En 1934, Maurice Lenormand à 21 ans et il doit se libérer de ses obligations militaires. Il contracte alors un engagement volontaire pour effectuer son service militaire en Nouvelle-Calédonie, colonie française du Pacifique qu'il avait choisie car la plus éloignée de la Métropole. A bord du "Céphée" qui le transporte de Marseille à Nouméa, le jeune mâconnais qui deviendra plus tard, député de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides (1951-1964), décrit sa traversée de la Mer Méditerranée, de la Mer Rouge puis de l'Océan Indien et l'atmosphère des escales de Port-Saïd et de Colombo. A la fin de ce texte, il traite de ses premières impressions suite à son arrivée à Nouméa.
Ce texte manuscrit d'une vingtaine de pages composé de deux parties est ensuite remisé dans les papiers de Maurice Lenormand pendant une dizaine d'années jusqu'au jour où il l'offre à Mademoiselle Lisa Koné, une étudiante d'origine guyanaise rencontrée en 1943, lors d'un des nombreux goûtés vitaminés organisés par le Ministère des colonies, dans une salle proche du boulevard Saint-Germain, afin de subvenir aux besoins alimentaires des étudiants ultramarins présents à Paris sous occupation allemande.
Madame Koné conservera ce document pendant presque 55 ans, jusqu'en 1998, année au cours de laquelle, malgré qu'elle fût affaiblie par l'âge, se déplaçant en fauteuil roulant et ayant perdu un oeil, prend l'initiative de contacter par téléphone, son ancien camarade Maurice Lenormand, alors âgé de 85 ans.
C'est en rangeant les affaires de sa mère, que sa fille Véronique, de son nom d'artiste Toussy Thalassa, découvre ce carnet de voyage et transforme le manuscrit en tapuscrit avant que les vicissitudes de la recherche historique ne nous mettent en relation d'abord épistolaire puis physique en 2000, place d'Italie à Paris.
Lancé en 1912 par la compagnie Bremer et Vulcan pour la ligne maritime reliant le port de Hambourg vers l’Amérique du Sud (Hamburg Sud Amerika Linie), le Buenos Aires, c’est son premier nom est saisi en 1918 et est remis aux Messageries Maritimes en 1921 au titre des réparations de guerre dues par l’Allemagne dans le cadre du traité de Versailles (1919). Dès le 30 avril 1922, il assure la liaison vers l’Australie via le canal de Suez. En 1935, il est vendu pour être démoli.
La Nouvelle-Calédonie : première rencontre.
Premier cahier : La Traversée.
- Marseille, porte de l’orient.
Marseille, la belle Marseille, déjà l’orient : visages noirs, jaunes, chocolats, vêtements calamiteux. Toutes les races et toutes les couleurs mais rassemblées dans la misère et tournées vers le travail de la mer : chauffeurs, dockers, stewards, navigateurs, matelots.
C’est toujours le soleil et l’air limpide de la Provence, mais il règne une atmosphère spéciale : la cité phocéenne fait déjà partie de cet autre continent : la Méditerranée et dont les capitales sont aussi : Alger, Port-Saïd, Barcelone, Athènes, Constantinople.
Le « Céphée », le bateau mixte des Messageries qui nous emmènera en 50 jours à Nouméa, est à quai. C’est un bon bateau qui tiendra bien la mer. Nous pourrons subir, sans trop de désagrément, le mauvais temps au moment de la Mousson.
Le « Céphée » appartient à la catégorie des paquebots-postes. Il mesure 160 mètres de long pour 18 de large et affiche une jauge brute de 9679 tonneaux soit un peu plus de 27000 m3 de capacité de transport. Avec une puissance de 4600 CV développés par cinq chaudières au charbon, elle lui permet d’atteindre une vitesse de 11,5 nœuds. (Source : www.messageries-maritimes.org)
Chargement de bagages, embarquement des passagers. Pas d’agitations fébriles. Nous ne sommes pas nombreux, qui partons pour les terres australes. Mais des angoisses et des désespoirs mal contenus se montrent sur les visages. Ceux qui partent ont devant les yeux, malgré la séparation, la vision du monde qu’ils vont parcourir.
Enfin la passerelle est relevée. Lentement le bateau glisse et s’éloigne du bord. Sur le quai, je laisse les miens et dans notre souvenir, nous cherchons à graver réciproquement les traits chèrement aimés avant la longue, très longue absence. Peu à peu, les visages se font moins distincts, s’estompent et s’évanouissent bientôt pour ne plus être qu’un mouchoir blanc qui s’agite, un point noir imperceptible, puis, plus rien.
Le bateau sorti du port, les passagers commencent déjà à échanger des impressions, pour secouer un peu de nostalgie du départ ou pour exprimer l’impatience d’arriver et d’entrer dans une nouvelle vie.
C’est déjà une petite société des nations, que la quarantaine de passagers de ce courrier d’Australiens, Français, Polonais, Yougoslaves, Italiens, Tchèques, Anglais, immigrants pour l’Australie, colons de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides. Des conversations s’ébauchent en français, en allemand, en anglais, en yiddish. Chacun cherche à savoir en quelle langue il pourra échanger ses idées avec tel ou tel compagnon de voyage.
L’installation des bagages et l’aménagement des cabines terminés, c’est la prise de contact avec les autres voyageurs et avec le navire. Et cela secoue la nostalgie du départ.
- Méditerranée.
La mer est d’un calme plat, le temps splendide, les hélices ne donnent aucune trépidation, le bateau ne bouge pas et on n’a pas l’impression d’avancer.
Au matin, nous nous réveillons en vue des côtes de Corse et à midi, nous traversons le détroit de Bonifacio. Des deux côtés des rocs nus et sans végétations, des îlots bas, bordant la côte, émergent de la mer. Du côté de la Sardaigne, de hautes montagnes et des pics élancés, la passe n’est pas large et malgré le temps couvert, on aperçoit longtemps les deux rives. Enfin, elles s’effacent et nous retrouvons la pleine mer.
Dans l’après-midi du jour suivant, apparaissent les premières îles de l’archipel des Lipari, très découpées, minces, hérissées de rochers en forme d’aiguilles et de cônes. Le soleil est déjà chaud. La température est douce et agréable. Une légère brise de mer nous rafraîchit.
Nous croisons un grand nombre de cargos et de voiliers. Dans la soirée, à bâbord, apparaît le Stromboli sur une île isolée. Surgi des abîmes de la mer, le volcan laisse échapper un long panache de fumée.
Le cône en éruption est légèrement sur la gauche et une immense coulée de lave et de cendres refroidies glisse à pic dans la mer. Tout à fait au pied, se tapit un gros village, aux maisons blanches, entourées de vignobles et de bois d’oliviers.
A la fin de la soirée, nous entrons dans le détroit de Messine. A bâbord, nous voyons les côtes de Calabre, énormes chaînes de montagnes semi-boisées et arrondies au sommet, comme les Cévennes françaises même relief et même texture volcanique. En hiver, il fait très froid mais en ces jours d’avril, nous ne sentons que la chaude caresse du soleil sicilien.
Le détroit se resserre peu à peu et serpente à travers les croupes montagneuses de Calabre et de Sicile ; à tribord, le port de Messine enveloppé dans les derniers rayons de soleil couchant.
La ville s’allonge voluptueusement au pied des premières pentes de Sicile. A bâbord, Reggio et Pozzo s’agrippent aux flancs dénudés de la chaîne calabraise. La brise nous apporte le parfum des jardins plantés d’orangers et de citronniers. Le long des chemins, s’égarent les couples au cœur ardent. L’éternel printemps de Sicile célèbre leur jeunesse.
Les petites barques de pêcheurs passent sans effroi de Charybde en Scylla, malgré les tourbillons très visibles. Scylla, petite ville coquette posée en amphithéâtre sur les pentes rocheuses ; Charybde, de l’autre côté, allongeant sur sa plage de sable jaune, ses misérables huttes de pêcheurs.
Au coucher du soleil, les rives s’estompent peu à peu dans la brume bleutée et les ombres violettes du crépuscule. Le soleil disparaît derrière les montagnes de Sicile qui découpent nettement leurs pics élancés, leurs cônes volcaniques sur l’écran orangé et flambant du ciel.
A la sortie du détroit, l’Etna dresse la masse imposante de son cône pyramidal, d’où s’échappe une colonne de fumée noire qui va se disperser en traînées sombres dans l’azur limpide. Ses pentes couronnées de neige, la vieille montagne où forgent les cyclopes, évoque dans la sérénité du soir et la pureté de l’atmosphère, un chant virgilien.
Des lumières clignotent le long de la côte. Les phares lancent des éclairs. Des bateaux nous croisent avec leurs feux de position verts, rouges et blancs. Nous sommes sortis du détroit. La nuit est étoilée et tiède et sur le pont nous en goûtons le charme apaisant. Le long du navire, glissent mille petites phosphorescences, elles tapissent la surface unie de la mer que l’étrave ride à peine.
Nous avons dépassé les cimes neigeuses des montagnes crétoises, entrevues à l’horizon. Nous approchons de Port-Saïd. Là, nous allons retrouver l’Afrique mais seulement une Afrique de bazar.
III. Égypte.
La Méditerranée, si limpidement bleue, commence à prendre un aspect terne et boueux aux abords du Nil. L’Égypte est devant nous. Le phare d’Alexandrie nous jette le clignotement signal de son faisceau lumineux. Après les bouées, les balises, nous longeons le Nil immense. Voilà, enfin Port-Saïd. Il est près de 11 heures du soir quand nous accostons aux quais ; le bateau repartira dans quelques heures. Courte escale mais suffisante pour se faire une opinion et être rassasié de ce premier contact avec l’exotisme. Si tôt franchies les barrières de la douane, nous nous trouvons dans une rue bordée de magasins pour les touristes. A cette heure tardive, on a éclairé les devantures en notre honneur. On guette l’aubaine : boutiques de phonographes, d’articles de voyages, d’appareils photographiques, de bimbeloterie pseudo-orientale, de bijoux simili-égyptien. Les marchands, sur leur porte, nous hèlent en six ou huit langues. Nous sommes assaillis par des arabes qui nous proposent leurs marchandises de quatre sous à des prix exorbitants et qui, rabaissés des trois quarts, sont encore trop élevés : cigarettes « laurens », rahat-loukums, tapis, tarbouches, bracelets, bagues, cartes postales. Ils vous attirent dans l’ombre d’un air mystérieux, pour vous proposer : « cartes obscènes, missié… » ou vous faire visiter, pour rien soi-disant, d’accueillantes maisons où des jeunes bayadères réjouiront nos yeux avides et émerveillés de touristes ; tout l’orient et son mystère, ses palais enchantés, ses femmes voluptueuses, comme c’est alléchant ! Un peuple tout entier vous tire par la main, vous agrippe, vous englue sans cesse à guetter l’exploitation de tous les vices. Tout se vend, tout se trafique, y compris la chair de ces femmes de toutes les couleurs : grecques, arméniennes, espagnoles, italiennes, françaises, arabes.
Il semble que, dans ce port heureux (Port-Saïd), escale de début et de fin de voyage, selon le sens du trajet, s’exprime la quintessence de l’exotisme pour touristes. Les records de la camelote exotique de l’Orient de bazar se sont surpassés… Et pourtant le Sphinx est tout près. Le mont Sinaï, le désert d’Arabie, la Palestine, sont à quelques heures !
Nous regagnons le bord mais les camelots arabes nous poursuivent et jusqu’au moment du départ. Ils étaient dans leurs canots : kimonos, pyjamas de soie japonaise, sandales, cigarettes, complets de toile blanche, casques, etc…
Enfin, nous appareillons pour entrer dans le canal de Suez.
IV. Canal de Suez.
Au matin, par les hublots, nous apercevons les deux rives du canal. Le désert s’étend à perte de vue. A tribord, la voie ferrée longe la rive, abritée par une rangée de tamaris et de cyprès. Il fait très chaud. Le soleil tape dur sur les toiles de tentes qu’on a tendues sur les ponts ; A plusieurs reprises, nous sommes obligés de stopper et de nous garer sur la droite pour laisser passer d’autres navires qui viennent en sens inverse.
En pantalon sur le pont, une pièce d’étoffe enroulée autour de la tête, le torse nu, et nu-pieds, à l’arrière du bateau, je me baigne dans cette chaleur de brasier et dans l’atmosphère qui tremble, je me figure retrouver les décors familiers du Sud-algérien. Je me ris des pauvres passagers qui suent à grosses gouttes sous leurs casques. Je suis tellement à mon aise, malgré le coup de bambous inévitable qu’on me prédit.
Le bateau n’avance que lentement et silencieusement. Il glisse sur l’onde sans ride. Des barques aux voiles triangulaires nous croisent, halées par des indigènes bronzés et secs et de faméliques bourricots. De temps en temps, quelques tentes de bédouins avec la silhouette grotesque et indifférentes des chameaux. Le désert ondule en vagues régulières, jaunes, grises ou dorées, tachetées d’arbrisseaux rabougris. Des indigènes, par endroit, chargent un boutre amarré à la rive. D’autres réparent la berge effondrée, dans un chant monotone qui cadence leur tâche.
Au milieu de la journée, nous entrons dans une nappe bleue, large, limpide, c’est le lac du crocodile. Nous apercevons sur ses bords la cité d’Ismaïlia, dormant nonchalamment dans son berceau de palmiers et jardins verdoyants. Enfin, dans l’espace élargi, nous avons l’impression de sentir sur nos peaux moites la caresse d’une brise.
Puis de nouveau, le canal, la traversée se poursuit, lente, étouffante, égayée par les stations de réparation du canal, échelonnée de Suez à Port-Saïd, villas en style cubiste, ombragées de deux ou trois palmiers, enjolivées de quelques arbustes en caisses, tout à fait déplacés dans cette fournaise.
A la nuit tombante, nous sortons du canal. Sur la promenade qui longe la rive, quelques indigènes prennent le frais sous les arbres. Suivis de l’ombre noires de leurs épouses voilées et enveloppées sous le haïk ; Au loin, le port de Suez dessine ses hautes maisons européennes, ses minarets et ses réservoirs à essence sur le panneau rougeoyant du couchant.
Nous stoppons. Le bateau-pilote nous quitte. Les feux des navires ancrés dans le golfe se reflètent en tremblotant, dans les eaux calmes ; Enfin, nous pénétrons dans la Mer Rouge. Au loin, les lumières de Suez se jouent avec les derniers reflets d’or et de jade du couchant dans l’onde miroitante.
V. Mer Rouge.
A peine au loin, on aperçoit les montagnes du désert d’Arabie que tranquillement sur le pont arrière, nous nous laissons aller à la nonchalance dans l’air brûlant. Cependant, non loin de nous, vibre l’aventure. Il y a la guerre. Le Yémen et le Hedjaz sont en conflit. On se tire des coups de fusil à travers les dunes et des hommes meurent de soif sur le sable brûlant. Les claquements secs des mitrailleuses déchirent l’immuable silence du désert. Nous croisons un navire de guerre italien qui se rend à Hodeidah pour protéger les biens de ses nationaux. Derrière les îlots de corail, les pêcheurs de perle de nacre, d’holothuries, d’éponges, se débattent dans les fonds sous-marins avec des poissons aux aspects bizarres. Contrebande de haschich, trafic d’armes, traite des noirs ; au loin la Mecque, terre d’islam.
VI. Océan Indien.
Cette nuit, nous avons passé le Cap Gardafui. Nous entrons dans l’océan Indien. La surface est calme mais la houle de fond fait rouler et tanguer lentement le bateau.
Les marsouins, les thons, les dauphins s’ébattent et jouent dans le sillage. De temps en temps, émerge un aileron de requin ; Des bandes nombreuses de poissons volants glissent au ras de l’eau, parcourant parfois une cinquantaine de mètres. A l’arrière, les matelots ont installé une grande ligne à la traîne et lentement les gros poissons pris sont hissés sur le pont.
Le soir, nous montons à l’arrière pour contempler le soleil qui se couche dans un éblouissement d’or, de pourpre, d’oranger, de jade. Avant de sombrer brusquement derrière l’horizon, il jette un dernier feu, le rayon vert et disparaît.
La nuit la croix du Sud brille au-dessus de nos têtes. Par son nom seul, elle évoque l’aventure, les terres lointaines, des fruits nouveaux, des peuples inconnus. Ainsi, rêvaient les conquistadores où penchés à l’avant des blanches caravelles, ils regardaient monter en un ciel ignoré du fonde de l’océan des étoiles nouvelles.
Ce temps est toujours splendide. Depuis Marseille, pas une vague, pas un grain, les jours se succèdent aux jours ; les heures aux heures, partagés entre les repas, la sieste, les lectures, les conversations à bâtons rompus et surtout le compte-rendu des derniers potins du bord.
Que d’intrigues tragi-comiques, que de susceptibilités hérissées, que de mesquineries aussi dans ce monde en raccourci qu’est la vie à bord d’un navire. Le contact quotidien des uns avec les autres, de manque absolu, d’isolement ; cette vie en commun forcée de presque tous les instants, l’oisiveté et l’énervement de la chaleur tropicale, provoquent des réactions inattendues, dénudent des caractères, aigrissent les esprits. Les idylles s’ébauchent, les intrigues se croisent et s’entrecroisent, les alliances se nouent et se dénouent, les médisances courent mais souvent, heureusement, la gaieté règne encore. Mais quel enseignement plein d’intérêts, que d’observations de ce petit monde, de cette petite humanité avec ses langues et ses races, isolée, livrée à elle-même ! Seule une plume ironique et légèrement amère pourrait la peindre exactement et lui donnerait sa vraie valeur.
VII. Colombo.
Nous entrons dans le port par une matinée ensoleillée. Le navire est mouillé. Des grappes de coolies en sarong multicolores montent à l’assaut des ponts. Dans leur étroite pirogues, des camelots nous proposent des boites de cigares, des éléphants en ébène, des pièces de soie, des tapis, du thé, des bracelets… Le « Céphée » va regarnir ses soutes. Des chalands de charbon s’amarrent aux flancs du bateau et par les panneaux entrouverts, les coolies hindous engouffrent le charbon dans les soutes, en trottinant et en chantant toujours la même mélopée. Ici, quel que soit le travail en commun, il y a un chant pour rythmer l’effort et cela donne un air de gaieté insouciante et de jeu au plus misérable travail d’esclaves de ces hommes.
Colombo, ville d’Orient, ville hindoue, supervisée par les Anglais, la propreté, l’espace, l’hygiène de la civilisation britannique, la bonne tenue et la rigueur des règlements ; relativement peu d’anglais mais les indigènes ont été dressées à leur comportement et à leurs méthodes administratives. Aussi, en apparence, tout semble hindou à Colombo mais une main de fer invisible maintient la cohésion, l’unité de cette immense et surpeuplée qu’est l’Inde.
Les maisons sont construites en style hindou moderne avec de grandes baies, des toits à clochetons, à coupoles, à motifs multiples de décoration, avec de vastes vérandas. En auto, nous traversons la ville européenne avec ses boutiques de joailliers, de marchands, de soieries, avec ses bars, ses clubs ; A travers de larges rues macadamisées, nous allons à Cinnamon’s garden - le jardin de la cannelle - puis à Victoria garden. A droite et à gauche, de coquets bungalows enfouis dans la verdure des cocotiers, des bougainvilliers, des flamboyants, des pandanus. Des terrains de sports où de jeunes natifs en short s’entraînent au cricket, au football, au hockey, tout comme les écoliers des « grammar school » de New-York ou de Birmingham.
Et les jardins de Cinnamon et de Victoria ! Des femmes indigènes arrosent les massifs fleuris. Toutes les plantes tropicales, toutes les fleurs, parfums subtiles et exquis des fleurs d’hibiscus, odeur de santal, ivresse de l’odorat et des yeux, senteurs pénétrantes de fleurs inconnues, fruits et essences de toutes sortes, taros, ignames sensitives qui se replient au toucher, pandanus, goyaviers, flamboyants, bougainvilliers, aréquiers, manguiers, papayers, frangipaniers, fruits en forme de cierges, fleurs couleur de sang…
A regret, nous quittons cette débauche de parfums et de couleurs, cette flore paradisiaque.
Visite du temple de Bouddha ; En robe couleur soufre, deux bonzes nous reçoivent à la porte. Nous nous déchaussons pour pénétrer. Devant nous se dresse un Bouddha de trois mètres, en toge dorée, assis sur une feuille de lotus. Indéchiffrable, son sourire énigmatique est le fruit d’une méditation. Son regard va, par-delà les mortels. Devant la statue, sur les tables, il y a des offrandes : fleurs odorantes, blanches, rouges, violettes, bleues, au parfum de chèvrefeuille et de jasmin. De magnifiques coussins, des tentures brodées de fil d’or, en soie, en brocart, tapissent les murs ; Dans la salle de gauche, un bouddha couché, la main droite soutenant la tête, repose dans le sommeil indifférent du nirvâna. Ce bouddha est plus grand, car pour les bouddhistes, le corps grandit encore après la mort et cette position couchée est la meilleure. C’est celle du calme et du repos suprême, de la suprême différence.
Dans une autre salle, est représentée, l’ascension du Bouddha. Sous ses pieds, une échelle aux barreaux incrustés de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de pierre de lune. Dans une autre salle encore, est représentée l’apparition de Bouddha sur la montagne de Kandy, son pied est resté gravé dans le roc. Ailleurs, c’est une représentation de Bouddha entouré de ses disciples, sorte de tableaux dioramas avec personnages en grandeur nature, enveloppés dans la toge jaune des bonzes bouddhiques. Aux murs du temple, des scènes de la vie du Sage sont peintes par des artistes indigènes : Bouddha enfant, Bouddha sous l’arbre sacré – le Bodhi - Bouddha jeûnant dans un décor agréable et chatoyant. Les fidèles du Bouddha viennent prier et apprendre la suprême sagesse, le renoncement absolu.
« Ethan Bodhamu Sasnan », ceci est la religion du Bouddha.
Après la visite au temple, nous partons au Mount Lavinia ; C’est une colline qui domine la mer. Au sommet, un hôtel du dernier confort ; au pied, une magnifique plage ombragée de cocotiers. Sur la grève sont échouées des pirogues à balanciers.
Au retour, nous traversons des quartiers pleins d’animations et de couleurs : bigarrure des costumes, variété des races, gamme colorée des peaux, Cingalais aux longs cheveux de fille, aux épaules étroites, traînant des rickshaws, prêtres bouddhistes dans la toge orange ou jaune, le crâne rasé. Une ombrelle à la main, riches femmes hindoues couvertes de soie net de bijoux, passant en pousse-pousse. Démarche balancée des jeunes femmes drapées dans leur sari péplum aux couleurs exquises : rouge pourpre, rose saumon, corail, vert amande, violet, mauve ; Cingalaises, les seins comprimés et gonflés dans l’étroit corsage échancrée sur le nombril, les hanches ceintes d’un sarong aux tons chatoyants, une fleur de camélia dans leurs cheveux de jais.
A la nuit, abandonnant les rues européennes, je gagne à pied les quartiers indigènes : petites échoppes débordées de fruits, bananes, mangues, ananas, papayes, boutiques de soieries, de bibelots d’arts.
Dans un café indigène, un pick up joue des airs hindous – stries et modulations de la voix avec des accompagnements de tambourins, de violon, de flûte, de cymbales – Une confusion de races, de castes, de religions : malabars, tamils, hindous, cingalais, malais ; musulmans coiffés de fez, disciples de Gandhi vêtus de blanc et coiffé d’un tarbouch blanc, femmes musulmanes en sarong, les cheveux lustrés à l’huile de coco, malabars aux yeux de velours humides qui semblent se fermer sous le poids des cils, jeunes filles de la caste des Robijas qui, suivant la loi de leur caste, vont les seins nus et qui sont parmi les plus belles femmes de l’Inde, « half-east » : métisses de Hollandais ou d’Anglais, aux traits d’une finesse et d’une régularité merveilleuse, aux yeux noirs de jais, au sourire éblouissant des dents.
Un joaillier indigène m’a attiré dans sa boutique, et pour me séduire, il me fait miroiter, étinceler, flamboyer devant les yeux, ses pierres magnifiques : saphirs, émeraudes, rubis, spinelles, pierres de lune, agates, améthystes, tourmaline, brillants, opales… tentation des yeux éblouis des milles feux de pierres, évocation des trésors de Golconde, des joyaux des maharadjas, des bijoux des bégums et des ranis.
Ceylan, île de volupté, terre séductrice, étangs sacrés aux eaux dormantes parsemées de lotus, parfums enivrants, exaltations des essences les plus variées : santal, magnolia, camphre, cannelle, hibiscus, fleurs entrouvertes qui déversent par bouffées leurs senteurs bizarres, tiges entrelacées, troncs gonflés de sève, vastes routes de verdure exubérantes qui abritent les cases minuscules de bambous, sans portes, sans fenêtres. Elles livrent aux regards du passant la besogne millénaire de leurs habitants accroupis sur les nattes.
Dernière vision de Ceylan : sur le chemin de latérite rouge, bordés de cocotiers, s’égrène une file de jeunes filles, légères, brunes ; les plus du pagne, dessinent leur démarche nonchalante et féline, un camélia dans les cheveux ; les bras chargés de fleurs, elles vont dans quelques temps, porter leurs offrandes.
Deuxième cahier : l’Arrivée.
Allongée comme un immense poisson perdu au milieu du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie, étroite de 80 km mais longue de 400, atteint la superficie de 3 départements français. Presque complètement encerclée par sa ceinture de récifs coralligènes, l’île allonge ses côtes découpées en une multitude de baies, d’anses, de promontoires, à l’abri des tempêtes du large, derrière la barrière des récifs. A quelques trois km du rivage, la frange irisée des rouleaux vient se briser en gerbes d’écume blanche sur la barrière madréporique.
Une longue épine dorsale soutient l’île. C’est une chaîne de montagne qui la parcourt tout entière. Les pics dominants de la chaîne centrale s’élèvent à 1600 m. La chaîne se divise en nombreux chaînons transversaux qui forment des vallées encaissées aboutissant à la mer ; Sur les crêtes aigües, les feux du soleil s’allient aux couleurs rouges, grises, violettes, des terres de chrome et des champs de nickel ; Ailleurs, s’élancent des rocs de serpentine. La pureté de l’atmosphère donne, à la vision des cimes lointaines, une teinte bleutée. Le feuillage gris des niaoulis tapisse les pentes des collines, troué par les cimes des pins colonnaires. Le long des plages de sable doré, les palmes des cocotiers ondulent au souffle de l’alizé. Au flanc des montagnes, s’agrippent les forêts touffues de gaïacs et de kaoris.
Surgissement volcanique issu des fonds abyssins, la Nouvelle-Calédonie est un immense bloc minier. De tous côtés, les tâches pourpres ou mauves du sous-sol, remué par les prospections et les exploitations, parsèment les pentes des montagnes. Minerais abondants et variés, nickel, chrome, charbon, plomb, zinc, cuivre, or ; de facile extraction, car les veines affleurent le sol, et l’exploitation peut ainsi se faire à ciel ouvert. Sans cesse les crêtes les plus hautes, les vallées les plus reculées, sont gravies et fouillées par des prospecteurs infatigables à la recherche de gisements nouveaux et de la fortune.
D’aspect sauvage et sec, la partie Sud de l’île est couverte de prairies naturelles, de champs de chanvre plantés de niaoulis et de buissons de lantana ; Mais à mesure que l’on progresse vers le Nord de l’île, la végétation devient plus abondante, plus exubérante et le Nord de l’île est à la fois riant et sauvage : forêts touffues, rivières bordées de cocotiers, de pandanus, cascades déversant dans l’entrelacs des lianes.
La forêt calédonienne a des essences variées et précieuses : santal à l’odeur subtile, gaïac dans les troncs desquels on creusait et qui servaient à faire les antiques pirogues de guerre, bourao, kaori, énormes et imputrescibles, excellents pour l’ébénisterie et la construction.
Pays d’agriculture encore primitive, où le colon habitant la brousse se distingue à peine de l’indigène canaque par sa manière de vivre et son niveau intellectuel. La Nouvelle-Calédonie offre de grandes possibilités agricoles. D’un climat exceptionnel, qui n’a que de légères oscillations entre l’été et l’hiver, c’est une région tempérée chaude où poussent toutes les cultures tropicales : champs de coton dans les plaines, riches caféries dans les fonds de vallée, cocotiers du rivage et des îles qui donnent le coprah ; A travers les pâturages naturels, paissent les immenses troupeaux de chevaux et de bovins a demi-sauvages, constamment surveillés par les « stockmen » armés de fouet et montés sur des chevaux nerveux.
La douce température du pays, le climat tempéré, font de la Calédonie une terre excellente pour la colonisation blanche, excellente salubrité qui met le pays à l’abri du paludisme. Souffle rafraîchissant des vents alizés que l’on sent de partout, la Nouvelle-Calédonie est une île riche et belle.
Carte de la Nouvelle-Calédonie dressée par Alexandre Meunier, ex-géographe du Ministère des colonies, 1935. (Source: www.gallica-bnf.fr)
Troisième cahier : les gens.
La mentalité des européens de Calédonie se ressent beaucoup de l’existence du bagne. Il est certain que l’esprit du bagne a contribué à la formation du caractère calédonien. Les manifestations principales de cette mentalité sont facilement remarquables après un court séjour à Nouméa. Tous les Français venus de France s’en aperçoivent et en souffrent vite, et de nombreux calédoniens le reconnaissent et le déplorent.
La jalousie vis-à-vis de celui qui peut se hausser, qui cherche à se faire une place, qui obtient un résultat, le goût de la dénonciation et de la médisance, la basse calomnie, on salit son prochain pour le plaisir de nuire, on lui prête les pires turpitudes. On vit dans une atmosphère tendue et déprimante, sans cesse éclaboussée par les remous à Nouméa. Tout le monde se connaît. Aussi, tous les gestes de chacun sont surveillés. On s’épie, on se dénonce, cela devient une sorte de satisfaction morbide, qui se lit sur les visages au cours de conversations et de papotages. L’amour du travail est peu développé, aussi la colonie est restée très primitive et sans outillage. Chacun travaille pour avoir seulement de quoi vivre, mais aucun effort supplémentaire n’est fait. C’est une sorte d’indolence créole qui, à la longue, aura de graves conséquences. Dans la brousse, le colon blanc vit dans un état extrêmement primitif, au jour le jour, ignorant et sans contact avec le monde ; Ses enfants sont absolument illettrés ; A côté de lui, l’indigène dans sa tribu, travaille, cherche à s’adapter, crée son école de langue indigène et s’élève ; la femme calédonienne vit dans une complète oisiveté, ne s’intéressant pas au ménage, ignorant souvent les éléments de l’art culinaire ; le plus petit employé se croît obligé d’avoir à son service une bayou javanaise ou une popinée canaque comme domestique. En règle générale, il faut que le travail paie bien mais ne soit ni long ni fatiguant ; c’est ce à quoi aspire tout calédonien, de même on ne peut compter sur personne pour recevoir un service. On promet et on tache de ne pas vous revoir, d’oublier ou d’éviter le service demandé.
A tel point que les apparences sont tout ce que l’on considère comme un homme qui travaille et qui se lève à 3 h ou 4 h du matin. C’est la manie du pays, il faut faire semblant de travailler ; on se lève très tôt avant le jour, pour faire des choses qui se feraient très bien dans la journée.
En Calédonie, il n’y a pas de classes sociales mais seulement des préjugés de couleur, qui ne vont pas jusqu’à l’abstention de tout rapport avec les femmes de couleur, si l’on n’en juge par le nombre des métis ; mais il est de règle d’avoir un profond mépris pour les canaques et les javanais.
Autre trait : le manque total d’éducation ; les gens ne surveillent pas leur langage. Cela choque dès le premier contact ; l’argot du bagne et les termes de marine forment le fond de la langue française de Calédonie. Des gens qui vous parlent pour la première fois, emploient pour s’exprimer, les mots les plus vulgaires, les plus grossiers, le langage des milieux louches avec aisance et naturel.
La descendance des bagnards et des libérés s’est fondue depuis une vingtaine d’années dans le reste de la population. Il est convenu tacitement qu’il n’y a plus de barrières et de distinctions quant aux origines, de sortes qu’on ne sait jamais à qui on s’adresse.
La lâcheté, la délation, en même temps que l’habitude du « coup de gueule » et de l’injure, sont les traits courants du caractère calédonien.
Devant l’absence de préjugés, de réactions et de sens de l’honneur, le « je m’en foutisme », et devant la nécessité de coloniser, de vivre sur soi-même à cause de l’éloignement de la métropole, la fusion des éléments « libérées a pu s’opérer.
Le sens moral et le sens de l’honneur n’existent guère ; le sens de la famille aussi. Les filles, dès l’âge de quatorze et quinze ans font des enfants et trouvent tout à fait normal de les confier à leurs parents.
La virginité doit être quelque chose de très gênant pour les jeunes calédoniennes. Aussi, dès l’âge de treize, quatorze ans, elles s’empressent de la perdre. Les mœurs sont vraiment relâchées et sans doute faut-il en attribuer la cause au climat et encore à l’origine pénale des habitants.
Le mariage n’apparaît plus que comme un pis-aller dans les méandres des liaisons, des séparations, des concubinages de toutes sortes. Du reste, les choses se passent toujours le plus gentiment et le plus simplement du monde. Quand une femme vous plaît, on se met d’accord avec elle, on loue une chambre ou un appartement et on vit ensemble. Ici, cela s’appelle « vivre à la colle ». On peut dire que l’état matrimonial de la majorité de la population blanche, ou de couleur est plus pratique que le mariage. Quand on ne se plaît plus, on se quitte et c’est tout. Même si un homme déjà marié, trouve une autre femme que la sienne qui lui plaît davantage, il quitte la sienne et vit avec celle-là ; Sa femme se consolera en prenant un amant et en se mettant en ménage avec lui ; les enfants seront partagés entre les deux ou bien recueillis par celui des époux qui voudra bien s’en charger.
Si entre les amants, naissent d’autres enfants, cela n’a pas d’importance ; ils s’ajoutent au lot. Il y a rarement des difficultés au sujet des enfants. Les enfants sont toujours aimés et soignés.
Les gens adoptent facilement les enfants des autres, et dans un pays où la vie est facile. Une bouche de plus à nourrir ne compte pas. Du reste, enfants légitimes ou naturels, cela à peu d’importance car il y a tellement de ces derniers, qu’en tenant rigueur du fait, trop de personnes seraient atteintes. C’est même extraordinaire, le nombre d’enfants sans parents et dont la famille n’est pas la vraie.
Pour ajouter aux complications de la bâtardise, se mêlent le métissage, la cohabitation avec les femmes de couleur canaques ou javanaises. Les enfants ne sont pas toujours reconnus et il y a des familles où les enfants fournissent toute la gamme de teintes : du noir au blanc en passant par le jaune et le chocolat.
La population métisse est de plus en plus nombreuse et comme il n’y a, à peu près, plus d’apport européen, la population calédonienne évolue vers la formation d’une race métisse brune, franco-calédonienne et asiatique.
Les femmes sont belles et même très belles. C’est leur seule qualité ou à peu près. Les métisses indigènes ou d’origine asiatique surtout, sont attirantes par la carnation légèrement brune de leur peau. L’arc pourpre de leurs lèvres bien dessinées, l’éclat brillant de leurs yeux noirs, leurs formes élancées et souples, la cambrure des reins et la provocation de leurs jeunes seins qui saillent sous leur corsage. Les jeunes filles vers quatorze ou quinze ans sont splendides mais elles fanent trop rapidement vers les vingt-deux ou vingt-cinq ans. Surtout quand elles abusent précocement des rapports sexuels qui s’ensuivent, la plupart du temps, de maternité, la chose ayant peu d’importance. Dans le cas où l’enfant serait un inconvénient réel, les remèdes canaques feront disparaître efficacement le petit accident. Certaines jeunes filles subissent deux à trois avortements successifs, ce qui a de fortes chances de les rendre tout à fait incapable d’enfanter par la suite. Cette pratique est encore répandue chez les femmes indigènes ; ce qui contribue pour une part à l’extinction de la race.
D’aspect physique très agréable, la calédonienne perd trop vite ses charmes. Aidée par la domesticité indigène, elle se désintéresse de sa maison, n’en connaît que peu les soins ou les soucis. Oisive, elle est portée à l’embonpoint précoce ou à l’anémie, mais surtout aux commérages, aux médisances et aux plaisirs de Vénus.
La facilité qu’ont les jeunes filles ou les femmes de se livrer presque tout de suite à celui qui leur fait la cour, est déconcertante. Sensuelles, elles recherchent l’homme, provoquent la connaissance de celui qui leur plaît et se trouvent prêtes à se donner à lui.
Lorsqu’on pose le pied sur le quai de Nouméa, au débarquement, on a l’impression de se retrouver dans une ville bizarre et disparate. Nouméa, c’est à la fois l’Australie, Java, Pondichéry, Cayenne et « Trou-sur-Mer ». La population est très bigarrée et très mélangée. Les Européens surtout Français, quelques Anglo-Australiens qui sont les maîtres de la colonie, les Japonais qui sont blanchisseurs, tailleurs, coiffeurs, restaurateurs ou maraîchers dans la campagne, les seuls gens vraiment actifs et débrouillards de la colonie, Hindous, Malabars des Indes françaises, Réunionnais, Martiniquais, Chinois, Arabes d’Aden, commerçants arabes d’Algérie, anciens libérés, Canaques, indigènes de l’île, Javanais : ces trois dernières races forment la totalité de la main-d’œuvre du pays.
Les distractions sont peu nombreuses à Nouméa. Les magasins ferment à 5h1/2 et à 6h du soir il n’y a plus personne dans les rues à part quelques bayous revenant de leur travail domestique ou quelques bandes d’indigènes. Les gens, après leur besogne journalière, rentrent droit chez eux et à 8 h, tout le monde est couché. Mais on se lève tôt le matin à 5 h ½ ou 6 h. Les boucheries ouvrent à 3 h du matin ; A 7 h, on ne trouve plus un morceau de viande et c’est aussi l’heure de clôture du marché.
Il n’y a pas de dancing ; parfois un bal quand un bateau de touristes australiens ou américains arrive. Il y a 3 cinémas qui jouent 4 fois par semaine des films datant de 1 ou 2 ans. Mais les alentours de Nouméa sont plus agréables, tout en petites baies très découpées plantées de cocotiers, niaoulis, lantanas. Nouméa même, serait agréable si ce n’était pas si mort et si l’esprit y était un peu meilleur car la ville quoique petite, est jolie, propre, bien dessinée avec ses maisons à vérandas, toutes entourées de jardins.
Les femmes javanaises, les bayous, aiment beaucoup les enfants. Quand elles n’en ont pas, elles en adoptent. Elles achètent ceux de leurs amies ou se les font donner. L’échange des enfants est également fréquent mais les mères peuvent être sûres que leurs enfants seront bien soignés, choyés et propres chez leurs mères adoptives. Quand un européen emploie un javanais et une javanaise chez lui, c’est l’usage de les marier ou de les considérer comme mariés. La plupart du temps, il n’y a même pas besoin de le leur dire. Pas de cérémonie : « si vous voulez, vous pourrez rester ensemble » et le sacrement, ainsi administré, tout le monde est d’accord ; Si l’un des conjoints quitte la maison, le nouveau venu le remplacera tout naturellement auprès de celui qui reste.
Quatrième cahier : la vie rurale.
L’élevage est confié aux « stockmen ». Ce sont les cow-boys, les gauchos de Nouvelle-Calédonie. La plupart des stockmen sont des métis, excellents cavaliers. Ils passent leur journée à cheval. Métier pénible et peu rétribué qui est presque une vocation.
Le stock, la vie de brousse, les parties équestres, le dressage de bétail sauvage, c’est une vie attirante et très dure, mais ceux qui s’y adonnent ne peuvent plus la quitter.
L’élevage calédonien se pratique sur les grandes « stations » dans les pâturages naturels de l’île, constitués par l’herbe para et le buffalo.
Les stations se composent d’un bâtiment d’habitation et de hangars, établis au milieu de la brousse et des prairies, s’étendant sur plusieurs dizaines d’hectares. Elles englobent les collines plantées de niaoulis encaissées, à l’herbe haute et sèche, aux bas-fonds marécageux, le tout entouré d’une clôture en fils de fer barbelés ou de barrières en bois. Près des bâtiments, est formé un stockyard, entouré de hautes barrières en bois et destiné à pratiquer les chevaux choisis pour être dressés.
Les autres animaux, chevaux et bovins, errent en liberté, toute l’année à travers les vastes espaces de la station. Le bétail est absolument sauvage. Il reste toute l’année en plein air. Il n’est procédé à aucune sélection, à aucune précaution zootechnique pour la reproduction et l’amélioration du troupeau. Génisses et taureaux se reproduisent au hasard de l’instinct. Le résultat pratique, c’est que les produits deviennent de plus en plus chétifs, rabougris, dégénérés ; les mères étant couvertes par leurs enfants, les sœurs par leurs frères. Aussi, on est obligé de faire de fréquents apports de bétail australien pour parer à la dégénérescence.
Chaque année, on marque les bêtes et on recense le troupeau. C’est là, le véritable travail du stockman. Les cavaliers, un long fouet à la main, le stockwhip, partent à travers la station, montés sur leurs petits chevaux nerveux et rapides. Ils gravissent les collines, dévalent les pentes, poussant des cris, faisant claquer le fouet, poussant devant eux les bêtes. Ils forment un demi-cercle et tendent une grande bande de calicots de plusieurs centaines de mètres qu’ils tiennent à la main.
Ils chassent à grands coups de fouet le troupeau. Un passage, une coulée aura été préalablement choisie entre deux collines et qui débouchera, bordée par une double rangée de barrières, dans le canal. Chaque jour, on pousse le troupeau, on le rapproche de la coulée à l’aide des bandes de calicot. On les habitue à démarrer, encerclées et paisibles.
La nuit, les stockmen veillent tour à tour pour empêcher les bêtes de s’égarer et les garder grouper avec l’aide des chiens. Cela s’appelle « travailler les bêtes ». Ce travail dure une huitaine de jours, puis lorsque les bêtes sont amenées dans le canal, elles sont marquées. Souvent, des cerfs se trouvent mêlés au troupeau, entraînés par lui. On les tue ou on les parque si leur agilité ne leur a pas permis de sauter les barrières.
Ces bêtes ne sont pas de bonne race. Élevées à l’état sauvage, la viande est de très médiocre qualité. Le poil est peu luisant, fauve, rêche, épais. Le cuir qu’on prélève est mal préparé et mal tanné et se vendra à des prix dérisoires. Ce qui déprécie surtout la viande de boucherie, c’est la manière dont les bêtes sont livrées. Le groupe de bêtes destiné à la boucherie est dirigée à pied, sur Nouméa, encadré par les stockmen. Si le trajet est long, il dure parfois quinze jours et plus. Quinze jours de travail éreintant pour les stockmen qui doivent veiller jour et nuit à ne pas égarer les bêtes. Celles-ci, fatiguées, peu nourries, maigries, arrivent ainsi à Nouméa, dans un état pitoyable. La viande est échauffée, sèche, sans graisse. Les bêtes sont tuées et livrées ainsi à la consommation. L’abondance du bétail et le faible prix de revient de cette sorte d’élevage, permet de vendre la viande 0,50 fr à 0,60 fr le kilo. On a bien essayé de faire des conserves de cette viande et de celle de cerf pour l’utiliser, mais les débouchés sont à peu près nuls, à cause de la proximité de l’Australie aux immenses stations où l’élevage est industrialisé et méthodique. Il n’y a pas de concurrence possible.
Cinquième cahier : Ethnographie.
L’ethnographe trouve en Océanie, un champ d’études gigantesques. Chaque tribu a sa langue, sa personnalité, ses traits distinctifs. Chaque île a sa race, nettement différente de celle des îles voisines, et cela, dans le même archipel. Mais avec d’importantes exceptions. Pour l’Océanie occidentale, on peut remarquer ceci : en partant de la Nouvelle-Calédonie habitée par la race canaque pure (mélanésienne), en remontant à travers les îles vers le Nord, on constate que la couleur de la peau s’éclaircit, du noir au brun foncé et au brun clair ; que les yeux deviennent de plus en plus bridées et que les pommettes sont de plus en plus saillantes pour arriver au type malais, type foncé à Timor, Bali, aux Célèbes, type plus clair ; Sur l’origine des Mélanésiens et des Polynésiens, il y a de multiples controverses mais dans les langues, il y a parenté entre certains dialectes polynésiens et malais.
Certains types des îles apparaissent comme les types métis de la race malaise et de la race mélanésienne (canaque) a des degrés plus ou moins grands, type wallisien, type tongien, type des îles Gilbert, des Samoa, des Fidji. Des traces de migrations sont très visibles parfois ; Parmi une race colorée sombre, on trouve une tribu à peau claire, au langage différent, aux faciès différents aussi. Les apports malais, qui se retrouvent dans la langue et dans le type racial, ne font pas de doute aussi en Polynésie, en Mélanésie et Micronésie. Ces migrations doivent être attribuées au rameau primitif des hardis navigateurs malais qui ont donné les Hovas de Madagascar, les malais des îles de jade, les indigènes de Polynésie.
La race canaque pure se trouve actuellement en Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Guinée, Salomon et Nouvelles-Hébrides. C’est une race noire, mais distincte de la race noire africaine et qui n’est pas de même origine ; de même que la race malaise qui a contribué, par le métissage, à la formation des populations de Micronésie et de Polynésie.
L’origine des Polynésiens restera longtemps discutée. Parmi eux, il y a des types variés mais à l’époque actuelle, quelque soit la race originelle, on peut constater la présence d’une forte proportion de sang malais primitif dans la constitution du type racial de même qu’un apport de sang canaque ; Quelques ethnologues font remonter l’origine des maoris de la Polynésie, aux indiens d’Amérique.
Deux faibles constations vont à l’appui de ces dires, il est vrai. La civilisation retrouvée à l’île de Pâques et la ressemblance étrange dans certains traits de mœurs entre les peaux rouges d’Amérique et les maoris de Nouvelle-Zélande : tatouages de la peau, plumes dans les cheveux, mêmes dessins et mêmes motifs décoratifs, dans les étoffes ou « tapas », sur les totems et les emblèmes de toute sorte, mais ce sont de faibles indices.
On peut classer les races océaniennes en deux grandes branches du point de vue de leur origine qui reste encore inexpliquée, et du point de vue du type racial : les Mélanésiens et les Polynésiens.
- Les Polynésiens ou Maoris, comprennent les groupes principaux plus ou moins métissés de canaque ou malais, suivant la position des îles : les Néo-zélandais, les Tahitiens, les Marquésans (sic), les Hawaïens, les Samoans.
- Les Mélanésiens comprennent : les Néo-calédoniens, les Néo-hébridais, les indigènes des Salomon (ce sont des Canaques), les indigènes de Nouvelle-Guinée ou papoues. Les Micronésiens d’origine canaque avec métissage polynésiens et malais comprennent : les Wallisiens, les Fidjiens, les Gilbertins, les indigènes des Carolines, des Mariannes.
Les popinées sont considérées comme des êtres inférieurs. Elles ne mangent pas en même temps que les hommes et elles doivent accomplir tous les travaux domestiques et souvent, même ceux des champs ; Si un canaque est assis au bord d’une route et que vient à passer une popinée, celle-ci, pour continuer son chemin, l’appelle pour qu’il se lève et c’est seulement lorsqu’il est debout qu’elle peut passer ; Si, sur le chemin, elle croise un chef, elle doit quitter la route et faire un détour dans la brousse pour rejoindre la route un peu plus loin.
Lorsqu’il y a un palabre entre les hommes, les femmes, ne doivent pas approcher ; Si elles sont obligées de passer à proximité de la réunion, elles doivent marcher sur les genoux ou passer complètement courbées en deux. Ces coutumes de politesse et de soumission indiquent la supériorité physique et morale de l’homme dans la société canaque.
Poudrier de sel, portés hors de l’eau par leurs racines aériennes, salies d’une lèpre d’huîtres grisâtres, les palétuviers paraissent contenus par des pieuvres immobiles s’élevant sur leurs tentacules.
Ils frangent le rivage de l’île d’une ceinture végétale à droite et à gauche de la plage, demi-lune de sable blanc où, sous le soleil déjà chaud, quelques pirogues indigènes attendent à moitié à sec, hautes de proue et de poupe, un peu en forme de croissant.
A quelques 20 mètres de la mer, aux limites de la grève étroite commence la forêt des arbres : bananiers, papayers, santals, gommiers géants, futaies serrées que relient les lianes énormes.
Sur la gauche, contre la jetée de blocs informes de corail, un cotre charge des ballots de bêches de mer, de trocas, de coprah.
L’après-midi, à l’ombre des cocotiers devant le lagon miroitant, bercé par le grondement rauque et monotone des vagues sur le récif, confondu avec les effluves des plantes et du sol surchauffé et le bruit mat d’une goyave s'écrasant sur le sol ; le soir venu, accroupi autour des feux, des longues histoires et des légendes, on prépare le four canaque ; Soigneusement enroulés dans les feuilles de bananiers, les victuailles mijotent des heures à l’étouffée sur la pierre chaude et sur la terre s’imprégnant de la bonne odeur végétale. Puis, les corps détendus s’allongent pêle-mêle sur la grève dans la tiédeur de la nuit baignée de lune sous le signe de la Croix du Sud.
Le crépuscule agonise dans une orgie de verts et de mauve sur la nappe infiniment calme des eaux. La nuit est bleue, chaude, chargée d’arômes, d’innombrables lucioles s’allument et s’éteignent aussitôt, rêve insaisissable comme le bonheur échappé.
Le soleil sombre dans la jungle ; C’est l’heure où toutes les couleurs s’avivent. Une pirogue soulève d’eau dense de plissements obliques dont l’arête se teinte de reflets de rouille ; la nappe fine, laiteuse s’obscurcit, devient une encre pleine de paillettes ; Entre la mer et le ciel, cette bande de ténèbres, la terre, s’éclaire aussi de phosphorescence. Les buissons sont pleins de lucioles qui semblent s’allumer et s’éteindre toutes ensemble dans une lente pulsation.
L’eau est pleine d’une poussière phosphorescente si tiède qu’on ne s’y sent pas pénétrer mais seulement devenir plus léger. En caressant de la main la surface polie des ondulations, elle s’argente comme un coussin de velours et sur le corps, coule des rivières de diamant.
Les jeunes femmes viennent faire leur toilette à la rive, nues sous un court sarong à ramages qu’elles nouent sur leurs seins ; Elles se penchent pour puiser de l’eau, puis se redressent, les bras levés et l’eau ruisselle sur leurs épaules rondes ; L’étoffe transparente se colle à leur peau comme un tatouage. Vers le soir, des enfants arrivent, se bousculent, plongent et nagent, et la rivière est pleine de petites grenouilles agiles et dorées.
Par un bras du fleuve, nous pénétrons dans le golfe, une oasis de hauts cocotiers, une file de petites masures sur pilotis, une flottille de canots fins et ornés comme des gondoles et peints de couleurs claires ; Au-delà, la mer plate, onctueuse, en zones superposées d’outre-mer et de vert de jade avec un fond de l’horizon, trois petites îles diaphanes semblent suspendues au-dessus des flots.
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