Cette histoire prend ses racines, il y a très longtemps, bien avant l'arrivée des “Blancs”.
A cette époque, de très nombreux lieux de vie permanents ou temporaires que l'on appellent aujourd'hui, tribus ou villages s'étendaient de la Chaîne centrale jusqu'au bord de la mer. La population y était très dense. Rares, étaient les endroits qui n'étaient pas occupés par les Hommes.
Pour mieux s'en rendre compte, il suffisait de marcher jusqu'au lieu appelé Kikwé où sont implantés deux grands tertres: ceux de Boro bwê-è et de Pimèè-Boro. Depuis le premier nommé qui signifie “ligne de crête” ou encore “chef puissant”, on pouvait embrasser du regard toutes les terres alentours et bien au-delà et en particulier les vallées fertiles et les versants couverts de tarodières, comme de grands escaliers de verdure et de culture.
En ces temps-là, et en fonction du lieu où ils habitaient, comme sans doute dans d'autres régions, les Hommes avaient comme caractéristique principale, d'appartenir soit à “ceux de la montagne et des vallées”, soit à “ceux du littoral et de la mer”.
Kikwé est situé au-dessus de l'actuelle tribu de Ny dans le district du même nom à Bourail. Il est visible depuis Bwêrèxèu (Borégahou) d'où on aperçoit encore aujourd'hui les pins colonnaires et les cocotiers, gardiens végétaux de l'endroit.
Ce lieu renferme, comme tant d'autres sites, une histoire singulière dont la mémoire des émouvants récits des Anciens, s'est grandement perdue avec le Temps qui passe et le départ de tous les dépositaires de ces paroles. En voici, quelques bribes que nous vous confions en partage.
Autrefois, à Kikwé, vivait Iraa, un vaillant guerrier qui possédait le pouvoir de se rendre invisible, ce qui, vous en conviendrez, lui permettait très souvent de prendre l'ascendant sur ses ennemis. Cémérégu, Naanîî et Vânikawé, ses frères et tous les membres de son clan partageaient une vie paisible, ici, sur le tertre Boro. Les liens de parenté de Iraa s'étendaient jusqu'à Néku, Azareu, Ny et Bwiru, où des lieux-dits portent son nom. Ainsi, on peut citer un trou d'eau situé à proximité du tertre d'origine des Bouéaran, appelé: “Mê wöyö-i Iraa”.
La mémoire des Anciens rapporte qu'un jour, un formidable raz-de-marée envahit tout le bassin de Burhaï. Pendant des jours et des nuits, les eaux partaient à l'assaut des monts et des vallées recouvrant la Néra, la Douencheur et la Pouéo sous des tonnes d'eau. Cette catastrophe s'étendait jusque vers Kikwé mais les deux tertres évoqués tout à l'heure étaient épargnés. De là-haut, la population réfugiée surplombait le désastre: toute vie animale et végétale avait été emportée par les flots et dans le lointain, on entendait des cris d'effroi.
Face à tant de bouleversements et de peines, Iraa songea à ses oncles utérins vivant à Néku. Ils avaient sans doute été inondés et devaient actuellement se trouver dans le besoin. Iraa décida, dans les circonstances présentes, de leur apporter du feu, pour réchauffer leurs corps, leurs esprits et leurs coeurs. Après en avoir informé l'ensemble de son clan, Iraa mis sa coiffe de chef sur sa stature de guerrier et y glissa quelques braises ardentes provenant du foyer de sa propre case. Ce foyer dont les flammes éclairaient continuellement l'intérieur de sa case où brillaient les arêtes tranchantes des haches ostensoirs, des lances, des casses-têtes et autres arcs.
Iraa se mit en route d'un pas ferme en direction de Pimè-Boro. Sa famille, ses frères et les Anciens le suivirent longtemps des yeux, l'observant affronter les eaux noires et glauques. A un moment, d'un revers de bras, Iraa saisit un tronc d'arbre à la dérive, se mit à califourchon et utilisa ce frêle esquif comme une pirogue et se laissa porter par les eaux, ramant, de temps en temps, avec les bras pour garder son cap. Vers Néméara, il vit le pic nommé Néwatuu dont le sommet émergeait. Il mena son tronc d'arbre vers cet îlot provisoire et s'y reposa. De là, il put apercevoir le point culminant de Néku. Déterminé à honorer sa mission, Iraa prit de nouveau son courage à deux mains et poursuivit sa route liquide jusqu'à la montagne de Néku. Le village de ses oncles utérins avait disparu mais tous trouvèrent refuge sur les crêtes escarpées de Néku, d'où ils virent Iraa arriver sur son tronc d'arbre. Ce fut une immense clameur de joie qui sortit unanimement des gorges des grands-pères, grands-mères, tantes, cousins et oncles qui l'accueillirent. Iraa s'approcha avec beaucoup de respect des frères de sa mère et leur offrit en guise de coutume, les tisons encore rougeoyants qu'il tira de sa coiffe de chef avec d'infinies précautions. Il resta avec eux plusieurs jours, le temps nécessaire pour que les eaux se retirent et que les rivières retrouvent leur lit. Puis il partit rejoindre les siens sur sa terre natale de Kikwé.
Ainsi s'achève l'histoire de notre ancêtre Iraa qui dort pour l'éternité dans la litière des Boro à Kikwé.
Borowaé.
Transcription d'un texte rédigé par M. Raymond Aï, petit chef de la tribu de Pothé, enseignant en langue Ajié-Arhô au collège Djiet de Bourail et à l'Université de la Nouvelle-Calédonie.

