Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, bonsoir
Quand Monsieur Caillard m'a contacté pour parler du mot calédonien lors d'une réunion organisée par la ligue des droits de l'homme, je me trouvais avec une délégation de 46 élèves du collège Louis Léopold Djiet de Bourail dans l'enceinte d'un marae au bord du lac de Rotorua pour une cérémonie d'accueil à notre attention.
Peut-être un signe.
Allez savoir.
D'autant que le Maoritanga dont les premières semences ont été mises en terre dans les années 80 ont permis dans le sillon des revendications foncières d'asseoir la légitimité d'une culture et par voie de conséquence, la reconnaissance d'une identité très largement assumée. Aujourd'hui, les Maoris et les néo-zélandais ne se posent pas la question de savoir qui ils sont. Ils sont. Plus encore, ils donnent au monde l'exemple probant d'une nation réconciliée avec elle-même qui a su, sur les rives du grand Océan, pacifier les démons du Passé et pactiser avec les défis de demain.
J'ai accepté par amitié pour Jean-Paul et Elie, car il aurait été difficile voire impossible de mettre de côté les liens, le vécu et les engagements qui les lient à mes parents. L'héritage et la fidélité à des convictions et à des idées doivent être respectés.
Aussi loin que ma mémoire me permet d'assumer des souvenirs, il y a mon cher Elie des moments d'échanges sur une natte à proximité de la case en torchis de tes parents à la tribu de Poyes à Touho sous la frondaison d'un manguier centenaire qui restent gravés à jamais. C'était en 1976. Il y a 35 ans. Tout comme l'ambiance lourde et tendue des réunions du bureau de la LDH où mon humble géniteur s'occupait de la trésorerie, à vos côtés, à l'époque de la guerre civile.
J'ai volontiers accepté pour la simple et bonne raison que les espaces de dialogue étant devenus si rares de nos jours, la possibilité d'une absence ou d'un abandon aurait été déplacée. Je ne monopoliserai pas la parole, considérant qu'un exposé n'est qu'une entrée en matière dont l'objectif reste le débat.
On m'a donc demandé de parler du mot, de l'idée voire du sens que revêt l'expression “être calédonien”, aujourd'hui en Nouvelle-Calédonie. Il est vrai qu'il aurait été plus périlleux pour moi de parler du mot, de l'idée voire du sens que revêt le questionnement “être français”, aujourd'hui en France.
Définir le mot calédonien peut-être d'une surprenante simplicité.
Un calédonien, au féminin, une calédonienne, est un être vivant doué de raison, capable d'émotions et motorisé par des passions et vivant en Nouvelle-Calédonie.
Peut-être que cet essai de définition n'est pas assez complet?
Essayons autre chose:
Un calédonien est une personne qui appartient à la Nouvelle-Calédonie.
Trop identitaire, sans doute?
Essayons alors cela:
Un calédonien est une personne née et vivant durablement en Nouvelle-Calédonie, issue des différents mouvements de population liés à la colonisation pénale ou agricole et au boom minier et métallurgique qui les ont fait converger vers cette terre qu'ils considèrent désormais comme leur patrie, comme leur pays.
Peut-être trop restrictif?
Tentons autre chose:
Un calédonien est une personne qui n'a pas besoin de faire valoir ses intérêts moraux et matériels pour accéder au statut si convoité par certains, de résident.
Trop polémique?
Qu'est-ce qu'un calédonien? Ou plutôt qui veut être calédonien aujourd'hui et continuer à le rester à partir de 2014?
Trop politique?
Pour moi, nous sommes tous des Calédoniens en puissance.
La somme positive de toutes les composantes ethniques et culturelles de mon pays, de notre pays, forme le peuple calédonien qui est à l'image de la structure, de l'architecture et de la symbolique de la case kanak.
Le poteau central, c'est les kanak. Sans aucun doute permis. C'est la civilisation, la culture et la parole kanak. C'est le cycle de l'igname. Ce sont les liens que l'on resserre à chaque don et qu'on libère à chaque contre-don.
C'est ce poteau central qui donne de la hauteur à l'édifice et de la force à la construction, tout en lui conférant du volume à l'extérieur et en lui assurant de l'espace à l'intérieur.
Ce poteau central s'appuie sur les poteaux du tour de case. Ceux situés à la périphérie. Ces poteaux représentent chaque groupe de population et de culture qui forme aujourd'hui le creuset calédonien. Ils garantissent à la case sa rotondité, propice aux échanges et au dialogue et permettent à l'habitant de se tenir debout. Ils participent, avec le poteau central qu'ils soutiennent et sur lesquels ils s 'appuient, à la solidité de l'ensemble ainsi constitué.
Ainsi, l'alliance du peuple originel et du peuplement original de notre pays forme un tout cohérent, sensible et indubitablement entremêlé. Cette alliance est un gage de souplesse entre les différents matériaux; d'une tolérance aux aléas climatiques et d'une résistance aux affres du temps.
Alors une fois la case terminée, chacun peut entrer et s'asseoir à sa place à une seule condition qu'il reconnaisse le travail accompli et qu'il respecte les êtres et les lieux.
Je porte en moi (et je ne suis pas le seul et d'autres l'ont porté depuis fort longtemps avec une grande intensité et une détermination farouche), une conviction profonde: ce pays ne peut pas se faire sans les kanak ou contre eux; il ne peut pas se faire non plus, sans nous ou contre nous. Il se fera donc avec tous les calédoniens et toutes les calédoniennes de bonne volonté. C'est peut-être aussi cela, être calédonien aujourd'hui en Nouvelle-Calédonie: c'est prendre conscience que le défi à relever réside essentiellement dans l'accord des légitimités face à notre singulier pluriel. Il est peut-être là, aussi, le point de départ du rêve calédonien.
Merci de votre attention et bonne soirée.
Olivier Houdan
Citoyen forcément calédonien
Texte d'une intervention lors de la réunion de la Ligue des Droits de l'Homme sur le sens des mots. Centre socio-culturel du Mont-Dore. Mercredi 14 septembre 2011.
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