorsqu’ au cours d’un périple de sept mois en Amérique du Sud, il réalise toute l’ampleur du sous-développement médical des nombreux pays traversés. Ayant obtenu son doctorat avec une thèse sur l’allergologie, il se rend plus au nord vers le Honduras et le Mexique où se forge sa conscience politique et son idéal idéologique dans un continent marqué par les agissements des multinationales fruitières américaines soutenus dans leurs basses œuvres par les services zélés de la CIA et rongé par le rapport séculaire entre une minorité possédante et une très large masse dépossédée. C’est dans ce contexte qu’il rencontre Fidel Castro en juillet 1955. Le lendemain de leur entrevue, celui que l’on surnomme déjà, le “Che” est enrôlé comme médecin dans l’expédition qui doit conduire les futurs barbudos vers la libération de Cuba. En décembre 1956, Castro et Guevara débarquent avec 80 hommes dans l’Est de Cuba pour organiser la guérilla dans la Sierra Maestra entièrement dédiée à la lutte contre le dictateur Batista. Vie précaire rythmée par les accrochages contre les troupes régulières, l’animation d’une radio clandestine, “Radio Rebelde” et la rédaction d’un journal, “El Cubano Libre” qui à l’issue de trois années de combats mènent les rebelles à La Havane, le 2 janvier 1959.

La révolution en treillis militaire.

Au lendemain de la victoire de la révolution cubaine, Guevara se retrouve à la tête de la forteresse militaire de la Cabana où il est chargé de superviser avec un zèle manifeste les exécutions des anciens du régime de Batista puis des révolutionnaires jugés trop timorés. Les simulacres de procès aboutissent, en règle générale, à la peine capitale. Selon le témoignage de Fausto Menocal, dont Guevara fût le geôlier personnel pendant deux jours, ce dernier se livrait à des sévices moraux, se justifiant par la lutte engagée qui est “une lutte à mort”. Pour l’historien cubain Jacobo Machover, près de deux cents exécutions documentées sont à mettre directement au compte de Guevara ce qui lui vaut, à l’époque, le surnom de carnicerito, le “petit boucher” de la Cabana. Déclaré citoyen cubain par le nouveau gouvernement, sa carrière de révolutionnaire s’institutionnalise par sa nomination au poste de président de l’institut national de la réforme agraire, puis directeur de la banque centrale cubaine et enfin ministre de l’industrie pour lequel il se double du rôle d’ambassadeur de la première nation dite socialiste du continent américain et parcourt le monde entier. Les expérimentations de Guevara dans ces trois domaines sont qualifiées de globalement négatives: course effrénée à l’impossible autosuffisance, nationalisation à outrance, déficit commercial multiplié par 26 en deux ans, industrialisation forcée, réapparition des pénuries et instauration du rationnement alimentaire en mars 1962. Très actif dans la gestion gouvernementale, n’hésitant pas à prêter mains fortes aux coupeurs de canne, parfois jusqu’à l’aube, il est aussi critique envers la bureaucratie, les guérillas administratives et les freins à l’initiative dont il est en tant que ministre un des responsables! Défiant à plusieurs reprises le grand frère russe, s’attachant les amitiés de Chou-En-lai et cachant de mois en moins son choix pour le non-alignement, Guevara s’isole et sait que son destin l’appelle vers d’autres contrées. Fin 1964, début 1965, Guevara mène une véritable tournée de trois mois à New-York, en Afrique, à Paris, à Alger, Pékin, au Caire avant son retour à Cuba où l’atmosphère s’est alourdie. Il rompt avec Castro et la révolution castriste. Assuré que l’Afrique est le prochain verrou révolutionnaire, il débarque au Congo mais échoue dans sa volonté d’y implanter une guérilla, chacun de ses rares combats qu’il mène sont des fiascos. Rentré discrètement à Cuba en août 1966, il y prépare sa nouvelle expédition pressentie pour être la Bolivie, la cage thoracique de l’Amérique latine où il souhaite “allumer, deux, trois Viet-Nam” pour obliger les nord-américains à disperser leur force et ainsi se fragiliser: tel est le mot d’ordre du Che. Les armes promisent par Castro à la guérilla bolivienne tardent à lui parvenir au risque, sans doute conscient, de réduire à néant les chances de réussite de son plus fidèle companero, victime (expiatoire?) de la tortueuse politique du lider maximo. Andréi Gromiko pouvait alors être satisfait: l’élimination du trotskiste Guevara raidit la chaîne d’ancrage de Cuba au bloc soviétique et range au placard les velléités tiersmondistes des leaders africains dans leur volonté de constituer un troisième bloc viable à côté des deux autres monolithes. Aujourd’hui, le Che est une icône. Dans la mémoire collective mondiale, son empreinte est profonde et son image indélébile. Il y incarne plus qu’un héros, plus qu’une légende, un véritable mythe que l’Histoire n’hésite pas à écorné. Que les adorateurs du portrait de Korda prise le 5 mars 1960 sur laquelle on voit le Che coiffé du bérêt à l’étoile rouge, son regard perdu dans un rêve à construire, se rassurent, on rafraîchit régulièrement ses portraits géants peints sur les façades des immeubles de La Havane. Le regard du plus romantique des fils de Marx ne prend pas une ride, il est toujours aussi profond, aussi pur, aussi beau...

Sources:

La Chronique, juillet/août 2006, p. 27.

Courrier International, n°310 du 10 octobre 1996, p. 41.

Courrier International, n°362 du 9 octobre 1997, p. 44 à 46.

Historia, n°720, décembre 2006.

Ernesto Guevara, Journal de Bolivie, La Découverte, Paris, 1995.

Jean Cormier, Che Guevara, Editions du Rocher, Monaco, 1995, 444 p.

Jorge Amado, Che, Messidor, Paris, 1991, 123 p.

Jorge Castaneda, La vida en rojo, Alfaguara, Mexico, 1997.

Paco Ignacio Taibo II, Froilan Escobar et Félix Guerra, L’année où nous n’étions nulle part: extraits du journal d’Ernesto Che Guevara en Afrique, Métailié, Paris, 1995.

Dariel Alarcon Ramirez, Les survivants du Che, Editions du Rocher, Monaco, 1995.

Hubert Matos, Et la nuit est tombée. De la révolution victorieuse aux prisons cubaines, Les Belles Lettres, Paris, 2006, 640 p.

Olivier Houdan, texte publié dans l'hebdomadaire "Les Infos" en octobre 2007.

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