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Notes de lecture: Jean Teulé, "Mangez-le si vous voulez".

Notes de lecture: "Mangez-le si vous voulez", Julliard, Paris, 2010, 117 p.

A la foire aux bestiaux de Hautefaye dans la région de Périgueux, la frairie de Saint-Roch accueille cette année 1870 un public très nombreux estimé entre 600 et 700 personnes, soit deux fois plus d'affluence que d'habitude dans ce village de 45 âmes. 

Alors que le sujet du moment, c'est la forte sécheresse qui sévit depuis bientôt huit mois. La lecture des gros titres à la Une de "l'Echo de la Dordogne" relatives aux défaites militaires françaises contre la Prusse en Lorraine, entraîne Camille de Maillard dans une diatribe à l'encontre de Napoléon III, de l'Armée, du Ministre de la Guerre jusqu'à affoler des parents de soldats partis au front en leur disant que le gouvernement a donné l'ordre de ne pas divulguer les vrais chiffres afin de ne pas paniquer les populations alors que la peur de l'invasion prussienne et son analyse pessimiste de la situation provoque l'indignation des paysans alentours dont les esprits s'échauffent. Jean Jean, le domestique de Camille de Maillard ressent la tension et le danger, chuchote un conseil urgent à l'oreille de son maître puis détalent ensemble en bousculant les gens et courent sur la prairie en pente qui descend vers un petit bois. Ils sont poursuivis par trois paysans gênés par leurs sabots qui s'arrêtent avant de revenir à leur point de départ. Alain de Monéys se gausse de la scène et tente de relativiser les propos de son cousin à qui on reproche d'avoir crié "Vive la Prusse!" sans vraiment être assuré de l'avoir bien entendu. Et Monéys de surenchérir en lançant et pourquoi pas: "A bas la France!"? Immédiatement, la foule oubliant ou ne sachant ce que l'ironie signifie s'en prend à Alain de Monéys avant que Jean et Etienne Campot le giflent à toute volée.

A terre et sonné, de Monéys ouvre les yeux et découvre une cinquantaine de visages haineux qui vocifèrent et l'insultent. Il tente de réparer la méprise mais rien n'y fait. Empêcher de fuir, ses agresseurs lui envoie un orage de colère et un tourbillon d'injures tandis que quelques-uns s'interposent comme Philippe Dubois, Mazerat, Bouteaudon et Anthony. Mais rien n'y fait, on l'accuse désormais d'être un traître, un espion, un ennemi... un Prussien!... Coup de gourdin, de pied dans les fesses, de poing dans l'estomac, d'aiguillon sur les bras et les épaules jusqu'à l'ordre donné par madame Lachaud la femme de l'instituteur: "Pendez-le!"

"Grâce au licol de chanvre qui entoure le cou épais de Jupiter, son cheval, Etienne Campot le tend à son jeune frère pour pendre le Prussien au vieux cerisier qui fait face au jardin du curé. L'opération est interrompue par la venue soudaine de Victor Saint-Pasteur, l'athlétique curé de Hautefaye, carrure large, cou épais, accent des Pyrénées qui n'hésite pas à coller son pistolet sous le nez du chiffonnier Piarrouty et d'inviter la foule au presbytère pour une distribution générale de vin de messe." La tension s'estompe, la foule se morcelle et se repose. Antony, Dubois et Mazerat soutiennent de Monéys pour tenter de l'évacuer vers la maison du maire. Mais la foule de nouveau se reforme, s'arme de bâtons, de faux, de fourches: "l'effervescence gagne et la soif de sang est là." Le Maire refuse de l'aider et lui ferme la porte. François Chambort, ancien camarade de jeux de Monéys devenu maréchal-ferrant ordonne: "Emmenez le Prussien dans l'atelier en face! Je sais tout le parti qu'on peut en tirer! On va l'attacher au travail et le ferrer comme un cheval!"

"De Monéys est installé dans l'appareil destiné habituellement aux boeufs et aux chevaux, ligoté, les sangles et les cordes se tendent et lui compriment le ventre et la gorge. Lamongie brandit une tenaille et lui arrache la phalange du gros orteil du pied droit. Alain hurle. Chambort plaque un fer à cheval sous la plante du pied estropié et plante d'un coup une pointe qui éclate le talon. Un deuxième fer est planté dans l'autre pied." Un cri retentit et invite la foule à rejoindre le presbytère du curé qui offre désormais des bouteilles de sa cave. Le supplicié est laissé à souffrir. Ses amis Mazerat, Antony, Bouteaudon le protègent et le consolent autant que faire se peut. Mais l'adolescent Thibassou qui a fait irruption dans l'atelier, s'empare d'un grand couteau et ressort en criant vers l'église qu'ils ont détaché "le Prussien!" A peine sont ils sortis de l'atelier que la foule barre la ruelle et gueule: "Laissez-le nous!" Et madame Lachaud de renchérir: "Qu'on lui coupe les couilles!" Battu à la tête par Roland, le fils de Pierre Brut le couvreur de Fayemarteau qui lui-même torché au pineau le cogne de toutes ses forces, de Monéyis est relevé à coups de fouet. Ferré avec quelques orteils amputés, il titube, bascule alors que le maire Bernard Mathieu désigne la bergerie proche comme lieu d'asile.

Le bûcheron Mazerat, le meunier Bouteaudon et le boulanger sont devant la porte, Antony et Dubois aux côtés de Monéys qui pense être enfin tiré d'affaire. Dehors la foule crie "Prussien! Prussien!" mais les arguments de ses amis n'y font rien. L'appel à la raison est vain. On lui pissent et chient dessus depuis le toit tandis que Thibassou saute dans la paille depuis le trou dans la toiture, couteau à la main. 

La porte finit par s'ouvrir et la foule tire de Monéys dans le fumier par les pieds. Il se retrouve dans la venelle, conspué, moqué, jusqu'à être pris à partie par le Sarlat le tailleur de Nontronneau qui déchire la veste du costume qu'il avait lui même taillé, en l'accusant de l'avoir volé: "Oh le fumier de Prussien, en plus il vole nos habits!" Pensant pouvoir échapper à la furie collective en leur faisant percer une barrique de vin, de Monéys est frappé par un des persécuteurs avec une barre de fer sur la bouche qui lui éclate ses dents. Quinze heures sonnent à l'horloge de l'église et dans un sursaut, il est happé par la foule qui le porte telle une statue de procession. Tête renversée, il voit ses défenseurs impuissants s'éloignaient et ne plus jamais les revoir. Il est jeté au sol et découvre au mains de ces agresseurs, des fouets, des crochets, des fléaux: les coups pleuvent dans une concurrence macabre. On le traîte désormais de "Lébérou, ce monstre légendaire du Périgord condamné par maléfice à errer, la nuit dans les campagnes. Corps enveloppé d'une fourrure, on raconte que le lébérou se jette sur le dos des promeneurs attardés, se fait porter, mange les chiens, met enceintes les filles et reprend au matin la figure d'un aimable voisin." Avec cette assurance incarnée en de Monéys, ils l'accusent de la mort de cet agriculteur retrouvé dans son puits, une patte de chien dans sa bouche; de la pendaison d'un autre avec le licol de sa dernière vache en revenant de l'enterrer; du manque de fourrage pour le futur hiver... Devant l'auberge de Elie Mondout, les clienst attablés s'en donnent à coeur joie: Piarrouty lui fracasse une nouvelle fois la tête de son crochet à balance et s'écrie "J'ai vu sa cervelle!"; Roland Liquoine y va de son sabot; Murguet vise l'entrejambe; le notaire de Marthon lui donne des coups de pieds; Lamongie lui crève l'oeil droit avec une fourchette et retourne commander un pichet.

Devant l'auberge de Mousnier qui lui refuse l'entrée malgré le prêt sans intérêts de Monéys pour les travaux de réfection intérieure de son établissement, la foule lui tire son pantalon et lui lance des pierres. On le tape à coups de sabots et on vise la tête comme s'il s'agissait d'un ballon. Un énième cri retentit: "Allons l'écarteler à la halle aux grains!"

En lévitation telle une étoile de mer, couché sur le dos à un mètre du sol, jambes et bras écartés, de Monéys flotte en l'air. Ses poignets et ses chevilles sont nouées de cordes que l'on tirent vers les quatre points cardinaux pour l'écarteler. Les épaules d'Alain de Monéys se démettent, les têtes de fémur se délogent de leur cavité. Mais de Monéys se relève d'un coup et court ensanglanté vers une impasse où il tente une dernière fois de faire face à ses poursuivants et se réfugie sous le char à bancs de Mercier mais il est de nouveau attrapé et ramené sur la place de Hautefaye. Puis il est emmené vers le lac asséché et brûlé encore vif dans un bûcher. Certains tortionnaires font de ses chairs des tartines cannibales qu'ils dégustent entre deux verres de vin.

Le lendemain, 17 août 1870,  le docteur médecin Roby-Pavillon  dresse son rapport d'autopsie médicale tandis que les gendarmes reviennent au bourg avec les premiers prévenus et que le jeune procureur général de la cour de Bordeaux prévient un gradé de la gendarmerie de ne pas tous les incarcérer, la prison de Périgueux n'ayant que 21 places!

Le 13 décembre 1870, la cour d'assisses de Périgueux juge les responsables du carnage après trois jours d'audience: un crime commis sous le Second Empire et jugé par la IIIème République! Le verdict est sans appel, la cour d'assises de la Dordogne sous la Présidence de M. Brochon, conseiller à la cour d'appel de Bordeaux condamne quatre accusés à la peine de mort; un accusé à la peine de travaux forcés à perpétuité; un à 8 ans; un à 6 ans; 6 à 5 ans; un à 5 ans de réclusion; cinq à 1 an de prison, un acquitté en raison de son âge, 14 ans mais restera enfermé dans une maison de correction jusqu'à sa 20ème année et le dernier acquitté en raison de son âge, 5 ans et immédiatement remis en liberté.

Le 6 février 1871, a lieu l'exécution par décapitation: la guillotine a été apportée jusque sur les lieux du crime. Ceux condamnés au travaux forcés ont été envoyés au bagne de l'île Nou en Nouvelle-Calédonie. Ils y furent surnommés: "Goûte graisse", "Bien cuit", "A point", "La grillade". Jean Campot après 30 ans de bagne fût libéré pour bonne conduite, resta en Calédonie "et eut des enfants avec une canaque qu'il déclara sous le nom de de Monéys."

Jean Romuald Alain de Monéys d'Ordières (9 juillet 1838 - 16 août 1870)

Jean Romuald Alain de Monéys d'Ordières (9 juillet 1838 - 16 août 1870)

Demande de remise de peine de Jean Campot (source LNC 2016).

Demande de remise de peine de Jean Campot (source LNC 2016).

Plan du lot n°14, section "Boguen" que Jean Campot demande à pouvoir échanger en raison d'un sol impropre à l'agriculture (source LNC 2016).

Plan du lot n°14, section "Boguen" que Jean Campot demande à pouvoir échanger en raison d'un sol impropre à l'agriculture (source LNC 2016).

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