La légende des deux frères de la tribu de Nîraa.
Autrefois, il existait une tribu appelée Nîraa et située dans l’actuelle station d’élevage du Gabé à Bourail. La vie y était douce et paisible et le respect des valeurs coutumières donnait à la chefferie et à l’ensemble de ses sujets, une dimension peu commune.
Un jour, le chef vient à mourir. Deux jeunes garçons issus de son clan étaient destinés à assurer l’autorité et à assumer le pouvoir désormais vacant.
Alors qu’ils étaient à l’extérieur de la grande case abandonnée de leur père, une voix se fit entendre :
« Venez dans la case ! Rejoignez-moi mes fils ! ».
Stupéfaits de reconnaître après tant d’années, la voix paternelle, ils s’exécutèrent. Depuis et régulièrement, ils s’entretenaient avec l’esprit de leur père dans la maison de paille et de bois qui devint un lieu de rendez-vous, de consultation et de décision.
Un autre jour, ils sont venus dans la case pour lui demander une chose précise :
- « Père ! » dit l’aîné.
- « Nous voulons aller à la pêche vers Poyâxé » (le nom kanak de la Roche Percée)
- « Allez-y ! » leur répondit leur père.
Les deux frères préparèrent donc leurs flèches et leurs arcs, casse-têtes, haches ostensoirs et frondes. Mais est-ce vraiment une liste d’équipements pour la pêche que tout cela ? Pas du tout, il s’agit bien là d’un plan préparé à l’avance pour livrer une guerre de destruction.
Les deux frères savaient pertinemment qu’une coutume de réconciliation avait été faite depuis longtemps entre les tribus de Bourail et de La Foa. Mais à présent les choses risquent de mal tourner car ces deux jeunes sont disposer à déterrer la hache de guerre, éventualité qui a été abolie par les Anciens.
Ils quittèrent Nîraa, franchirent le delta puis traversèrent à la nage l’embouchure. Ils suivirent le littoral de la Pointe Akaia (l’actuelle Pointe Vidoire), longèrent tout le fonds de la baie de Nessadiou dans les mangroves pour parvenir jusqu’à Mwàru. Ils arrivèrent après une demi-journée de marche à l’embouchure de la rivière Thia.
En arrivant au bord de la mer, toute la tribu était là : hommes et femmes s’affairaient sur le platier ; se préparaient à la pêche tandis que les enfants jouaient dans l’eau. Les deux guerriers blottis derrière les plus gros troncs de palétuviers préparaient leur attaque. Pour eux, seul comptait le but de faire un véritable carnage en éliminant tous les êtres de cette tribu, sans se soucier un seul instant de l’interdit qu’ils allaient transgresser et de la gravité de la situation : on ne désobéit pas impunément à la parole sacrée des vieux, parmi laquelle, la recommandation de leur propre père, ancien chef de Nîraa.
Ils s’approchent avec leurs armes en criant leur rage et leur folie meurtrière et massacrent les habitants démunis sans sourciller devant l’innocence des regards d’enfants. Des corps inertes, sans vie jonchent la plage, chahutés par les vagues et le ressac ensanglanté.
- « Vite ! Rentrons chez nous. » dit l’aîné.
Ils empruntèrent le chemin du retour en suivant le littoral et arrivèrent sur le territoire familier de leur tribu au moment où les derniers rayons du soleil flamboyaient sur les eaux glauques de Poyâxé. Ils traversèrent Nîraa et se dirigèrent directement vers la case paternelle où la voix de leur père se manifesta immédiatement.
- « D’où venez-vous ? Pourquoi vos corps sont tachetés de sang ? Etes-vous vraiment aller pêcher ? »
- « Père ! » dit le cadet, « Nous voulions en finir avec ces clans qui ont, autrefois, massacré nos familles, nos biens et nos cultures ! »
- « Une coutume a été faite, la monnaie kanak qui a circulé a permis de sceller de nouveau les liens forts qui jadis unissaient nos clans et nos familles avant que les conflits ne nous divisent. Mon cœur est blessé par ce que j’ai appris de vous ! » ajouta le père d’une voix ferme.
- « Désormais, à partir de ce jour, je vous chasse de la tribu de Nîraa. Vous n’êtes plus dignes d’être mes fils, d’être mes successeurs ! Hors de ma vue ! Vous n’avez qu’à vous réfugier à Poyâxé et Népécîri. »
C’est ainsi que ces deux frères sont devenus les deux bonhommes, les deux frères déchus dont les visages contemplent les eaux du large, l’un positionné devant la Roche percée (Poyâxé) et l’autre à l’extrémité de la baie des tortues (Népécîri).
Transcription d'un texte rédigé par M. Raymond Aï, petit chef de la tribu de Pothé, enseignant en langue Ajié-Arhô au collège Djiet de Bourail et à l'Université de la Nouvelle-Calédonie.