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Roland Caron, l'action discrète (1925-2010)

Son regard perçant surmonté de sourcils broussailleux occupé tout entier son visage tandis que sa silhouette élancée, imperturbablement vêtue d'un pantalon et d'une chemise clairs, soutenait la démarche droite et le pas assuré de cet éternel marcheur qui effectuait tous ses trajets avec ses emblématiques et fidèles claquettes. Ainsi, se présentait Roland Caron dont l'habit était très loin de faire le moine.

Issu d'une famille d'agriculteur pauvre, Roland Caron, fils de Paul et de Anne Dubar est né à Busnes, dans le département du Pas-de-Calais, le 6 mars 1925. Après une scolarité normale à l'école Sainte-Thérèse, il part travailler au Maroc, où il œuvre dans le secteur agricole de 1950 jusqu'à l'indépendance en 1956. Comme de nombreux autres français, le Canada, l'Argentine ou l'Australie sont les trois destinations privilégiées des candidats au départ. Sur la route du continent austral où il pense s'établir, il s'arrête en Nouvelle-Calédonie, l'espace d'une escale, mais en définitive, le temps de toute une vie. Quelques semaines après avoir débarqué, il est embauché par Maurice Lafleur, le frère du sénateur, sur sa propriété de Néméara à Bourail, puis devient manutentionnaire et chauffeur à la Société Le Nickel. Durant cette intense période où le coeur de la Nouvelle-Calédonie bat au rythme et à l'unisson des luttes pour l'amélioration des conditions de travail, des combats pour l'égalité des salaires pour tous et de leur augmentation, de l'application du Code du Travail, etc, Roland Caron adhère, tout naturellement, au syndicat autonome des “Gaby” Mussot et “Dédé la seringue” alias André Cubadda, et prend la tête de la section “Industrie” à l'usine de Doniambo. D'abord sans grande conviction (la collusion entre Mussot et Lenormand est un fait connu de tous et la démagogie auprès des ouvriers fonctionne à plein régime) mais il s'aperçoit rapidement que dans la pratique, l'Union Calédonienne accomplit un travail utile et durable pour tous les travailleurs. En effet, les revendications de la “masse laborieuse” sont reprises, défendues, délibérées puis transcrites dans le socle des “lois sociales” adoptées par les élus de l'UC au cours du dernier mandat du Conseil général (1953-1957) puis dans la toute jeune et nouvelle assemblée territoriale élue en octobre 1957. L'adoption de la convention collective dans l'Industrie et les nombreuses dispositions de progrès social contenues dans les arrêtés créant la Caisse d'Allocations Familiales et des Accidents du Travail (CAFAT) sont des victoires partagées par les syndicats et le parti majoritaire.

De plus en plus investi dans la vie syndicale, Roland Caron l'est aussi dans les coulisses de la vie politique. Nombre de ses amis syndiqués militent ouvertement au sein du parti à la croix verte dont les idées et les prises de position le séduisent. D'autant plus, que dans le sein du syndicat autonome, les discordances s'amplifient. Pour Mussot, l'un des membres de cette “Internationale du Pacifique” qui chaque premier mai, faisait venir des brins de muguet par avion, l'UC n'était pas assez communiste. La constitution d'une liste indépendante et donc concurrente aux élections territoriales de 1957 provoque la scission dans le S.A. dont une partie crée une éphémère fédération Calédonienne du Travail à l'origine de l'USOENC. A ce titre, Roland Caron participe au congrès annuel de la CFTC à Issy-les-Moulineaux où un vent de rupture souffle également. Le délégué calédonien suivra la nouvelle CFDT.

A Nouméa, il relaie de nombreux combats pour l'instauration d'un régime de retraite pour les travailleurs (1961) tandis que sa grande œuvre sera, avec d'autres, la mise en place du Fonds Social de l'Habitat (1964) que lui doivent beaucoup de salariés Calédoniens. Là encore, chacune de ses avancées sociales, d'ailleurs jamais remises en cause depuis, l'ont été grâce aux résultats d'une mobilisation syndicale et bien souvent votée à l'unanimité dans l'hémicycle du boulevard Vauban.

Entre 1965 et 1967, Roland Caron participe à l'aventure ratée de l'usine de Poro et tente en vain de contrecarrer depuis sa base, l'action d'un ancien adjudant-chef, ancien séminariste et excellent orateur qui crée le syndicat des travailleurs de Thio et organise une grève de soutien aux travailleurs kanak et indochinois sur-exploités (6 jours de travail sur 7 à raison de 15 heures par jour) et sous-payés. L'UC le craint surtout à partir du moment où il se retrouve tête de liste avec Georges Chatenay, l'un des leaders de l'opposition, dans la circonscription de la Côte Est. De retour sur Nouméa au début de l'année 1967, Roland Caron est fortement sollicité pour figurer sur la liste UC dans la zone Sud. Hésitant jusqu'à la veille du dépôt officiel, c'est finalement son camarade Armand “Banette” Ohlen qui parvient à décrocher son accord après deux heures de discussion. Roland Caron est élu conseiller territorial et siège à l'Assemblée dix ans durant jusqu'en 1977.

Au congrès de l'UC à Bourail, la révolution de palais entraîne la montée au pouvoir d'une jeune garde d'hommes de terrain (Tjibaou, Yeiwéné, Burck, Declercq, Machoro) qui face aux atermoiements du gouvernement français privilégiant le statut Stirn à celui d'autonomie interne du député Rock Pidjot, projette l'accession de la Nouvelle-Calédonie à l'indépendance. Opposé à ce choix idéologique et politique qui signifie, quelque part, la fin du rêve porté par l'UC depuis sa création, il est avec Taïeb Aïfa, les chefs de file de l'anti-indépendantisme. Caron déclare “Si l'indépendance est exclusive, avec cette position, l'UC écarte les Blancs qui partiront chez Lafleur” (le RPC vient d'être créé en avril 1977). Puis Tjibaou de lui répondre: “Si on en arrive là, ce sera l'affrontement”. Quelques semaines après le congrès, Paul Griscelli quitte le mouvement, Aïfa et Caron démissionnent. Roland Caron aura encore quelques échanges d'idées avec Yann Céléné Urégeï dans la Presse où il publie sa lettre de démission. Plus tard, il accepte de se rendre à une réunion du Comité directeur pour expliquer sa position mais se fâche avec Maurice Lenormand et Pierre Declercq qu'il accuse de fouler aux pieds les principes démocratiques.

Après cette fin d'engagement contrarié, Roland Caron n'aura de cesse d'alimenter pleinement sa soif de découvertes et de voyages qui sont l'un des moteurs de son existence. Infatigable globe-trotter, il visitera plus de 120 pays et autant de peuples et de cultures. Ne l'a t-on pas vu dans un reportage de l'émission Thalassa cheminant parmi la multitude des pingouins sur les plages désolées des Kerguelen, où il s'était rendu à bord du “Marion Dufresnes”, pour une expérience comme il les appréciaient tant, à côtoyer la solitude du vide.

Roland Caron s'est éteint paisiblement chez les Petites Soeurs des Pauvres, ce dimanche 29 août. Il avait eu 85 ans. Ses combats lui survivront.

 

Olivier Houdan

 

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