Sommes-nous bien des Français? Je m’installe donc à la dernière table d’un restaurant de la Baie des citrons. Plusieurs tables étaient déjà occupées. L’atmosphère régnant est bourgeois, l’odeur du fric, du fric volé par exploitation de la masse y est intenable. Je l’ai ressenti en franchissant le seuil de la salle lorsque toutes les paires d’yeux, ces yeux de bourgeois, ces yeux cruels d’exploiteurs se détournèrent pour se fixer sur ma personne ou plus exactement sur ma couleur. Dix fois de suite, j’appelai poliment les deux serveuses et leur patron, un cerbère à la solde des bourgeois, leur demandant de s’occuper de moi mais en vain. Une seule fois, le cerbère aboya: “Il n’y a plus rien à manger!” Mais, et tenez-vous bien, à l’instant même une table occupée bien après moi se fit servir immédiatement. Quarante-cinq minutes après mon entrée, une famille de notables vint occuper la table voisine de la mienne. Elle n’attendit pas. Déjà le cerbère s’amenait en courant les oreilles basses et remuant la queue. Je lui fis remarquer la durée de mon attente. Voulant à tout prix éviter que notre discussion ne tombe aux oreilles de cette famille, le cerbère d’une mine répugnante me fit servir. Sommes-nous bien des Français? L’exemple cité nous prouve que non. Il nous prouve encore une fois que nous sommes tolérés mais non admis dans ces lieux publics français. Les exploiteurs nous volent et essaient par tous les moyens d’anéantir la personnalité mélanésienne. Devons-nous croire que nous sommes incorporés par erreur ou par la force à la France? Les parcs (réserves) nous le prouvent bien. Pour affirmer notre dignité, seule la lutte paie! Masses autochtones et patriotes calédoniens, unissons-nous: quand nous nous sentirons assez forts, nous briserons les barrières nous encerclant pour sortir de ces parcs et là nous ne demanderons plus nos droits: nous les exigerons! Avec nous les murs ne crieront pas mais hurleront: “A bas le colonialisme.” “A bas le racisme.” “Vive la Calédonie libre.” CRLTRO
Quelques jours après cette gifle insupportable, ce texte rédigé par Fote Trolüe aurait été traduit en nengone par Yeiwéné Yeiwéné puis en drehu. Il est ronéotypé à des centaines d’exemplaires et distribué à Nouméa, en Brousse et aux Îles. Le matin du 2 septembre, les policiers arrêtent 5 jeunes européens et 7 jeunes canaques parmi lesquels, Nidoish, le fils du Grand chef de Guahma, Hnaossé Naisseline. Des perquisitions permettent la saisie de divers moyens de diffusion et supports d’information (livres, journaux, divers papiers et une ronéotypeuse). Dans l’hebdomadaire, Le Bulletin du Commerce, très proche du potentat économique européen, on peut lire: “(...) La Police se saisissait d’un important matériel de propagande révolutionnaire aussi dangereux que des armes.” “Dangereux”, “révolte”, “chasse à l’homme blanc”, “subversion” les grands mots étaient lâchés dans un incroyable retournement de situation dont les tenants du Pouvoir ont le secret: les victimes devenaient subitement les coupables... Se basant sur la piètre traduction d’un seul mot du tract en drehu et sur un vieil arrêté poussiéreux interdisant toutes publications en langue vernaculaire, les inculpés sont poursuivis pour “apologie de meurtre”, passible d’un emprisonnement de 6 mois à 3 ans alors que l’auteur du tract incriminé, devenu plus tard, le premier magistrat d’origine kanak, dénonçait le racisme ordinaire et la violence gratuite dont il avait été lui-même victime en compagnie de Luther Enoka et de Yeiwéné Yeiwéné, dans un restaurant de Nouméa, ouvert au public. Les gardes à vue au commissariat central de Police qui se transformeront en mandats de dépôt vers le Camp Est, attirent dans l’après-midi la mobilisation d’une foule militante et solidaire. De plus, une règle non-écrite mais admise par tous, de ne pas emprisonner un dignitaire coutumier ou un membre de sa famille, n’a pas été respectée. Comprenant que personne ne sera libéré le jour même, les manifestants se dirigent Place des cocotiers puis vers leur domicile détruisant sur leur passage quelques réverbères, vitrines et véhicules en stationnement. Les forces de Police patrouilleront le restant de la nuit dans les rues de Nouméa. Le lendemain, Hnaossé Naisseline adresse un télégramme à Madame Ruben, enseignante à Montmorency dont la vocation se prolonge jusqu’à faciliter activement l’intégration de jeunes étudiants mélanésiens en France. La détresse du Grand chef est palpable. Il lui demande d’alerter Roger Frey, calédonien de naissance, ancien ministre de l’Intérieur, et de prendre contact avec un avocat. Ce sera Me Jean-Jacques de Félice. En téléphonant au Tribunal pour préparer sa venue et la défense de son client, il s’oppose à son président qui lui déconseille de venir. De Félice qui est le droit, la droiture et la justice faîte homme s’en émeut auprès du Garde des Sceaux, René Pleven qui l’encourage tout en lui dégageant le terrain. Celui qui allait être surnommé bien plus tard “l’avocat du peuple kanak” débarque à Nouméa drapé du blanc-seing de la Justice rendue au nom du Peuple français bien éloignée à cette époque de la Justice rendue au nom de l’ordre colonial. Venu pour la libération d’un fils de notable coutumier, il fait libérer une vingtaine de jeunes militants. Cet épisode peu connu du grand public, hormis les acteurs et témoins de l’époque, peut être considéré comme la première démonstration de la revendication identitaire canaque. Portée par une jeunesse conscientisée et sensible aux sens des mots et surtout des actes, elle allait se regrouper au sein des Foulards Rouges pour les uns et à l’Union des Jeunesses Calédoniennes, pour les autres mais avec pour seul slogan fédérateur: “Vive la Calédonie libre!”
Olivier Houdan, doctorant en Histoire Texte publié dans l'hebdomadaire "Les Infos" en septembre 2009.
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